Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

M'Bouh Séta Diagana et Manuel Bengoéchea: "La littérature mauritanienne est toutes proportions gardées, la littérature-monde par excellence"


Culture
Mardi 4 Décembre 2012 - 17:40

Le premier colloque international transdisciplinaire sur la littérature mauritanienne francophone a réuni les 14 et 15 décembre 2011 au département des Lettres modernes de l’Université de Nouakchott, historiens, anthropologues et spécialistes de la littérature venus d'Afrique et d’Europe, discuter du bilan et des perspectives de cette littérature relativement jeune. Leurs initiateurs, M'Bouh Séta Diagana et Manuel Bengoéchea évoquent dans cet entretien croisé les perspectives de la littérature francophone mauritanienne.


Manuel Bengoéchea (g) et M'Bouh Séta Diagana
Manuel Bengoéchea (g) et M'Bouh Séta Diagana
Vous avez initié le premier colloque international sur la littérature mauritanienne francophone. Quel bilan tirez-vous de cette première?

M’bouh Séta Diagana: Le bilan est largement positif. Je dirais même que nous avons été agréablement surpris en ce sens que plusieurs écueils se sont dressés à notre chemin lors des préparatifs. Le premier bilan a été de répondre aux questions pessimistes souvent ironiques du genre: la littérature mauritanienne existe? Y-a-t-il des auteurs mauritaniens? Ceux qui ont pris la peine d’assister aux communications en sont sortis sinon métamorphosés, du moins séduits non seulement de l’existence de cette littérature, mais aussi de sa vitalité.

Manuel Bengoéchea: Je dois vous avouer que je ne pensais pas aboutir à un tel résultat lorsqu’il y a un peu plus d’un an je suis entré dans le bureau d’Aïchetou Mint El Hassen, chef du département de langue et littérature française de l’Université de Nouakchott, avec cette idée en poche. C'est une consécration à plus d'un titre.

C’en est une au niveau du public estudiantin. Ils ont en effet répondu présent en grand nombre tout au long de ces deux jours et c’est auprès d’eux qu’il y a eu consécration si je puis dire: conscients qu’une littérature mauritanienne de langue française existe, ils ne la connaissent que pour une infime partie dans le texte. Et ces deux jours de colloque leur ont fait connaître bien des auteurs et des textes. Ce fut donc une vraie consécration de cette littérature auprès de ce public.

C’en fut une aussi au niveau des écrivains eux-mêmes qui se sont déplacés en masse : Ahmed Baba Miské, Djibril Sall, Aïchetou Mint Ahmedou, Bakary Séméga, M’Bareck Ould Beyrouk, Abdel Vetah Ould Mohamed, Abderrahmane N’Gaïdé (qui présenta sa pratique d’écriture lors du colloque), Idoumou Ould Mohamed Lemine. Ces écrivains se sont vu étudiés et, par la même, consacrés en tant qu’écrivains.

Mais la principale consécration ce fut bien au niveau académique. Ce colloque a représenté le coup d’envoi officiel d’un nouvel objet d’étude, à savoir, «la littérature mauritanienne de langue française». Et c’est bien de ce point-là dont je me sens le plus fier. Bien sûr, l’événement en lui-même est important, mais c’est aussi la publication des Actes de ce colloque qui représentera un apport pour la communauté universitaire internationale. Le travail commence donc à peine.

Quelles sont les perspectives d'avenir de la littérature francophone mauritanienne?

M’bouh Seta Diagana: Depuis que nous avons commencé nos enseignements au Département de lettres, nombreux sont les étudiants qui consacrent leurs mémoires de maîtrise ou de licence à nos auteurs. Aujourd’hui dans des universités marocaines, sénégalaises et françaises, plusieurs étudiants doctorants travaillent sur cette littérature. Des collègues venus du Mali et d’Espagne dans le cadre du colloque nous ont parlé de leur envie d’ouvrir leur enseignement à nos auteurs. Le nombre croissant des publications et la relative disponibilité des éditeurs, même locaux, sont de bon augure.

Manuel Bengoéchea: On en a parlé durant ce colloque. Nous ne sommes pas pessimistes par rapport à son avenir. Il existe en Mauritanie beaucoup de jeunes auteurs qui s’adonnent à l’écriture en français. L’ouverture des médias au privé représentera plus une opportunité et une chance pour la littérature de se faire voir, de se montrer, de faire parler d’elle. De nouvelles structures éditoriales voient le jour: les éditions de la Librairie 15/21, les éditions Joussour de Mohamed Ould Bouleïba, la future maison d’édition du chroniqueur et écrivain Abdel Vetah Ould Mohamed. Il est pourtant incontestable que le niveau de français des étudiants aujourd’hui est, non pas faible, mais beaucoup trop hétérogène: quelques jeunes gens excellents côtoient beaucoup de jeunes gens qui ont un niveau qui ne correspond pas à leur niveau d’étude.

Si je fais ce détour par le niveau de la langue française à l’Université, et à l’ENS (car je connais ces deux terrains), c’est parce que ce niveau conditionne selon moi ce que vous nommez les «perspectives d’avenir» d’une littérature dans une langue donnée, en l’occurrence la littérature en Mauritanie de langue française. Mais ce serait être aveugle au système éducatif parallèle privé qui s’est extrêmement développé ces dernières années et dans lequel le français est souvent utilisé comme unique langue d’enseignement, et pas seulement pour les matières scientifiques comme c’est le cas dans le public. Il y a donc des pas en avant, des pas en arrière, du sur-place selon la perspective que l’on adopte pour aborder cette question. Personnellement, je ne pense pas que cette littérature est vouée à l’extinction, même si je pense, à l’instar de Boubacar Boris Diop, que l’enseignement en langues nationales devrait voir le jour en Mauritanie et ainsi faire qu’une littérature écrite dans ces langues se développe (car les littératures orales en hassaniya, pulaar, soninké et wolof sont elles très vivantes).

Qu’est-ce qu’elle peut apporter à la Littérature-Monde, qui veut désormais parler avec un seul langage?

Mbouh Seta Diagana: De la fraicheur, de l’originalité, je dirais même une littérature «deux en une»; les amoureux de la littérature africaine tout comme ceux de la littérature maghrébine y trouveront leur compte. La littérature mauritanienne est toutes proportions gardées, la littérature-monde par excellence.

Manuel Bengoéchea: Elle peut apporter ce que toute littérature apporte au patrimoine littéraire mondial: un plus d’humanité. Je ne sais plus où je lisais un jour en anglais: «Il faut remplacer la peur de l’inconnu par de la curiosité». C’est aussi à cela que sert la littérature, ou plutôt les littératures: à prendre conscience des ressemblances. C’est en ce sens que la traduction est fondamentale. Nous connaissons aujourd’hui mieux dans le monde francophone les littératures du monde arabe, asiatique, hispanophone pour ne prendre qu’elles, et je suis persuadé que cette connaissance-là est bénéfique, humainement parlant, car cela nous rend accessible et connu ce qui ne l’était pas ou ne pouvait l’être sans elles.

En tant que premiers spécialistes de cette littérature, que comptez-vous faire pour qu’elle retrouve sa place de choix dans les Littératures au Sud?

M’bouh seta Diagana: pérenniser les colloques, développer le partenariat avec d’autres universités pour étudier les auteurs mauritaniens dans leurs programmes. Mais aussi convaincre et séduire les étudiants et le public de façon générale à lire et à soutenir les auteurs et l’édition.

Manuel Bengoéchea: Nous ne sommes pas les premiers spécialistes de cette littérature. Il faut rappeler les travaux pionniers de Catherine Belvaude («Ouverture sur la littérature en Mauritanie», L’Harmattan, 1989), ceux Ould Mohamed Lemine, Nicolas Martin-Granel et Geaorges Voisset («Guide de littérature mauritanienne», L’Harmattan, 1992), ainsi que de Jacques Bariou à l’ENS de Nouakchott qui collabora notamment, parmi d’autres, au numéro spécial de Notre Librairie sur la littérature mauritanienne en 1995, numéro coordonné par feu Ousmane Moussa Diagana. Ces ouvrages traitaient de toutes les littératures mauritaniennes. Je ne m’intéresse qu’à son chapitre, assez mince par rapport aux autres il faut l’avouer, de langue française. J’ai ainsi soutenu en 2006 une thèse panoramique sur cette littérature. J’ai rassemblé tous les auteurs et tous les textes littéraires francophones écrits par des mauritaniens d’ici et de la diaspora. M’Bouh Séta Diagana a lui aussi publié un ouvrage issu de sa thèse: «Eléments de littérature mauritanienne de langue française» (L’Harmattan, 2008).

Propos recueillis par Cheikhna Aliou Diagana
Mamoudou Kane


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
En clair
Inscription à la newsletter
Les + populaires