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Lutte contre les séquelles de l’esclavage : L’art de panser la blessure sans la soigner


Société
Mercredi 27 Mars 2013 - 16:50

La création d’une agence chargée de la lutte contre les séquelles de l’esclavage, sur les cendres encore fumants d’une autre agence destinée aux réfugiés, continue d’alimenter la polémique au sein de l’opinion nationale. Si les partisans du pouvoir en place magnifient une décision longtemps attendue et qui servira selon eux à solder un douloureux passé, d’autres y voient une hypocrisie qui consisterait à panser une blessure sans la soigner. A ceux qui crient au scandale face à la résolution bâclée des problèmes des rapatriés, répondent ceux qui croient que l’esclavage et ses séquelles constituent d’abord un problème de droit avant d’être une affaire de sous et d’insertion matérielle.


Jeune harratine du Guidimakha. Crédit : Noorinfo/mlk
Jeune harratine du Guidimakha. Crédit : Noorinfo/mlk
Le dernier conseil des ministres a été marqué par une décision qui laisse encore perplexe les défenseurs des droits humains et certains juristes, si l’on considère que l’acte de décès de l’ANAIR a servi d’acte de naissance à une autre agence chargée des séquelles d’un phénomène dont l’existence est paradoxalement occultée. A moindre frais, l’asile aux réfugiés devient par une baguette magique un parc pour anciens esclaves en voie de liberté. Et tant pis pour ceux qui souffrent encore dans l’asservissement. La Mauritanie pudique ne les reconnaît pas.

Ainsi, la résolution de cette équation aussi complexe occupera encore pendant longtemps les esprits les plus cartésiens, comme si dans un mépris des règles de droit et de la morale, le gouvernement qui a pondu une telle incongruité chercherait quelque par à battre un quelconque record d’absurdité. Personne ne comprend ainsi cette velléité des autorités nationales à se mettre à dos aussi bien les rapatriés, confrontés encore à l’inextricable problème des terres spoliées, des pièces d’état-civil et d’une intégration mal ficelée, que les personnes encore sous le joug de l’esclavage et dont l’existence est niée par la République.

L’avis des intéressés

Interrogée à ce propos, le président de l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie (IRA), Birame Ould Dah Ould Abeid trouve indécent et immoral d’ériger sur la plaie encore béante des victimes du Passif humanitaire, pris en charge jusque-là par l’ANAIR, la souffrance de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants encore sous le joug de l’esclavage et que l’agence nouvellement créée ne prend même pas en compte. S’il trouve l’idée bonne, Birame considère que l’Etat continue de persévérer dans sa logique négationniste de l’esclavage, malgré les cas avérés qui continuent à pleuvoir devant la justice. Il a préconisé une campagne de sensibilisation sur le terrain pour demander la libération des esclaves sur la base d’une enquête quantitative sur la persistance du phénomène.

Avant de s’attaquer aux séquelles, les défenseurs des droits humains considèrent qu’il faudrait d’abord mener une lutte sans merci contre la persistance de l’esclavage, non seulement dans ses pratiques mais aussi dans son idéologie de base. Ici, les exigences du mouvement El Hor, qui vient de publier un communiqué dans ce sens rejoignent celles d’IRA. En effet, si El Hor appelle les Ulémas à prendre leurs responsabilités dans la persistance de l’esclavage en se prononçant clairement sur la question, Birame Ould Dah Ould Abeid demande carrément l’amendement de la Constitution qui continue à s’appuyer sur une jurisprudence religieuse fondée sur les livres du Code Noir qui continuent de légitimer l’esclavage et de le magnifier. Non seulement, la mise en place d’une telle agence s’est faite unilatéralement sans aucune concertation avec les acteurs clés de la problématique, en l’occurrence les acteurs de la société civile et les partis politiques, notamment SOS Esclaves, IRA-Mauritanie et El Hor, mais encore, les contours de la mission dévolue à cette agence et la composition de son directoire ainsi que les moyens qui seront mis à sa disposition restent encore méconnues, dénoncent les organisations concernées.

Celles-ci déclarent que toute lutte contre l’esclavage passe d’abord par la reconnaissance de son existence avant d’évoquer ses séquelles, ajoutant que les esclaves et leurs descendants ont plus besoin aujourd’hui de droit à l’égalité et à l’équité, mais aussi à la levée de l’impunité contre les maîtres esclavagistes pris en flagrant délit, plutôt qu’à des programmes d’insertion qui ont déjà montré leur vacuité. Et de rappeler les résultats jusque-là nuls du Programme d’Eradication des Séquelles de l’Esclavage (PESE) d’abord logé au Commissariat aux Droits de l’Homme avant d’être placé sous la tutelle de la présidence de la République. Malgré un budget faramineux, cette cellule n’a jamais libéré un esclave ni pris en charge ceux que les organisations abolitionnistes, comme IRA et SOS Esclaves parviennent à arracher des griffes de leurs maîtres. Ces nouveaux affranchis deviennent une charge désespérée entre les mains de ces organisations, sans aucun droit au budget en place au sein du PESE. Ainsi, que ce PESE se mue en Agence nationale de lutte contre les séquelles de l’esclavage ne changera pas la donne, selon les abolitionnistes qui considèrent que tant qu’une réelle volonté politique destinée à soigner le mal et à l’extirper du corps social n’est entamée, le marché de l’esclavage continuera à prospérer avec la bénédiction des religieux.

Le silence des religieux

Dans un pays profondément religieux comme la Mauritanie, la voix des érudits reste prépondérante. Leur silence couve, selon les défenseurs des droits de l’homme, le feu de dissensions sociales qui risquent d’être plus coûteuses pour la Mauritanie qu’une simple Fatwa destinée à résorber le mal. En effet, l’absence des religieux dans le débat sur l’esclavage ne fait que conforter les féodalités dans leur propension à s’attacher à leur cheptel humain. Si certains Ulémas ont osé dénoncer l’illégalité de la pratique, en l’absence de tout fondement religieux, d’autres croient que l’abolition de l’esclavage doit obéir à l’évolution du temps, prenant comme exemple la sagesse coranique dans l’interdiction du vin. Ainsi, selon le président d’IRA, une interprétation rigoriste codifiée dans les livres de chevet d’une certaine nomenklatura religieuse continue de considérer l’esclavage comme un pilier de l’Islam. Ce qui selon le communiqué du mouvement EL Hor est contraire à l’esprit de la religion qui est venue pour libérer l’homme et lui restituer sa grandeur plutôt qu’à le réduire au stade animal.

Une lecture plus pernicieuse voit, dans la mise en place de l’Agence nationale chargée de la lutte contre les séquelles de l’esclavage, une intrusion déguisée du système féodalo-religieux en place dans le jeu des organisations abolitionnistes pour les concurrencer dans le sens le plus négatif. En plus de servir la consommation extérieure, la mise en place de cette agence viserait, pour des considérations électoralistes, à capter la grande masse des Harratines, en leur jetant en pâture un tel os.

Cheikh Aïdara
Pour l'authentique
Mamoudou Kane


              

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