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Les chances et les périls de l’entreprise de Juan Carlos


Actualité
Mardi 3 Juin 2014 - 18:00

Lundi 2 juin 2014. Le roi Juan Carlos cède le trône d’Espagne à son fils au terme d’un règne qui aura duré presque quarante ans. Le 19 juillet 1974, il acceptait l’intérim du général Francisco Franco, malade, en jurant « fidélité aux principes du Mouvement ».


Juan Carlos Alfonso Víctor María de Borbón y Borbón & le Général Francisco Franco
Juan Carlos Alfonso Víctor María de Borbón y Borbón & le Général Francisco Franco

Ce n’était qu’un chef militaire rebelle qui lança, le 18 juillet 1936, ses troupes marocaines à l’assaut de la République espagnole. Mais, le 29 septembre de la même année, il devenait à la fois chef militaire unique de la « Croisade » et chef de l’Etat espagnol nationaliste. L’homme politique va égaler en quelques mois puis dépasser l’ancien chef militaire.

Franco prit rapidement la mesure de la coalition civile hétéroclite, aux intérêts divergents, qui s’était tournée vers l’armée, soutenait son action, lui fournissait des volontaires. Il y avait là des monarchistes nostalgiques qui ne rêvaient que du retour de l’hésitant Alphonse XIII, mais aussi les carlistes, surtout implantés en Navarre, qui combattaient toujours pour une autre branche, depuis longtemps écartée et représentée alors par Xavier de Bourbon Parme ; il y avait les fascistes d’Albiñana et des J.A.P. (Juventudes de Accion Popular) ; il y avait les grands propriétaires terriens et les maîtres de la naissante industrie nationale, affolés à l’idée d’une arrivée au pouvoir des communistes : il y avait les hiérarques d’une Eglise catholique toute-puissante, accrochés à leur Pompe et à leurs privilèges. Si l’on retirait de cet ensemble les idéalistes de la première Phalange, celle de José Antonio, qui croyaient qu’une inévitable révolution économico-sociale passait par un mouvement résolument nationaliste, il y avait là un vaste rassemblement dont le seul dénominateur commun était la peur panique du changement, la déification de l’ordre ancien.

L’armée qui suivit Franco n’échappait pas à cette vision passéiste. Fidèle aux vieilles gloires, elle voulait conserver le cadre physique traditionnel de l’Espagne et voyait d’un fort mauvais œil les mouvements autonomistes de Catalogne et du Pays basque ; c’est d’ailleurs contre ces mouvements que les coups furent particulièrement durs.

Franco comprit vite que l’armée allait lui servir à mettre au pas la coalition qui le soutenait, coalition tout aussi « anarchiste » que celle qu’il avait en face de lui. Pour prouver à la fois la nécessité d’unifier ses bases et le mépris où il tenait les partis politiques, il décida de fusionner deux forces antinomiques : d’un côté la Phalange, résolument tournée vers l’avenir, acceptant le monde moderne et la révolution nécessaire pour passer de l’ordre ancien espagnol à l’ordre nouveau, la Phalange républicaine, en tout cas opposée à la vieille dynastie dont le manque de fermeté était à l’origine de la décadence nationale, et de l’autre côté le carlisme, royaliste, défenseur acharné de traditions depuis longtemps privées de vraie sève. Ainsi naquit la Phalange espagnole traditionaliste (personne ne sembla se soucier de cette dénomination contradictoire), qui devait devenir plus tard le « Mouvement national » puis, tout simplement, le « Mouvement » dont, pour mieux le neutraliser, Franco se proclama le chef.

A dire vrai, la guerre terminée, Franco n’eut à faire, pendant de longues années, qu’à un peuple violemment traumatisé par la lutte sauvage, qui avait abandonné les jeux politiques et qui lui reconnaissait son titre de « Caudillo ». Si le généralissime fit alors appel, tour à tour, à des représentants de différents courants – des germanophiles, puis des partisans des alliés, puis des hommes étiquetés démocrates-chrétiens, – c’était beaucoup plus pour peindre son régime aux couleurs dominantes de la scène internationale que par souci de coller à la réalité politique intérieure. Pour l’heure, Franco était le chef incontesté, incontestable, dont il n’y avait qu’à accepter les ordres.

Dès la fin des années 1940, la situation se débloque imperceptiblement. L’économie au bord de la catastrophe, l’espèce de quarantaine diplomatique, en tout cas la forte méfiance du monde envers l’Espagne franquiste, provoquent les premières failles véritables. Les vieilles tendances politiques relèvent la tête. A l’extérieur de l’appareil du régime, mais aussi, mais surtout, à l’intérieur. Alors qu’autrefois, pour mieux les gouverner, il avait uni en des attelages impossibles les diverses formations politiques, il va maintenant se mettre à diviser, à pratiquer un jeu subtil de dosages ministériels et de bascule, laissant toujours le favori de l’heure sous la menace de l’incertitude de l’avenir. Mais le ver est dans le fruit, se développant d’autant mieux que déjà apparaît la question de la succession : monarchistes, carlistes, vieux phalangistes, bureaucrates du Mouvement prônent leur solution. Franco recule tant qu’il peut l’heure du choix : piètre parade, qui ne diminuera pas d’un seul le nombre des mécontents.

Pendant ce temps, sous l’impulsion des « technocrates » que l’opinion publique a vite fait d’assimiler à l’Opus Dei, l’Espagne se lance dans le développement économique et se met à récolter des succès. Sortant de sa misère multiséculaire, approchant des premières marches de la société de consommation, le peuple se pose de plus en plus de questions sur son régime. D’autant que les millions de touristes sont maintenant la preuve immédiate que le franquisme n’est pas la seule vérité politique. Les travailleurs que l’Espagne devra laisser partir vers l’étranger arriveront vite aux mêmes conclusions. De là une résurrection de la vie politique, la réapparition des vieux partis, le surgissement de nouveaux courants, mais tout cela clandestinement, car seul est autorisé le « Mouvement », communion de tous les Espagnols aux idéaux de la Croisade.

Le développement économique a un autre résultat : nombre de chefs d’entreprise découvrent que l’Europe, et d’abord celle du Marché commun, est le prolongement normal de l’Espagne. Mais le pays ne pourra s’y intégrer tant qu’il vivra sous dictature : l’évolution politique est alors demandée par une partie de la classe qui, quelques décennies plus tôt, avait choisi Franco pour protecteur.

Mais c’est la société espagnole toute entière qui évolue, ce sont tous les piliers du régime qui deviennent, non pas encore hostiles mais de moins en moins sûrs.

Après Vatican II, l’Eglise espagnole accélère une gigantesque mutation timidement commencée quelques années plus tôt. La hiérarchie qui a vécu la guerre civile et béni la Croisade est peu à peu emportée par l’âge, tandis que, au contact du peuple, le jeune clergé s’aperçoit que le régime qui ne cesse de se proclamer catholique est en fait fort peu chrétien dans son action quotidienne. L’Eglise d’Espagne, secouée par ses découvertes, comprend qu’une des conditions de sa survie est la rupture avec l’Etat : que l’on rende au plus vite à César ce qui est à César – avant qu’il ne soit trop tard.

L’armée n’échappe pas aux remises en question. D’abord, un à un, les chefs de la guerre civile abandonnent le service actif puis disparaissent. Et les jeunes officiers, dont les zones de recrutement se rapprochent de plus en plus de la petite bourgeoisie et du peuple, n’ont plus envers Franco la même qualité de respect que les vieux compagnons de la Croisade. Ils découvrent vite que l’armée dont ils font partie est avant tout une impressionnante force de police intérieure dont l’armement, peu satisfaisant au niveau international, est écrasant au niveau interne. Et ce rôle de policier est de plus en plus difficilement accepté.

Franco, désormais, a cessé d’être la clé de voûte de la construction politique espagnole. S’il semble encore jouer ce rôle, c’est en vertu de l’inertie des structures et des institutions mises en place quelques décennies plus tôt. Mais la vraie vie passe au large de ces institutions, en attendant de les submerger.

C’est de cette situation qu’a hérité Juan Carlos le 10 juillet lorsqu’il est devenu par intérim chef de l’Etat espagnol. C’est cette situation qui va être la toile de fond de son accession au trône d’Espagne, demain ou après-demain. Et l’on peut déjà dire que Juan Carlos ne peut prétendre au rôle qui a été celui de Franco pendant longtemps. La disparition du vieux Caudillo va être le signal de toutes les revendications.

Revendications de l’Espagnol moyen à plus de libertés, à participer aux décisions de la vie publique ; l’exemple portugais a eu une grande influence, et l’homme de la rue considère que le bulletin de vote et la liberté d’expression accordés à son lointain « cousin » portugais, qu’il tenait pour un sous-développé d’une autre planète, sont aussi bons pour lui. Revendications de l’Eglise pour se séparer de l’Etat. Revendications des groupes ethniques pour la reconnaissance d’une certaine autonomie. Revendications de l’armée pour une situation plus digne. Revendications de larges secteurs économiques pour leur épanouissement dans le Marché commun.

Face à ce raz de marée, la situation de Juan Carlos et de son trône est fragile. Mal reconnu par les monarchistes divisés dont une large fraction donne toujours ses préférences à Don Juan, comte de Barcelone, qui considèrent le fils comme une espèce de traître qui a rompu l’ordre normal de la succession dynastique, préférant tenir son pouvoir de Franco plutôt que de la tradition. Mal reconnu par les secteurs d’extrême droite de l’establishment franquiste qui se demandent si le « libéralisme » du père ne déteindra pas sur le fils et qui lui auraient préféré un roi plus conservateur – Don Alfonso de Bourbon-Dampierre, duc de Cadix, par exemple, ce dernier recueillant d’ailleurs les suffrages à peine secrets de la famille Franco. Mal reconnu, ou même rejeté, par tous les courants antiroyalistes que le « Mouvement » avait agglutinés. Rejeté par toutes les oppositions, car pour elles Juan Carlos, bien plus que l’héritier de la Maison d’Espagne, est la créature de Franco, a juré fidélité aux principes du Mouvement et doit continuer le franquisme après la mort du fondateur.

Il ne faut cependant pas donner aux partis et aux courants politiques plus d’importance qu’ils n’en ont réellement. Les monarchistes, sauf en Navarre, n’ont pas une grande assise populaire, mais en Navarre ils sont surtout carlistes, opposés à Juan Carlos. Le « Mouvement » s’est de plus en plus réduit à une bureaucratie plus soucieuse de la défense des intérêts acquis que de prosélytisme. Les partis de gauche, sévèrement pourchassés, souvent divisés quoique bien implantés (en particulier le parti communiste), sont peut-être mieux organisés à l’étranger qu’à l’intérieur du pays.

Une des principales forces de l’Espagne actuelle est sans aucun doute constituée par les syndicats, non les syndicats « verticaux » officiels, mais les syndicats clandestins ou semi-clandestins. Ce sont eux qui organisent les nombreuses grèves qui éclatent souvent dans les zones industrielles du Pays basque, de Catalogne et de Madrid, qui affectent, à travers tout le pays, les ouvriers du bâtiment, les grèves encore qui secouent de temps à autre le monde paysan, en particulier les producteurs de lait du nord du pays.

Quoique ces syndicats soient fortement politisés, quoique les grèves aient toujours une note de protestation contre le régime, les mouvements de revendications prétendent plus, jusqu’à maintenant, à une amélioration du niveau de vie, rendue possible par l’entrée de l’Espagne dans l’économie moderne, qu’à une remise en cause du système politique. Aux vieux partisans du Caudillo qui disent toujours :« Franco nous a donné la paix », s’ajoutent alors ceux qui proclament :« Franco, c’est le développement économique c’est le bien-être pour tous. » Et l’on ne peut s’empêcher d’évoquer le fameux pari de M. Lopez Rodo, qui, à la fin des années 1950, affirmait que les problèmes politiques n’existeraient plus lorsque l’Espagne en aurait fini avec son sous-développement.

Les partis ont bien senti que les problèmes de régime n’ont ni l’acuité ni la virulence qu’ils leur donnent. Si le peuple espagnol aspire à plus de libertés, il entend conserver les bénéfices du développement économique et il semble avoir compris que le temps est dépassé des inexpiables luttes fratricides. Franco a d’ailleurs largement usé de cet état d’esprit, relativement récent, pour se maintenir au pouvoir et imposer son successeur. Tirant les conclusions de la nouvelle mentalité, le parti communiste a récemment affirmé que le passage de la dictature à la démocratie était possible de façon non violente par la mise en place d’un gouvernement démocratique provisoire de « réconciliation nationale ». Un tel gouvernement rassemblerait tous les partis, de droite ou de gauche, qui entendent mettre fin à la dictature et qui s’uniraient pour assurer au pays paix et stabilité, en attendant la mise en place d’un nouveau système politique : l’exemple portugais est proche, même si l’on ne peut discerner aucun parallélisme entre les deux pays.

Selon le parti communiste et son secrétaire général, M. Santiago Carrillo, la plate-forme de ce gouvernement de réconciliation nationale doit être le minimum de ce que souhaitent tous les Espagnols : amnistie générale, liberté de presse et d’association, libertés régionales et reconnaissance nécessaire du fait national basque, catalan et galicien, consultation populaire pour définir la forme de l’Etat, ouverture réelle vers l’Europe et le monde.

Reste à savoir si cette volonté populaire pourra se réaliser dans le calme, si elle aura assez d’ampleur pour étouffer ou rendre impossibles les résistances de l’appareil et de l’establishment franquistes. En d’autres termes, l’armée, seule capable de s’opposer à un tel gouvernement de réconciliation nationale, aura-t-elle suffisamment évolué pour accepter, au moment de la succession définitive, que cette succession soit sensiblement différente de celle prévue par Franco ?

Ici intervient le facteur imprévisible de l’évolution de la santé du vieux Caudillo. Si le prince Juan Carlos peut assurer pendant un long laps de temps l’intérim que lui a confié Franco le 19 juillet dernier, il peut prendre « en souplesse », sans heurts, la suite du général. Mais, en même temps, dans l’ombre de Franco, il ne pourra prendre de grandes décisions, ni surtout ces mesures de libéralisation que le pays réclame et qui lui assureraient popularité et consolideraient son trône. S’il se montrait trop libéral, Franco, sous la pression de son entourage, ne pourrait-il pas le destituer et le remplacer par un autre ? Restant volontairement effacé, Juan Carlos devra alors affronter le verdict de l’opinion publique, que les courants d’opposition travaillent de plus en plus à l’approche de la fin du Caudillo.

Situation difficile, sur le fil du rasoir, que toutes les oppositions veulent exploiter. A moins que, faisant taire provisoirement leurs griefs contre le continuateur possible du franquisme, ces oppositions, dans un souci de paix nationale, ne décident d’accorder un sursis – sa chance – à Juan Carlos, acceptant de le juger sur pièces.

Christian Rudel*
Le Monde diplomatique, août 1974

* Christian Rudel  de son vrai nom Nöel La Fargues né en 1928, mort en 2012 est un journaliste et écrivain français.

 



              

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