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Lionel Zinsou, président de PAI Partners : "L’Afrique n’a pas eu d’infrastructures léguées, hormis celles nécessaires à l’exportation des minerais"


Economie
Lundi 29 Avril 2013 - 20:19

Lionel Zinsou, président de PAI Partners, intellectuel à la double culture, qui estime que le débat intellectuel africain sur l’économie et l’industrialisation gagnerait à évoluer et à rompre avec certains schémas, s’est prêté avec Les Afriques à un tour d’horizon des enjeux économiques du continent. Entretien.


Lionel Zinsou, président de PAI Partners : "L’Afrique n’a pas eu d’infrastructures léguées, hormis celles nécessaires à l’exportation des minerais"
Comment pourrait- on présenter le fonds PAI Partners que vous présidez ?

Lionel Zinsou : C’est un fonds européen qui gérait au début le bilan de Paribas, d’où son nom à l’origine Paribas affaires industrielles. Nous avons hérité de cette tradition de mono-fonds européen, axé sur la France, le Benelux et l’Europe. Il y a une dizaine d’années, l’entreprise a été vendue par BNP à ses cadres dirigeants. Maintenant, on peut essayer de sortir de cette tradition mono-fonds. Nous sommes depuis janvier en phase de levée de fonds.

Des fonds majeurs comme Carlyle Investissement sont maintenant en Afrique. Etes-vous de ceux qui pensent que le continent est entré dans une ère nouvelle ?

Il y a basculement, c’est vrai mais le développement des fonds d’investissement en Afrique présente trois caractéristiques. L’on commence à sortir de l’Afrique du Sud qui concentrait 90% du private equity en Afrique. C’est là où il y avait les plus grandes compagnies d’assurances du continent, les plus grandes banques, les plus grands fonds de pension. C’est ce qui explique la primauté du capital investissement en Afrique du Sud. Le phénomène est assez ancien, datant d’il y a 10 à 15 ans. Aujourd’hui l’Afrique du Nord est en essor. La 2ème caractéristique concerne l’environnement réglementaire qui est entrain de changer.

L’Ile Maurice reste probablement le pays qui a la meilleure plateforme juridique, devant l’Afrique du Sud, le Ghana, la Tunisie… Des efforts réglementaires sont entrain de gagner d’autres pays. D’un point de vue réglementaire, il y a une volonté à autoriser les compagnies d’assurances et des institutions de développement comme la BAD à investir dans le capital investissement. La 3ème caractéristique concerne les banques, peu habituées à l’environnement du capital investissement. C’est difficile pour elles de prendre des ressources longues. Les marchés de la dette sont encore étroits et les marchés financiers sont encore expérimentaux. On aura en général moins de LBO en Afrique et plus de capital investissement.

Pourquoi l’Afrique de l’ouest et l'Afrique du centre sont encore à la marge de cette tendance ?

Il y a quand même de l’évolution dans cette zone. Des équipes s’installent comme AFIG. Certes, c’est au Sud et au Nord du continent qu’il y a le plus de développement de l’activité du capital investissement. Entre les deux zones, on peut mentionner le Nigéria, le Cameroun et le Sénégal. En raison des caractéristiques de ces marchés, il y a moins de LBO et plus d’investissements dans les fonds propres. Les pays anglophones évoluent encore plus vite. Les limites de la dette et du marché financier sont des réalités assez francophones.

Quelle est votre perception de l’essor économique de l’Afrique d’aujourd’hui ?

Il y a toujours un risque de ne pas sortir de la catégorie «low income » vers les middle incomes. La pauvreté a des effets de cercles vicieux. Peu d’éducations, peu d’externalité positive liée à la santé, moins de productivité, moins de recettes fiscales, moins de croissance. Il y a ce cercle vicieux qui a été brisé, mais qui existe, c’est ce que les économistes appellent la «poverty trap». Pour dépasser cette étape, nous devons engager des réformes de structure et du marché de travail. Ce qu’on appelle valeur ajoutée est la somme du travail, du capital et du progrès technique. Nos réformes stratégiques doivent concerner le marché des capitaux, le marché du travail, la recherche-innovation, l’appareil juridique. On ne fait pas de la croissance avec les mêmes instruments économiques.

Le progrès passe par les réformes. Je dirai que l’Afrique a assez largement dépassé les problèmes de pénurie de financement, au moins pour les grands et moyens projets. Il reste encore à régler le problème de financement des PME, à réformer en faveur de l’efficience des marchés financiers. L’autre gros problème qui demeure est le secteur informel. Selon le BIT, nous avons un secteur salarié de 100 millions de personnes sur un milliard d’habitants, dont 500 millions d’actifs. Les coûts de passage de l’informel vers le formel ne doivent pas être prohibitifs. Le Rwanda dispose d’une bonne politique de création nos pays, rentrer dans le secteur formel c’est beaucoup d’ennuis et peu de services. Ce sont des formalités, des déclarations et du reporting. Dès lors, l’informalisme est très tentant, très rentable.

Voulez-vous dire que l’informel est la conséquence de nos réglementations ?

Je veux dire que l’informel est lié aux coûts de création d’une entreprise. Des réformes judicieuses et un bon climat d’affaires créent une incitation très forte à intégrer le secteur formel. Dans la situation actuelle, l’informel est un facteur de vulnérabilité pour les économies africaines. Notre croissance sera moins forte si on ne prend pas compte tous les moyens pour assainir le climat des affaires. Aujourd’hui, on n’arrive pas à vaincre la pauvreté.

Nous avons des situations où le nombre d’exclus progresse. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas plus d’africains qui sortent de la pauvreté. Cela veut dire que les classes moyennes progressent et les classes vivant dans les zones périurbaines ne progressent pas. Il y a de moins en moins de pauvreté et de plus en plus de pauvres. Il nous faut un niveau de développement très élevé, à la Singapourienne, à la japonaise, si on veut faire à la fois régres ser le phénomène de pauvreté et le nombre de pauvres. Il faut faire croître les classes moyennes supérieures solvables.

Vous évoquez des pays de l’Asie du Sud-Est. Comment expliquez- vous le gap qui s’est creusé entre ces pays et l’Afrique ?

C’est en partie le produit de l’histoire. Nous avons eu des méthodes d’administration très différentes 100 ans avant l’indépendance. L’Afrique a été conçue dans la division internationale du travail pour ne pas avoir d’industrie et de secteur tertiaire fort. Nous avons subi une économie de la traite. La seule période où la traite humaine est devenue moins importante a coïncidé, vers les indépendances, avec la rente de l’agriculture et du secteur minier.

Par conséquent, il y a un héritage différent de celui de la plupart des pays d’Asie. L’Afrique n’a pas eu d’infrastructures léguées hormis celles nécessaires à l’exportation des minerais. En Afrique, les chemins de fer desservent les mines et les gares. Autre paradoxe, il y a très peu d’énergie alors que c’est le continent, où il y a le plus de réserves de pétrole, de gaz et de charbon, ainsi que les réserves hydriques. L’on estime qu’il reste en Afrique 96% du potentiel hydroélectrique encore non ex ploité. A l’indépendance, et contrairement à l’Asie, l’Afrique n’avait pas d’investissements dans les infrastructures, l’industrie et l’eau. Ce n’était pas nécessaire puisque la division du travail accordait à l’Afrique le rôle d’exporter des matières premières et d’importer des biens de consommation. C’est tout d’un système de maison de trading colonial. Il n’y a pas de capital, pas de classe moyenne, très peu de secteurs privés. Or qu’est-ce qui a impulsé le développement de l’Asie ?

Le meilleur agent à mieux de le faire c’est l’Etat. A ce propos, je dirai que le miracle ivoirien des années 60, qui reposait sur l’agriculture, ne pourrait pas se reproduire aujourd’hui. Cela a été possible par exception et uniquement grâce à l’Etat. Or, l’Etat ne peut pas soutenir efficacement des entreprises pendant des décennies. Ce qui est quand même apparu dans les dernières années ce sont les groupes privés qui remplacent les groupes publics. Les conditions sont en train de se mettre en place petit à petit. Au passage, pour un certain nombre de secteurs, les marchés africains sont fragmentés. Cela dit, l’intégration régionale est en train d’aller plus vite. Il faut des facteurs de production compétitifs et des débouchés de la production. Les choses sont en train de se faire brique par brique. L’Afrique est en vulnérabilité temporaire. On pourra répliquer certaines des méthodes adoptées par les pays asiatiques pour sortir du sous-développement.

La montée des émergents en Afrique soulèvent beaucoup de questions. Menaces ou opportunité ?

C’est un phénomène globalement positif. Les émergents ont créé de la concurrence et de l’émulation. Si la Chine n’avait pas adopté un trend très rapide, multipliant ses échanges avec l’Afrique par 10 en 10 ans, les occidentaux continueraient d’être en Arrêt sur images sur l’Afrique. La Chine permet aux anciens partenaires de se poser des questions : qu’est-ce que les chinois trouvent de bénéfique à travailler avec les africains et pas nous ? Qu’est-on en train de rater ? D’autre part, cette concurrence concerne tous les strates, y compris les concours des grandes institutions bilatérales. Par ailleurs, il faut le dire, il y a une fierté particulière d’échanger avec les pays en développement. Tout cela est très bénéfique. On avait besoin de débouchés nouveaux, on les a. On avait besoin de financements adaptés, on les a.

Les chinois vont très vite, avec des financements très généreux en termes de durée. Ils sont capables de délivrer les fonds plus rapidement et pas en deux ans comme c’est le cas de certaines institutions. Cette souplesse correspond aux besoins des entreprises et des Etats africains. Cette montée des émergents est appréciée diversement en Europe où l’on craint le péril jaune et on pense que l’Afrique est en train d’être achetée par les chinois. Mais l’intérêt chinois pour l’Afrique ne se cantonne pas aux seules domaines des matières premières, puisqu’il est aussi financier (prises de participation dans la première banque d’Afrique du Sud -la Standard Bank- et dans la première banque du Nigéria, la United Bank for Africa). La Chine investit aussi massivement dans les infrastructures.

En dehors de la Chine, nous avons les indiens qui investissent dans le e-learning et les brésiliens qui, à l’image de Petrobras, ont des projets de biocarburants. Donc, qualitativement et quantitativement, l’apport des émergents à l’Afrique est important. Ayant dit cela, il faut faire attention. Les gouvernements sont contents d’une concurrence entre bailleurs de fonds et investisseurs. Ils savent qu’au fond le phénomène chinois n’est pas une recolonisation. Parce que la colonisation est phénomène qu’on connaît bien, et qui consiste en l’inégalité des statuts juridiques et, notamment, l’absence de capacité de légiférer pour l’Etat souverain. La colonisation est un système politico-juridique, dans lequel on est assujetti. Tel ne me paraît pas être le cas de la Chine en Afrique…

Etes-vous en train de répondre au gouverneur de la banque centrale du Nigéria, Sanusi Lamido, qui a assimilé récemment la présence chinoise à la colonisation ?

La colonisation chinoise est un mythe. C’est vrai que ce pays est un investisseur important en Afrique, mais il n’en est pas le premier investisseur. Les chiffres de 2008 et 2009 ressortent en effet qu’elle est devenue premier investisseur en Afrique, en termes de flux mais, pour l’instant, elle ne l’est pas en termes de stocks. Il y a un phénomène d’opinion publique qui ne comprend pas la valeur ajoutée des projets financés par les chinois en Afrique. De voir arriver la main d’oeuvre chinoise (parfois la main d’eouvre carcérale) n’est pas tellement bien vu dans un continent à fort taux de chômage. Les opinions publiques pensent à une démarche impérialiste.

De plus, les chinois concurrencent certaines de nos productions (textile en Afrique du Nord), créent peu d’emplois et ne respectent pas les dispositions du travail. Les opinions publiques et les syndicats leurs sont de ce fait hostiles. La Chine n’est certainement pas un colonisateur, mais elle pourrait être un sujet dominant. L’Afrique a besoin des pays émergents qui représentent aujourd’hui la moitié du commerce mondial.

Quid alors des anciens partenaires africains, France, Grande Bretagne et USA? Sont-ils en déclin dans leurs échanges avec l’Afrique ?

Il y a un déclin des puissances coloniales historiques et des puissances non coloniales comme les USA qui ont une histoire assez proche des anciens colonisateurs de l’Afrique. En valeur relative, ce déclin n’est pas inquiétant. En valeur absolue, le stock détenus de capital par la France est 18% du stock des capitaux en place, ce qui est beaucoup pour un pays qui ne pèse que 3 à 4% du commerce mondial et 1/25e du PIB mondial. La grande Bretagne détient pour une fourchette allant de 18 à 20%, devant les USA. La Chine est encore loin dans ce classement, après la Grande Bretagne, la France, les USA, le Portugal et l’Afrique du Sud.

L’Empire du Milieu vient même après la Grèce qui a toujours eu des positions très en Afrique de l’Est, aux côtés des marchands indiens. C’est dire que ce déclin des anciens partenaires est plus relatif qu’en valeur absolue. Les maisons-mères des filiales africaines sont encore européennes. Total est le premier producteur de pétrole en Afrique, devant Shell et BP. Les opérateurs de téléphonie qui commencent à être challengés par les marocains et marginalisés par les sud africains sont encore là, à savoir Téléfonica, Portugal Télécom, France Télécom, Vivendi. Le stock de capital, détenu par ces anciens partenaires, s’apprécie aussi dans les infrastructures, les centrales électriques, les raffineries. L’économie de la France-Afrique, ce n’est pas Perissac, CFAO, France Telecom. Les nouveaux acteurs s’appellent GDF Suez, Alstom, Total Cap Gemini.

L’Afrique est maintenant normalisée. Tous les secteurs sont représentés, des usines Nestlé à Danone, Unilever … Certes les parts de marché des anciennes puissances baissent. La Chine représente 15% des échanges de l’Afrique avec le monde. L’apparition de nouveaux acteurs est une réalité. Quand vous voyez que CFAO est vendue à Toyota, on voit qu’il y a de la diversification en cours. Le jour où l’Europe se réveillera, cela fera plus d’investissements, plus d’industries, moins de cotons et plus de voitures et de produits agroalimentaires transformés. Fondamentalement, l’Afrique n’a pas besoin de l’Europe pour décoller. La preuve, le continent réalise une croissance de 5% alors que l’Europe est à zéro. Pendant longtemps, l’Afrique était considérée comme un fardeau.

Comment le débat intellectuel africain a appréhendé toutes ces mutations ?

Le débat des intellectuels africains est beaucoup plus ancien, favorable au protectionnisme post-industrialisé, derrière les barrières défensives. C’est un schéma des années 30. Le débat est nationaliste. Or, aujourd’hui ce qui compte c’est d’avoir les centres de décision chez soi et l’Afrique les a repris. Total est le premier producteur de pétrole en Afrique. Le continent contribue pour 40% dans le résultat du Major français. Ce sont Sonatrach, Sonangol et la Nigérian Oil Corporation qui en bénéficient.

En réalité, l’Afrique entre en possession d’ellemême. Le partage de la valeur ajoutée des produits d’hydrocarbures c’est Noks, Sonatrach et Sonangol. Le débat sur la victimisation de l’impérialisme est très ancien. Notre amie Aminata Traoré (NDLR : altermondialiste, écrivain et militante des droits de l’homme) parlant du Mali estime que nous sommes dans l’échange international injuste. C’est un débat des années 70 qui nous replonge dans l’époque, où on lisait Samir Amine en disant que le seul avenir du développement est le sous développement. L’Afrique a aujourd’hui les moyens de reprendre et de renégocier les contrats miniers léoniens. On renégocie tous les contrats sous financement de la banque mondiale. Cette reprise en main de soi sera intégrale peut être dans dix ans. Mais c’est déjà largement fait pour les hydrocarbures, le pétrole et le gaz. Ce n’est pas encore fait pour les métaux, les terres rares. Le partage de la rente est aujourd’hui différent même si l’impérialisme n’est pas mort.

Le débat intellectuel africain n’a-t-il pas évolué puisqu’il est plus question de l’industrialisation ?

Mais là encore, faisons attention. Un autre débat est de considérer l’Afrique, prise dans la division internationale du travail, apportant des fragments de valeur ajoutée comme entre l’Europe de l’Est et le reste de l’Europe. Cela prendra du temps. Un jour, on exportera des produits semblables à ceux qu’on importe. Pour l’instant, la phase d’industrialisation n’est pas encore une phase où on demande d’être compétitif au niveau mondial.

Le vrai sujet aujourd’hui est de produire des réponses à une société en forte croissance. Cette industrialisation est d’abord domestique. Mais, il ne faut pas faire fausse route, c’est mieux d’exporter des bidons d’huile de palme que des tourteaux, du diamant taillé que du brut, des fils de cuivre que le minerai dans sa gangue. Mais ce n’est pas cela qui est caractéristique de la période actuelle. C’est mieux de transformer des fèves de cacao et d’importer de la poudre de cacao et du beurre de chocolat. Le groupe Cemoi, en Côte d’Ivoire et au Ghana, ont remonté la chaîne des valeurs. Attention, le solde peut être négatif, compte tenu de tout ce qu’il faut importer pour transformer.

Selon les estimations, 45% de la valeur du commerce mondial (OMC) sont des importations réexportées. Il y a un bilan net à dresser sans passion. L’on peut remonter la filière mais, à mon humble avis, l’avenir des emplois de la Côte d’ivoire ce n’est pas de fabriquer des chocolats. C’est d’avoir une industrie agroalimentaire qui produise ce que les gens consomment (produits carnés, oléagineux, l’huile pour la sauce). La croissance est toujours endogène. Quand les intellectuels africains rêvent sur les barrières, ils regardent l’Afrique avec des yeux étrangers.

Propos recueillis par Adama Wade
Pour lesafriques.com
Mamoudou Kane


              

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