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Mali : de nouveaux lendemains ?


Tribunes
Vendredi 8 Février 2013 - 16:41

Le journaliste David Baché rapporte cette remarque d’un collaborateur du président malien : « les gens sont franchement remontés contre le MNLA. Je ne sais pas comment ils pourront leur pardonner.» (Le Figaro.fr du 01/02/2013). Ce propos résume assez bien, malheureusement, le piège de la crise en cours au Mali.


Mali : de nouveaux lendemains ?
Il est indiscutable que les intégristes sont dangereux et qu’à ce titre ils doivent être combattus avec la plus grande fermeté. Mais, une fois ceci affirmé, est-il permis d’aller au delà de constats pavloviens qui ont fait tant de mal à l’Afrique ?

La « crise malienne » n’est pas une crise conjoncturelle, c’est une crise structurelle, qui pourrait intervenir (et qui est déjà intervenue) ailleurs sur le continent. Les intégristes n’en sont pas la cause mais plutôt la conséquence. Il est donc essentiel de replacer cette crise dans son contexte global, pour bien la comprendre.

L’auteur et philosophe Frédéric Lenoir souligne dans son dernier ouvrage «la guérison du monde » que nous vivons « une mutation anthropologique et sociale aussi importante (…) que le passage, il y a environ douze mille ans, du paléolithique au néolithique (…) ». Et de préciser que « la ‘’crise planétaire de l’humanité’’ est systémique. (…) La systémique est foncièrement un regard inter- disciplinaire posé sur le monde ».

Le monde nouveau qui se met en place génère des bouleversements à tous les niveaux (géopolitique, économique, financier, écologique, culturel, médical, etc.). Tous ces changements exacerbent des angoisses identitaires qui n’en demandaient pas tant. Si le président Obama, issu d’une « minorité », a été élu en 2008 et réélu en 2012 sans que cela ne déclenche une crise « existentielle » dans son pays, force est de constater qu’il s’agit là d’une exception dans un monde marqué par l’irrédentisme. Il serait fastidieux d’en dresser la liste ici. Rappelons tout de même (pour ne parler que de l’Europe) les revendications « nationales » des catholiques irlandais, des flamands, des basques, des catalans, des écossais, des chypriotes (turques ou grecs) voire des corses ou des québécois (en Amérique du nord). Plus qu’économiques, les causes de leurs revendications sont souvent culturelles et politiques (voir « nationalisme régionaux : vers une fragmentation de l’Europe ? Frank Tétart, 06/01/2013, in diploweb.com »). La mondialisation des moyens d’information et de communication a accentué cette tendance qui touche désormais même la paisible Scandinavie (Groenland).

C’est dire que l’Afrique n’a pas le monopole du sécessionnisme. Cependant, l’Europe, échaudé par l’expérience de guerres ravageuses, s’applique à privilégier des réponses politiques. On l’a vu accepter la scission de la Tchéquoslovaquie en deux Etats, la république Tchèque et la Slovaquie ; on la voit aujourd’hui attendre patiemment le référendum sur l’indépendance initié par le gouvernement régional d’Ecosse. Et même à Chypre ou en Ossétie elle veille à contenir la moindre violence. Seule exception (pour un temps), l’ex Yougoslavie.

Beaucoup objectent, à l’instar de Luc Rosenzweig (« la guerre au Mali n’est pas notre Vietnam » in Causeur.fr du 04/02/2013) « qu’il ne s’agit pas, pour les « jihadistes », de chasser un occupant (comme par exemple au Vietnam) mais d’instaurer le califat non seulement dans le ‘’Dar El Islam’’, mais également dans le ‘’Dar El Harb’’ ou se trouve des minorités musulmanes ». Peut être. Sauf que l’irrédentisme touareg, puisque c’est de cela qu’il s’agit principalement, est, de loin, bien antérieur à El Quaida. Rappelons que le colonel Flatters et sa mission furent tous tués en1881 par des touaregs de la tribu Kel Ahaggar qui les avaient mis en garde de ne pas traverser leur territoire (voir « les relations des touaregs aux Etats. Le cas de l’Algérie et de la Lybie ». Note de l’IFRI 2010). Charles Grément souligne de son coté que « les forces coloniales françaises qui conquièrent la ville de Tombouctou [décembre 1893-février 1894] se heurtent à plusieurs actions de résistance (…) des touaregs et arabes de la zone » (in « Touaregs et arabes dans les forces armées coloniales et maliennes ».Note de l’IFRI. 2010). Pour le grand chanteur malien Salif Keita, la cause (ou l’une des causes) de la révolte touarègue réside dans le fait que « ces populations n’acceptent pas d’être dirigées par des noirs ». Hélas, Il y a un peu de vrai dans ce constat déplorable. Mais la stigmatisation ne saurait lui tenir lieu de réponse.

Mandela, dont la jeunesse a été volée par le racisme blanc, refusera de toutes ses forces de tomber dans le piège du ‘’contre racisme’’. Durant toute sa vie politique et surtout après son accession au pouvoir, il veillera toujours à poser des gestes d’ouverture face aux positions des racistes blancs de son pays, allant jusqu’à se déplacer pour rencontrer et débattre avec Eugène Terreblanche (le bien nommé), un être de la pire espèce, qui refusait, disait il, de vivre dans un pays dirigé par « un nègre ». De même, Il défendra avec une grande détermination l’équipe sud africaine de rugby, symbole notoire de l’apartheid, contre les responsables de l’ANC (le film « Invectus » avec Morgan Freeman et Matt Damon, raconte merveilleusement cette belle leçon politique). Personne pourtant ne peut soupçonner Mandela de faiblesse ou de complaisance. Au lieu de continuer à utiliser des logiciels largement obsolètes, il devient urgent de (re)lire Mandela, d’analyser sa stratégie et de méditer son comportement.

Renouveler les paradigmes en cours en Afrique est désormais un impératif catégorique. Ainsi, en quoi l’état hyper centralisé hérité de l’ancienne puissance coloniale est il plus efficace que le fédéralisme suisse ou canadien ? En quoi le multiculturalisme américain a-t-il affaiblit les Etats Unis ? Quant à l’islam, « il y a chari’a et chari’a », comme a dit Bernard Henri Lévy à propos de la Libye.

La réponse à la crise malienne ne se résume pas à la lutte contre le terrorisme. « Comment le virus néo conservateur a-t-il pu ainsi gagner tous les esprits ? » s’interrogeait récemment, à ce propos, l’ancien premier ministre français Dominique de Villepin. De son coté le chercheur Olivier Roy souligne que « Al-Qaida parasite des conflits locaux, qui ont leur logique propre, pour les radicaliser dans un sens antioccidental et pour attirer l'Occident dans le piège de l'intervention ». Occasion pour certains de ressortir, fort opportunément, le fameux « fascislamisme », dont la finesse n’a d’égal que « les sionistes et les croisées » des intégristes. Il faut refuser ce double piège qui, depuis la chute du mur de Berlin et les attentats criminels du 11 septembre 2001 aux USA, n’a engendré que des catastrophes. La crise malienne montre amplement le besoin de (re)fonder la réflexion stratégique africaine et de répondre prioritairement à la question centrale du vivre ensemble. Question qui, à son tour, en soulève beaucoup d’autres : celle de l’état de droit tout d’abord (préalable à une démocratie pérenne) ; de l’organisation de l’Etat (pouvoir centralisé ? décentralisé ? fédéralisé ?) ; du développement des cultures nationales ; de la répartition des richesses ; d’une politique sérieuse d’éducation ; de l’élaboration d’une charte de paix et de défense régionale, etc. etc.

L’unique moyen pour y parvenir est l’union. Certes, il ne s’agit pas (pour paraphraser De Gaulle) de sauter sur son fauteuil en criant « unité africaine, unité africaine », sans aucune suite concrète. A l’échelle d’un continent, l’union est un processus lent, long, progressif. On le voit aujourd’hui avec la crise identitaire que traverse l’Union Européenne. Sans jeter aucunement la pierre à l’Union Africaine, qui a ses propres contraintes, la crise malienne a mis en évidence le besoin d’un cadre regroupant tous le pays « du front ». Une union « de terrain » des pays du Sahel et du Sahara. Une union avec des objectifs clairs, concrets. Car au-delà du Mali, cette crise touche toute cette région. Ce n’est pas une clause de style de dire que la zone du Sahel-Sahara est riche. Elle est riche de son uranium, de son phosphate, de son or, de ses façades maritimes, en plus de son gaz et de son pétrole bien sur. Elle est riche également des importantes réserves financières de certains de ses pays. Mais aussi de ses institutions de formation (notamment au Maroc, au Sénégal) de son infrastructure hospitalière; etc. Il faut donc une union « mutualiste », c’est à dire qui mutualise les réflexions et les solutions ; les menaces et les ripostes ; les craintes et les espoirs.

La crise malienne est une crise d’identité, une crise du vivre ensemble, une crise du partage, une crise du respect de l’un par l’autre, de chacun par tous. A ce titre elle dépasse largement les frontières de ce pays. Nous devons donc, à l’échelle de la région du Sahel-Sahara, répondre à ces défis avec courage et lucidité. Nous devons nous transcender et commencer à purger les vilaines séquelles d’une partie de notre histoire. Et peut importe que les pays soient dirigés par des « noirs », ou des « blancs » (sic).

Paradoxalement, ce qui se passe au Mali est peut être une chance pour le Sahel-Sahara.

Majid KAMIL
(Ancien ambassadeur) Directeur de banque
Mamoudou Kane


              

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