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Maroc : Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey


Lu sur le web
Mardi 4 Décembre 2012 - 15:00

Le maréchal Lyautey a personnifié la présence française au Maroc. Il y a surtout renforcé l'autorité de la monarchie.


Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925 (Archives du Maroc)
Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925 (Archives du Maroc)
L’action d’un homme est à l’origine d’une formidable fabrication de l’Histoire du Maroc moderne. Celle d’une «exception marocaine» que le prince Moulay Hicham, cousin du roi, renie mais traduit volontiers par «une épaisseur historique» pour expliquer par quel miracle Mohammed VI a été épargné par les révolutions arabes.

Son nom: Louis Hubert Lyautey, résident général au Maroc d’avril 1912 à octobre 1925. Lyautey demeure une icône largement respectée du Maroc indépendant. Un cas unique au sein du monde musulman, où une figure de la colonisation n’est pas honnie.

L’homme a consacré l’essentiel de sa carrière à la France coloniale, dont plus de vingt ans à l’Afrique du Nord. Mais c’est au Maroc qu’il a donné toute la mesure de son talent, au point que les élites dirigeantes du pays, qu’il contribua plus que nul autre à faire passer sous le joug colonial, n’ont cessé d’inscrire leur action dans ses pas. Peut-être même sans le savoir vraiment de nos jours.

La légende dorée du «bon colonial»

«En Lyautey, la France désire absoudre sa brutalité coloniale, ainsi que le regard hautain qu’elle porta sur les "indigènes". Quant au Maroc, il trouve en cet homme la preuve du caractère unique de son destin, tandis que ses élites s’honorent d’avoir reçu tant de puissance et de dignité des mains de ce conservateur émérite», écrivait l’historien Pierre Vermeren dans Le Journal Hebdomadaire.

Avant lui, les historiens Charles-André Julien dans Le Maroc face aux impérialismes (1978) et Daniel Rivet Lyautey et l’institution du Protectorat français au Maroc (1988) ont déconstruit le mythe de l’architecte du protectorat, expliquant comment sa vision de la société marocaine a eu un impact considérable sur le Maroc moderne.

Mais qui fut Lyautey pour le Maroc au-delà de la légende dorée que lui ont tressée ses hagiographes? Le personnage se singularise par sa complexité: monarchiste au service de la République, Général méprisant l’esprit militaire, catholique défenseur de l’Islam, légitimiste qui choisit un sultan à sa convenance, inventeur du protectorat, dirigeant imbu de son autorité mais qui dénie celle de sa tutelle, l’homme déroute autant qu’il éclaire certains débats et enjeux du Maroc d’aujourd’hui.

Des convictions royalistes affirmées

Louis Hubert Lyautey est né à Nancy en 1854 dans une famille aristocratique lorraine. Catholique et royaliste, celle-ci donne par tradition ses hommes à l’institution militaire. Le jeune Lyautey assiste aux avant-postes à la débâcle française de 1870 face à la Prusse. Il hésite alors entre l’habit ecclésial et la tenue d’officier. En 1873 s’impose le choix de Saint-Cyr, pour forcer le destin et défier le triste sort d’une patrie abaissée. Signe avant-coureur, sa première affectation le conduit deux ans en Algérie.

Lyautey a des convictions royalistes affirmées. Il se dit légitimiste par défaut. Féru d’histoire et rêveur de gloire, il vit difficilement l’enracinement de la République. Mais lui, conservateur dans l’âme, est peu enclin à la conspiration.

Lyautey mène alors une brillante carrière d’officier de cavalerie, fréquentant assidûment salons mondains et milieux artistiques parisiens. A Paris, il brille par son esprit, sa plume et son art de la mise en scène à l’aube de sa carrière marocaine. Toujours célibataire, il n’a pas encore cependant charnellement prouvé son homosexualité.

À 40 ans, il quitte la France pour l’Indochine nouvellement colonisée. Elle sera sa «révélation», lui qui cultive en secret une fougue bismarkienne. Il y seconde le général Gallieni. Cette grande figure de la France des tropiques, de cinq ans son aîné, est un officier non-conformiste. Il invente la «tactique de la tâche d’huile», laquelle consiste à soumettre, sécuriser et séduire les populations «indigènes». Au seul rapport de force, il convient de substituer «un ordre juste», respectueux des coutumes et de la hiérarchie traditionnelle.

Lyautey est séduit par cette approche, tout autant que par Gallieni, dont il partage désormais les convictions et l’homosexualité. À l’orée de ses cinquante ans, déjà doté d’un riche passé colonial, le colonel Lyautey est affecté aux confins algéro-marocains.

Là, il y prépare l’encerclement de l’Empire chérifien. Cette expérience algérienne est déterminante dans la carrière de Lyautey. L’homme y apprend la rudesse du Maghreb, le désert, les tribus, l’Atlas, la noblesse des guerriers berbères, mais aussi les colons, leur morgue et l’esprit d’accaparement qui les anime.

À l’assaut du Maroc grâce aux rebelles

En Algérie, Lyautey acquiert la conviction que la France doit s’affranchir des traités qu’elle a conclus avec le vieil Empire chérifien. De son compagnonnage avec Gallieni, il retient la tactique de l’occupation progressive. La conquête du Maroc, dont il devient l’ardent défenseur à Paris, doit s’opérer grâce à ses forces centrifuges, les tribus «siba» c’est à dire rebelles au sultan, sans tenir compte du pouvoir central —le fameux Makhzen— jugé faible et sans importance.

L’accord franco-allemand de 1911 donne à la France les mains libres au Maroc, hormis les territoires laissés à l’Espagne. Elle se charge d’en assurer le contrôle au moment où l’étranglement financier du sultan et les concessions imposées à Moulay Hafid incitent les tribus et les chefs de guerre à le défier, et prendre la tête du jihad. Pour Lyautey, la France doit rétablir l’ordre en s’entendant avec les tribus récalcitrantes, qu’il estime désireuses de se débarrasser du joug d’un pouvoir tyrannique.

Il incite le gouvernement français à soumettre le Maroc. Le diplomate accrédité, Eugène Regnault, se saisit d’un appel à l’aide suggéré au sultan, et impose, le 30 mars 1912, le Traité de protectorat, dit «de Fès». Ce diplomate devient le premier résident général. Mais le plan échoue. L’annonce du traité, qui place le pays sous la protection des «chrétiens», provoque une levée en armes. Lyautey est alors nommé Résident général.

La rénovation d’une dynastie décrépie

Constatant que la France «marche dans le vide» au Maroc, l’officier pragmatique et intelligent abandonne rapidement ses illusions. Il estime que ce n’est pas de l’abaissement du Sultan qui viendra le retour à l’ordre, mais de l’application du traité, qui prévoit le respect de la souveraineté de l’État chérifien et du pouvoir législatif du Sultan, sous la tutelle de la France. La monarchie alaouite recevait ainsi son premier gage de survie.

Lyautey sécurise le Maroc central, transfère la capitale de Fès, alors assiégée par les tribus, à Rabat, et assure l’exil du sultan Moulay Hafid qui abdique. Lyautey fait avaliser par les oulémas —les gardiens de la foi— l’élection de son frère, Moulay Youssef, qu’il choisit pour sa réserve, sa piété et son manque de personnalité.

Pourtant, Lyautey s’attache à restaurer le trône alaouite dans une splendeur rénovée. Fasciné par cette monarchie surgie du fond des âges et épargnée par la modernité, ce conservateur esthète veut rétablir la pompe d’un sultanat décrépi. Il s’emploie alors à lui réinventer un décorum déjà fantasmé par les orientalistes et un faste que poussera bien plus tard à leur paroxysme Hassan II.

Lyautey considère alors par simple tactique ou profonde conviction – les historiens demeurent partagés sur cette question —que, seule, la restauration du pouvoir du Sultan dans son prestige et sa tradition, peut rassurer le peuple et ses notables, et briser le cercle d’une insurrection que cet admirateur de l’ancien régime tend à sublimer. Une idée qui deviendra le ciment du trône. Aujourd’hui encore quand la monarchie est menacée, c’est l’épouvantail de la désagrégation de toute une nation qui est brandi.

Lyautey est un homme du XIXe siècle séduit par «l’indirect rule» britannique, qui permet à l’Angleterre victorienne de contrôler l’immense Empire des Indes, et à son alter ego lord Cromer, «simple» consul, de diriger l’Egypte. Au grand dam des coloniaux, il s’honore d’être le «premier serviteur de Sidna» (Notre Seigneur).

En un geste qui frappe les imaginaires, Lyautey n’hésite pas à tenir l’étrier du sultan, lorsque celui-ci descend de cheval dans les grandes occasions. Comment ne pas penser un siècle plus tard à tous ceux aujourd’hui, politiques, hommes et femmes de pouvoir, intellectuels et célébrités d’Occident qui à chaque occasion qui se présente, tiennent la bride à Mohammed VI pour vanter ses mérites?

La monarchie, «une créature» de la France

Mais le Général est vite rattrapé par les nécessités de sa fonction et son caractère autoritaire. Lorsque, le 10 octobre 1912, Lyautey écrit à son ami Albert de Mun, «Je crois que Moulay Youssef est ma plus belle réussite», il signifie que l’édifice du protectorat est vicié, le contrôle s’exerçant sur une «créature du résident général». De surcroît, le résident s’évertue à maintenir le sultan en vase clos, entouré de «vieux Marocains rituels», sans contact avec les Européens, les automobiles et les dîners au champagne. La conservation confine alors à la momification.

Et que dire de la «politique des grands caïds»? Lyautey s’illusionne sur les «seigneurs de l’Atlas», chefs tribaux qu’il assimile aux pairs de France, cette vieille noblesse d’épée issue de la féodalité qui égale en dignité la Famille de France. Son royalisme nourri par Charles Maurras livre des millions de montagnards à la tyrannie du Glaoui, délaissant tout contrôle au profit de l’arbitraire le plus extrême.

Encore une fois, le parallèle avec l’actualité est saisissant. En France, la Ve République a toujours été conciliante avec les pouvoirs orientaux à la poigne de fer. De gauche comme de droite, les politiques français ont encouragé la monarchie marocaine à demeurer sous cloche, perpétuant d’une part sa dépendance à la France et encourageant le renouvellement d’une élite cooptée et asservie.

Pour porter ces convictions, Lyautey s’entoure d’hommes atypiques qui doivent à la fois porter les projets du chef, faire respecter la France des musulmans, conserver le «Vieux Maroc», et faire surgir cette «Californie française» autour de Casablanca, que Lyautey appelle de ses vœux. La cooptation makhzénienne, si redoutable aujourd’hui était née.

Le protectorat, une «fiction»? s’interroge Lyautey

Entre autoritarisme éclairé et pesanteurs coloniales, que reste-t-il du protectorat et de son essence, le «contrôle»? Dans sa stupéfiante «note du coup de barre» du 18 novembre 1920, Lyautey s’interroge. Et si le Protectorat n’était «qu’une fiction»? Mais il se lance aussitôt dans «le plus dur constat d’échec qu’un homme d’État ait dressé contre sa propre œuvre».

«Dans la pratique, Moulay Youssef n’a aucun pouvoir réel, il n’a de rapports qu’avec le conseiller chérifien (NDLR: Lyautey) qu’il voit journellement, mais c’est tout». Le Protectorat fait approuver au sultan des textes préparés par les services de la Résidence. Les Français ont l’administration directe «dans la peau», déplore Lyautey, qui constate qu’on «en arrive de plus en plus à l’administration directe». Mais de coup de barre, il n’y eut point, et le constat demeura sans suite.

Impuissant à appliquer le Protectorat, Lyautey en tire les enseignements. Au-delà de ses boutades sur le caractère éphémère de la présence française au Maroc, le Résident manifeste une étonnante et prémonitoire lucidité. Moins de 10 ans après le traité, il écrit:

«À défaut des débouchés que notre administration leur donne si maigrement et dans des conditions si subalternes, (la jeunesse marocaine) cherchera sa voie ailleurs», et «le mouvement d’idées qui est en train de naître à côtés de nous, à notre insu», tôt ou tard «prendra corps et éclatera».

En écho à cette prémonition, le vieux Maréchal déclare lors du Conseil de politique indigène à Rabat, le 14 avril 1925:

«Il est à prévoir, et je le crois comme une vérité historique, que, dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la métropole. Il faut qu’à ce moment-là – et ce doit être le but suprême de notre politique – cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent à se tourner avec affection vers la France».

Un royaume façonné de toutes pièces

L’ampleur de l’héritage laissé par Lyautey est assez considérable. L’empreinte la plus puissante concerne le trône chérifien, qu’il a reconstruit et pérennisé, doté d’un pays soumis et pacifié, et dont il a réinventé le prestige et la puissance. L’absence d’équivalent dans tout le monde musulman est à lui seul la preuve de l’ampleur de ce travail. Après 1912, Lyautey s’est attaché à réaliser la «pacification» du Maroc au nom du sultan.

Mais l’empreinte de Lyautey excède l’héritage étatique marocain. Jusqu’à la fin du Protectorat le 2 mars 1956, les 13 Résidents qui succèdent à Lyautey s’appliquent à «faire du Lyautey». Pourtant, leur conservatisme souvent frileux et parfois borné ne résiste pas à la comparaison. Lui avait anticipé l’indépendance du Maroc à l’aube des années 20. Mais les convictions de Lyautey, ses goûts et ses représentations, ont aussi durablement conforté un modèle politique et social marocain.

Dans Lyautey écrivain (1976), André Le Révérend souligne ses conceptions très peu démocratiques, un euphémisme… Lyautey considéra dès sa jeunesse qu’il appartenait à «une caste supérieure», et ne doutait pas d’avoir «le sentiment dans le sang» de faire partie «de la classe sociale la plus élevée». Cette propension à la suffisance sociale lui donnait l’assurance d’être dans son bon droit, d’être le «right man» appelé de ses vœux à la reconstruction de «l’Empire fortuné». Il aurait pu endosser le rôle du «Général revanche» selon l’expression de l’historien Daniel Rivet face à l’Allemagne, ou encore devenir le «Mussolini de la France» des années 30, mais l’histoire lui offrit le Maroc. Il le marqua d’une manière indélébile.

Un mépris hérité pour la démocratie

Le premier héritage qui transcende le Protectorat, c’est l’excès d’autorité du pouvoir d’État, et plus encore de son chef. Lyautey «considérait son pouvoir comme régalien, il se voulait entièrement libre», note Charles-André Julien. Son successeur, le Résident Alphonse Juin, ne s’y trompe pas, qui déclare au Président Vincent Auriol le 5 octobre 1947: «Oui, Lyautey instaura l’administration directe (…). Tous auraient fait comme Lyautey. Il fallait d’abord créer l’État chérifien». Jacques Berque, ancien contrôleur civil, reprend à son compte cette formule en vogue depuis Lyautey:

«Le Maroc est un pays où l’autorité est un postulat administratif. On n’y parle jamais de contrôle de l’autorité, mais d’autorité de contrôle».

Point besoin d’épiloguer pour analyser l’usage qu’ont fait de cette pratique les dirigeants du Maroc indépendant.

Le second héritage durable est l’extrême fragilité du sentiment démocratique, a fortiori républicain, légué par Lyautey. Ce représentant de la République n’avait que mépris pour elle, lui préférant l’autorité sans contrôle, et le respect des hiérarchies traditionnelles. Lyautey agit toujours en «patron et non en démocrate» et a «dans la peau le dogme des hiérarchies sociales».

Lyautey a révoqué certains de ses fonctionnaires, même de qualité, pour républicanisme, mais s’accommode de la corruption de ceux qui le servent, s’ils lui obéissent. Confrontées au spectacle d’une France autoritaire éloignée des principes qu’elle proclame, les élites marocaines restent souvent à l’écart des idées démocratiques, et se demandent légitimement si la République française n’est pas, elle aussi, une fiction. Pour eux, des expériences comme celle du Mouvement du 20 février sont soit au mieux romantiques soit au pire dangereuses pour «l’ordre établi» si cher à Lyautey.

La consécration d’une société de castes

Le troisième héritage manifeste de Lyautey est la perpétuation au Maroc d’un ordre social particulièrement inégalitaire. Devant les chefs indigènes, Lyautey déclare en octobre 1916:

«Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les Pachas forment autour de lui (le sultan) comme une couronne éclatante de joyaux précieux».

Dans la directive politique qui découle de cet éloge aux grandes familles, Lyautey exige de ses administrateurs «que les rangs et les hiérarchies soient conservés et respectés, que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, que ceux qui sont les chefs naturels commandent et que les autres obéissent». Une doctrine plus que présente aujourd’hui où l’esprit de caste est une norme difficilement transgressable.

Cette politique s’est matérialisée par les «écoles de fils de notables», les collèges musulmans, l’école des officiers de Dar el Beïda de Meknès, ou encore la politique des Grands Caïds. Plus tard, ce seront les lycées de la Mission française qui assureront cette politique de «coopération» dont l’un des plus imposants, celui de Casablanca, porte le nom du Maréchal Lyautey. Lorsque le Résident Eirik Labonne déclare en 1947, «Nous avons misé sur une oligarchie, sur une caricature d’aristocratie (…). Jouons maintenant la carte du peuple», il était déjà trop tard pour voir éclore une transition démocratique et socialisante.

Dans ces conditions, «structurellement, Ben Barka n’avait qu’une chance infime de devenir le Bourguiba marocain», résume avec justesse Pierre Vermeren.

Aussi, la biographie de Lyautey et sa politique marocaine expliquent bien des réalités sur le Maroc de Mohammed VI. Elle n’était pourtant pour lui «qu’une province de son rêve».

Ali Amar
Pour slateafrique.com


D’après les travaux, articles et ouvrages de Pierre Vermeren, Charles-André Julien et Daniel Rivet
Mamoudou Kane


              

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