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Les charretiers de Nouakchott : Les damnés de la terre


Société
Lundi 15 Avril 2013 - 14:45

Les charretiers de Nouakchott sont aussi nombreux que les chauffeurs de véhicules. Comme ces derniers, ils sont maîtres des routes et des trottoirs et font ainsi partie du quotidien des citoyens.


Les charretiers de Nouakchott : Les damnés de la terre
On les voit tous les jours aller et revenir, bloquer la circulation et être à l’origine d’embouteillages aux heures de pointe. Les charretiers de Nouakchott travaillent toute la journée et finissent très tard dans la soirée. Malgré leur présence imposante et le bruit qu’il y a au tour d’eux, allant des chansons des enfants au coup de gueules des automobilistes, qui, pour la plupart, estiment qu’ils n’ont pas leur place sur les rues bitumées, les conducteurs de charrettes et leurs ânes participent à l’activité socioéconomique du pays. Ils livrent la marchandise, aident à acheminer les matériaux de construction comme les briques, le ciment, les fers ronds, les carreaux et autres. Ils sont utiles aussi, dans la mesure où, ils sont les seuls, dans la situation actuelle de la faiblesse du réseau de distribution d’eau, à acheminer cette denrée indispensable jusqu’aux endroits les plus reculés de la capitale.

Pour comprendre le travail des charretiers, nous-nous sommes rendus au marché de la Socim. A première vue, on a l’impression que ce marché est le seul de la Capitale. Il est si vaste que ses activités occupent les rues adjacentes ! Les produits alimentaires frais, généralement fruits et légumes importés du Maroc, du Sénégal ou du Mali y sont vendus à des grossistes et à des détaillants. Mangues, pommes, oranges, bananes, carottes, tous les fruits et légumes disponibles à Nouakchott passent par le marché de la Socim. Fréquenté par les habitants de la capitale qui désirent consommer du frais, ce marché est devenu le carrefour des charretiers. Rassemblés dans leur coin, racontant des blagues et les dernières anecdotes vécues, les charretiers dont le nombre est impressionnant, ne laissent pas indifférent.

Les automobilistes klaxonnent, crient, les piétons esquivent avec la plus grande finesse, pour ne pas être heurtés. Les commerçants eux, les comprennent bien, business oblige. La plupart des charretiers viennent de l’intérieur du pays et ont posé leurs valises dans la Capitale avec une idée bien fixe : faire ce travail. Même si, la majeure partie ne dispose pas des moyens financiers pour s’acheter âne et charrette, il y’en a qui sont venus argent en poche et projet de vie bien ficelé. Contrairement à ce que l’on pense, exercer le métier de charretier demande un investissement comme toute autre activité. C’est donc, à l’entrée Ouest du marché de la Socim, en face des étalages de fruits que nous entrons en discussion avec les " as " de la livraison.

Cacophonie

Dans cette cacophonie inhabituelle, allongé sur sa charrette pendant que son âne bien attaché et, lui-même, bien déguisé, regarde les passants, Dah, la vingtaine au compteur depuis le 13 juillet dernier, chante en décrivant une géométrie spatiale avec son " debouss " comme pour dessiner son avenir dans le ciel dégagé de ce premier week-end du mois d’août. Dah, que nous approchons sans problème au début, fait montre de signes de méfiance à notre égard. Pour ce jeune homme, les journalistes racontent souvent des choses qui n’existent pas. Après moult tentatives, Dah accepte de nous parler. Attirés par la scène inédite dans leur micro-cosmos, les charretiers s’approchent et nous entourent, histoire de savoir ce qui se passe. Dah explique à ses collègues qu’il s’agit d’un entretien avec des journalistes.

Là, nos charretiers s’excitent et s’approchent dans un tohu-bohu digne d’une fiction. Finalement, c’est tout le groupe qui participera à l’entretien. Toujours " debouss " à la main comme le chef d’un orchestre philharmonique, Dah dit avoir mis les pieds à Nouakchott en 1999, pour la première fois. Son premier voyage ! " Je suis venu à Nouakchott en 1999. Je ne me rappelle plus du mois. Je vivais à M’bout avec mes parents. Je suis le deuxième fils d’une famille de 7 enfants. Chez moi, on est 2 garçons et le reste c’est des filles. Avant Nouakchott, je ne suis jamais sorti de M’bout. Je ne suis pas venu à Nouakchott pour perdre le temps. Je suis travailleur comme tout les jeunes Mauritaniens.

J’ai entendu des gens dire que les jeunes Mauritaniens n’aiment pas le travail. A mon avis, ce n’est pas vrai. A titre d’exemple, regardez ces charretiers devant vous, ils sont tous des jeunes, tous travaillent et ne veulent que travailler ". Pour avoir plaidé la cause des jeunes et surtout de ses camarades, Dah a droit à des applaudissements de la part des charretiers qui nous entourent. Dopé par le tonnerre d’applaudissement, notre charretier se positionne et trouve équilibre sur sa charrette, sort sa pipe locale, le " chrouth " et commence à fumer. Apparemment, la scène lui plaît et, pour la première fois, il intéresse autant de monde à la fois.

Débrouille

Pour Dah, le départ pour Nouakchott s’est fait après une concertation familiale. Son père, nous dit-il, travaillait dans le charbon de bois. Il avait un petit commerce dans ce secteur. La mère de Dah était femme au foyer. C’est après le mariage de sa sœur aînée que Dah a été invité à la réunion de famille, pour aller à Nouakchott, ce qui allait changer sa vie. Après lui avoir expliqué la situation familiale et sa position de responsable de famille, ses parents lui ont remis la somme de 60.000 UM qui va lui permettre, une fois dans la Capitale, à monter son affaire. " Lorsque je suis venu à Nouakchott, j’étais dépaysé. C’était normal.

Mais avec le temps, je me suis adapté. Je suis venu avec mon argent en poche, donc je n’avais pas de problème. Je ne connaissais personne qui exerçât ce métier. A mon départ de M’bout, mes parents m’avaient laissé le choix de faire ce que je voulais avec cet argent. A condition de bien le gérer. Après m’être informé, j’ai acheté une charrette et un âne. Il m’est resté un peu d’argent de poche. Au début, j’assurais la livraison pour des particuliers à partir de grands magasins qui se situent près de la Mosquée marocaine. Du matériel de construction principalement. Je restais des journées entières sans faire 3 livraisons. C’est alors que j’ai décidé de changer et de prendre place ici au marché de la Socim.

Ce marché est toujours en activité et les camions viennent plusieurs fois par semaine. Ici, je suis bien. Tous les jours, je travaille jusqu’à 20 h. Je m’en sors avec 3000 UM, en moyenne selon les journées." Dah nous révèle ses tarifs qui se situent entre 100 et 300 UM, donc des tarifs aussi chers que ceux des taxis ! Mais l’avantage, selon lui, est que les charretiers peuvent transporter des poids que les taxis ne peuvent pas supporter. - Au grand dam des pauvres bêtes de somme ! - Les usagers, quant à eux, trouvent le travail des charretiers, comme tout autre, très pratiques même si, en terme de vitesse, ça laisse à désirer.

Le travail de charretier, comme tout autre, est organisé et demande une certaine entente entre les acteurs du domaine. Personne n’a le droit de détourner le client de son voisin ou de modifier les prix. Les tarifs n’étant pas fixes, des arrangements sont trouvés mais toujours dans l’esprit d’éviter de dévaloriser l’activité. Mais même si un charretier prend le risque de franchir la limite, il n’y a aucune sanction prévue. Mais le travail des charretiers est rendu compliqué par les automobilistes qui ne veulent plus partager les rues bitumées avec eux. Souvent pris à partie, ils savent bien gérer ces situations difficiles. Pour Dah, le "goudron" est une propriété publique. Les routes appartiennent à tout le monde, donc personne n’a le droit de les pousser du côté des piétons, car ils ne sont pas des piétons.

"Tout comme les automobilistes, nous avons des " véhicules " et qui dit véhicule dit forcément routes. Nous ne voulons pas faire des routes "goudronnées" notre propriété, mais il est normal que nous y roulions parce que nous en avons besoin. C’est indispensable pour faire notre travail. L’Etat n’a pas dit que les routes goudronnées sont une exclusivité des véhicules à 4 roues. Pensez-vous que nous pouvons rouler sur le bas-côté avec les piétons ? Et bien non, ce n’est pas possible ! A chaque fois qu’il y a des embouteillages, on nous fait porter la responsabilité. Ce sont les camions et les bus qui sont à l’origine des embouteillages, pas les charrettes. Il faut nous laisser travailler, c’est tout ce que nous demandons ! Comme les taximen, nous sommes entrain de travailler et les charrettes sont indispensables comme vous le savez ".

Les charretiers n’ont pas tous le même statut. Certains, comme Dah sont propriétaires de leurs charrettes et travaillent pour leurs propres comptes. D’autres travaillent pour le compte de grands propriétaires et bénéficient d’une rémunération mensuelle ou journalière. Parmi eux, on compte aussi des étrangers, Maliens et Burkinabés.

Finalement, les charretiers sont comme tout le monde et sont organisés avec les moyens du bord pour vivre. Pour finir, ils demandent aux automobilistes de baisser le ton et de bien vouloir partager les routes aménagées avec eux… Mais, le malheur, c’est qu’ils ne sont pas astreints au code de la route !!! On se demande comment la nouvelle réglementation du transport qui embarrasse déjà les " chauffeurs " de Nouakchott fera avec ces " damnés de la terre ".

Source:[Lauthentic]urlblank:Lauthentic.info
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