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Mali : "Militariser la société n'est pas une solution"


Actualité
Mardi 18 Décembre 2012 - 14:33

Le directeur du Projet Afrique de l'Ouest de l’organisation International Crisis Group, Gilles Yabi, analyse pour Slate Afrique les conditions de la réconciliation au Mali.Le capitaine Sanogo, Bamako, peu après le pustch du 22 mars 2012. AFP/HABIBOU KOUYATE


Le capitaine Sanogo, Bamako, peu après le pustch du 22 mars 2012. AFP/HABIBOU KOUYATE
Le capitaine Sanogo, Bamako, peu après le pustch du 22 mars 2012. AFP/HABIBOU KOUYATE
Comment expliquer la brusque démission du Premier ministre malien?

Cheick Modibo Diarra a été forcé à la démission. On savait depuis juillet dernier qu’il était dans une position délicate et que de nombreux acteurs influents, à Bamako, mais aussi dans la région, estimaient que sa personnalité et ses ambitions ne lui permettraient pas de conduire sereinement une transition dans un contexte de crise aussi complexe.

Il faut se souvenir des signaux clairs qui lui avaient été adressés au cours de ce même mois de juillet par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), qui réclamait un véritable gouvernement d’union nationale. Au fond, un gouvernement qui ne soit pas davantage au service du Premier ministre que de la nation en crise.

Modibo Diarra avait réussi à se maintenir à la surprise de beaucoup, en activant des réseaux au sein de la société civile, notamment des associations religieuses, et avait cependant formé, en août, un gouvernement plus inclusif que le précédent.

La dégradation des relations entre le capitaine Sanogo et Modibo Diarra, au fil du temps, a été aussi décisive dans son éviction. Il faut tout de même se rappeler que, au départ, le choix de Modibo Diarra résultait d’une décision conjointe de la junte et des médiateurs de la Cédéao.

La junte pensait certainement pouvoir le contrôler facilement et profiter autant de son inexpérience dans la gestion de l’Etat que de sa défiance à l’égard de la «vieille classe politique» pour le tenir.

Cheick Modibo Diarra aura commis, au fond, une erreur symétrique en pensant pouvoir se créer en quelques mois une base politique et sociale suffisante pour s’affranchir de toutes les influences et afficher sa propre ambition présidentielle.

Il s’est trompé et s’est trouvé trop isolé pour pouvoir tenir, et comme il se refusait à démissionner de son propre chef, il semble que l’usage de la force, monopole des militaires, ait été considéré comme moyen acceptable pour le faire partir.

Cela est évidemment dangereux parce que cela signifie que les militaires de Kati choisissent les autorités civiles de transition auxquelles ils sont censés être soumis.

Cette démission signifie-t-elle que le capitaine Sanogo conserve une influence déterminante sur la vie politique malienne?

A l'évidence. Les détenteurs du pouvoir militaire résultant du coup d’Etat de mars restent les plus forts sur la scène. Je parle à dessein des détenteurs du pouvoir militaire et non du seul chef de la junte Sanogo.

Le capitaine n’est pas seul et n’aurait pas pu survivre physiquement et politiquement depuis le coup d’Etat, s’il n’avait pas jusque-là réussi à gérer les contradictions internes au sein du noyau de gradés et de moins gradés qui l’entourent à Kati, ou qui lui rendent compte, et à apparaître comme le défenseur des intérêts de l’armée et en particulier de tous ceux qui étaient profondément frustrés par la gestion de l’armée sous le président Amadou Toumani Touré.

En restant à Kati, ville-garnison (près de Bamako), le capitaine Sanogo est physiquement resté aux côtés de la masse des soldats… et des dépôts d’armes. Il ne se contente manifestement pas de sa fonction officielle de président du comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité.

Quelle est la légitimité du capitaine Sanogo? De quels soutiens dispose-t-il?

Il a la légitimité qu’il se donne depuis le coup d’Etat, et continue de se poser en patriote en chef, défenseur de l’intérêt de la nation face à une classe politique civile qui ne s’est pas remise de l’effondrement brutal des institutions.

Il faut remarquer que c’est un homme politique qui entendait incarner précisément une rupture radicale par rapport aux personnalités associées aux régimes précédents, Cheick Modibo Diarra, qui aura offert une nouvelle occasion au capitaine Sanogo de revenir sur le devant de la scène en ultime recours pour «débloquer la situation».

Après avoir pendant longtemps contesté la légitimité du président intérimaire Dioncounda Traoré, et avoir toléré, pour ne pas dire plus, une mobilisation violente contre ce dernier s’étant traduite par une agression terrible en mai, le chef de la junte se pose maintenant en protecteur de l’autorité du président.

La source du pouvoir de Sanogo est le contrôle qu’il continue d’exercer sur les militaires, et ces derniers tirent leur pouvoir de leur monopole de la force et donc de leur capacité de violence et d’intimidation de tous les citoyens, y compris les responsables politiques civils. C’est pour cela que le gouvernement civil de transition restera menacé.
L'intervention au Nord-Mali n'est plus une priorité

Quelle conséquence cette décision et la nomination de Diango Cissoko comme nouveau Premier ministre peut-elle avoir sur la vie politique malienne?

Diango Cissoko apparaît comme une personnalité beaucoup plus consensuelle que son prédécesseur, même s’il est tout sauf un «homme neuf», ayant notamment servi les anciens présidents Amadou Toumani Touré et Moussa Traoré (président de 1968 à 1991) pendant de longues années.

Le pays a, dans cette phase de crise délicate, davantage besoin d’une personnalité d’expérience dans la gestion de l'Etat qui connaît les principaux acteurs politiques et militaires et qui n’a pas, a priori d’ambition politique personnelle immédiate, que d’un homme neuf.

Ce sera à l’électorat malien de décider à la fin de la transition de sanctionner ou non les acteurs politiques dominants et de renouveler ou non la classe dirigeante.

Dans son ancienne fonction de médiateur de la République, Diango Cissoko semble bien au fait des intrigues bamakoises et devrait pouvoir isoler les questions essentielles et immédiates pour lesquelles un consensus minimal est indispensable (l’articulation des volets politique et militaire de la gestion de la crise du nord et les conditions d’organisation des élections) de celles qui sont subsidiaires.

La reconduction des ministres en charge de la Défense, de l’Administration du territoire, de l’Economie et des Affaires étrangères montre bien qu’il n’y a pas de bouleversement à attendre. La principale attente est celle d’une vision plus claire des impératifs de sortie de crise de la part des autorités de Bamako, ce qui pourrait (faut-il l’espérer) aider à désamorcer les tensions entre les communautés maliennes et favoriser un retrait de l’ex-junte de la scène.

Une intervention militaire dans le nord du Mali est-elle toujours à l’ordre du jour?

Oui, l’intervention militaire dans le Nord est toujours une option même si le sentiment d’urgence à lancer une action offensive contre les groupes armés installés au Nord-Mali s’est considérablement estompé.

Tous les acteurs internationaux ont insisté depuis de longs mois sur la nécessité pour le gouvernement de transition de Bamako d’enclencher un processus politique incluant des discussions avec les groupes armés maliens non terroristes de manière à mieux identifier et isoler les forces islamistes de nature terroriste.

Beaucoup de temps a été perdu, mais ce travail politique reste nécessaire et complémentaire des initiatives pour remettre sur pied des forces de défense et de sécurité maliennes qui soient capables de jouer leur rôle de protection du territoire et des populations.

Dans le débat sur l’intervention militaire au Nord, il y a deux volets distincts: la restructuration, le rééquipement et la formation de l’armée malienne d’une part; l’action militaire offensive pour reconquérir les régions du nord de l’autre. Cette dernière serait conduite par les forces maliennes soutenues par des forces africaines et indirectement par des puissances occidentales.

La Cédéao et l’Union africaine ont validé un concept d’opérations correspondant à ce schéma qui est soutenu par la France mais qui n’emporte pas encore l’adhésion des Etats-Unis, ce qui retarde l’adoption d’une nouvelle résolution du Conseil de sécurité autorisant le déploiement d’une «mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine».

Dans tous les cas, le soutien international quelles que soient ses formes et ses modalités va dépendre d’abord de l’affirmation d’une autorité forte à Bamako et d’une clarification du commandement et du contrôle politique de l’armée malienne.

Comment évolue la situation humanitaire dans le nord du Mali? Quelles peuvent être les conséquences dans le nord du statu quo actuel?

Le statu quo au sud et au niveau international se traduit par un statu quo au nord où la situation des populations reste difficile mais stable. Mais les victimes silencieuses de la crise sont partout, les réfugiés au Burkina Faso, en Mauritanie, au Niger et en Algérie, les déplacés à l’intérieur du Mali restés au nord ou descendus dans la région de Mopti ou à Bamako.

Ces populations en grande souffrance sont issues de toutes les communautés et il n’y a aucune perspective de retour rapide à la normale.

Il faut trouver les moyens de s’occuper autant des déplacés dont les besoins pèsent sur des familles déjà pauvres, que des réfugiés dont le regroupement facilite l’action humanitaire, et il faut également prévenir une radicalisation au sein des jeunes plus que jamais en déshérence.

C’est pour cela que la question de l’enrôlement de jeunes dans des milices «patriotiques» doit être traitée par les autorités. La militarisation de la société ne saurait constituer une solution à la crise. Elle ne pourrait que l’aggraver et la prolonger.

Par ailleurs, le nouveau gouvernement devrait davantage insister sur la nécessité pour toutes les communautés maliennes de concevoir l’avenir ensemble et de ne pas céder à la tentation de l’amalgame entre les groupes armés du nord et les communautés ethniques du nord.

L’augmentation du nombre de ministres originaires du nord dans la nouvelle équipe gouvernementale est à cet égard un signal positif. Il est impératif de concilier fermeté dans les principes (défense de l’intégrité territoriale, lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et l’imposition de pratiques religieuses par la force) et message d’apaisement et de cohésion nationale.

Propos recueillis par Pierre Cherruau
Mamoudou Kane


              

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