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Noorinfo

Les Mémoires de Guantánamo de Mohamedou Ould Slahi: la vie à Gitmo (PART 3 et fin)


Lu sur le web
Mardi 21 Mai 2013 - 13:44

Depuis que la torture a cessé, Mohamedou Ould Slahi a appris à jouer aux échecs et à s'occuper de son jardin. Aujourd'hui, ses interrogateurs sont ce qui se rapproche le plus d'une... famille.


Guantanamo, 2009, photo autorisée par l'armée américaine. REUTERS/Brennan Linsley/Pool
Guantanamo, 2009, photo autorisée par l'armée américaine. REUTERS/Brennan Linsley/Pool
Les violents interrogatoires de Mohamedou Ould Slahi se sont prolongés tout l’automne 2003, en isolement total dans le Camp Echo de Guantánamo. Quand des représentants du Comité international de la Croix-Rouge ont visité la base en octobre, le général Geoffrey Miller, commandant de Guantánamo, leur a dit que Slahi était «hors limites» «pour nécessités militaires» tout en insistant sur le fait que Camp Echo ne servait pas à mener des interrogatoires violents –comme le soupçonnait la délégation du CICR– mais était une installation où les détenus pouvaient avoir des conversations privées avec leurs avocats. Mohamedou Ould Slahi écrit qu’il est resté dans «l’endroit secret» jusqu’en août 2004.

J’ai été interrogé ? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]. C’était tellement obscène d’interroger un être humain comme cela, surtout quelqu’un qui coopère. Ils m’ont fait écrire des noms de gens et de lieux ? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]? ? ? ? ?]. Je me disais, quels gens impitoyables!
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i[«Ne manifestez aucune pitié. Augmentez la pression. Rendez-le complètement fou», avait dit ? ? ? ? ?].]i

Et c’est exactement ce qu’ont fait les gardes. En tapant sur ma cellule pour m’empêcher de dormir et me faire peur. En m’extrayant violemment de ma cellule au moins deux fois par jour pour la fouiller. En me faisant parfois sortir au milieu de la nuit pour m’obliger à faire des exercices dont j’étais incapable vu mon état physique. En m’obligeant à me tenir face au mur plusieurs fois par jour et en me menaçant directement et indirectement.
i[
«Tu sais ce que t’es?», disait [ ].

«Mmm.»

«T’es un terroriste!».

«Oui monsieur!»

«Si on te tue une fois, ça ne suffira pas. On doit te tuer 3.000 fois. Mais au lieu de ça, on te nourrit!»

«Oui monsieur.»]i

En quelques semaines, j’ai eu des cheveux gris sur la moitié inférieure des tempes. Dans ma culture, on dit que ce phénomène est le résultat extrême de la dépression.

Puis, lentement mais sûrement, les gardes ont reçu l’ordre de simultanément

1) me permettre de me brosser les dents,
2) me donner davantage de repas chauds,
3) me donner plus de douches.

Ce fut ? ? ? ? ?] qui fit les premiers pas, mais je suis sûr qu’il y avait eu une réunion pour en décider. Tout le monde dans l’équipe avait compris que j’étais sur le point de devenir fou à cause de ma situation psychologique et physique. J’étais resté si longtemps à l’isolement.

«Je t’ai apporté ce cadeau», m’a-t-il dit, en me tendant un oreiller. Oui, un oreiller. Recevoir ce cadeau m’a fait éprouver une grande et fausse joie –pas parce que je mourais d’envie d’avoir un oreiller, mais parce que je considérais cet oreiller comme un signe de la fin des tortures physiques. Nous avons une blague chez moi sur un homme qui se tient debout, tout nu dans la rue. Quand on lui demande «Que puis-je faire pour vous?», il répond «Donnez-moi des chaussures.» Et c’est exactement ce qui m’est arrivé. Tout ce dont j’avais besoin, c’était d’un oreiller!!!

Je n’avais rien dans ma cellule. La plupart du temps je récitais le Coran. Le reste du temps, je me parlais à moi-même et je pensais à ma vie et aux scénarios du pire qui pourraient m’arriver. Je comptais les trous de ma cage: il y en a environ 4.100. Quand ils m’ont donné l’oreiller en première récompense, je n’ai pas arrêté de lire et de relire l’étiquette.

«Debout! Mets tes mains dans le trou!», a crié le garde à la voix hostile [après un week-end sans interrogatoire]. Après m’avoir entravé, ils m’ont sorti du bâtiment jusqu’à l’endroit où ? ? ? ? ?] m’attendaient. C’était la première fois que je voyais la lumière du jour. Pour beaucoup de gens, la lumière du jour va de soi, mais si on vous interdit de la voir, vous savez l’apprécier. La luminosité m’a fait plisser les yeux jusqu’à ce qu’ils s’y habituent. Le soleil me frappait généreusement de sa chaleur. J’étais terrifié et tremblant.

«Qu’est-ce qui t’arrive?», m’a demandé l’un des gardes plus tard.

«Je n’ai pas l’habitude de cet endroit.»

«On t’a emmené dehors pour que tu puisses voir le soleil. Il y aura d’autres récompenses comme celle-là.»


***

Peu importe la méchanceté de vos interrogateurs, il se développe entre vous une relation qui ressemble à celle qui existe dans une famille. Cette relation familiale est juste une relation familiale, rien de plus, rien de moins, avec tous les avantages et les inconvénients.

Cette famille est constituée de vos gardes et des interrogateurs. C’est vrai, vous n’avez pas choisi votre famille, et vous n’avez pas grandi avec elle, mais c’est une famille avec toutes les qualités [que cela implique].

i[ «Je vais bientôt partir», m’a dit [ ] quelques jours avant son départ.

«Oh, vraiment, pourquoi?»

«Il est plus que temps. Mais l’autre [ ] va rester avec toi.»]i

Ce n’était pas précisément réconfortant. J’étais troublé, et je n’arrivais pas à trouver un argument pour convaincre ? ? ? ? ?] de rester. Mais cela aurait été un argument futile de toute façon, puisque le transfert d’agents des renseignements militaires n’est pas un sujet de discussion.

i[ «On va regarder un film ensemble avant que je parte», a dit [ ].

«Oh, bien!»]i

Je n’avais pas encore digéré la nouvelle.

? ? ? ? ?] est reparti pour revenir deux jours plus tard avec un ordinateur portable et deux films.

«Tu peux choisir celui que tu veux regarder.»

J’ai pris le film La chute du faucon noir; je ne me souviens pas de l’autre choix. C’était un film à la fois sanglant et triste. J’ai fait davantage attention aux émotions de ? ? ? ? ?] et des gardes qu’au film lui-même. ? ? ? ? ?] était plutôt calme. Il mettait le film sur pause de temps en temps pour m’expliquer le contexte historique de certaines scènes. Les gardes devenaient presque fous émotionnellement en voyant beaucoup d’Américains être abattus et mourir. Mais ils n’ont pas remarqué que le nombre de victimes américaines était négligeable comparé aux Somaliens attaqués dans leurs propres maisons. Je me demandais juste à quel point les êtres humains peuvent être étroits d’esprit. Quand les gens regardent les choses depuis une perspective unique, ils ne peuvent pas appréhender la situation dans sa globalité, et c’est ce qui explique la majorité des malentendus qui conduisent parfois à des confrontations sanglantes.

Quand on a eu fini de regarder le film, ? ? ? ? ?] a remballé son ordinateur et s’est apprêté à partir.

«Eh, au fait, vous ne m’avez pas dit quand vous alliez partir!»

«J’ai fini, tu ne me verras plus!»


Je suis resté figé comme si mes pieds étaient collés au sol. Il ne m’avait pas dit qu’il partirait si vite. Je pensais que ce serait peut-être dans un mois, trois semaines ou quelque chose comme ça, mais dès aujourd’hui? Dans mon monde, c’était impossible. C’était comme si la mort dévorait un de vos amis et que vous assistiez impuissant à son déclin.

«Oh, vraiment, si vite. Je suis surpris! Vous ne me l’aviez pas dit. Au revoir. Je ne vous souhaite que de bonnes choses.»

«Je dois obéir aux ordres et je te laisse entre de bonnes mains.»


Et ? ? ? ? ?] est parti. Je suis retourné à contrecœur dans ma cellule et j’ai éclaté silencieusement en sanglots, comme si j’avais perdu ? ? ? ? ?] et non pas quelqu’un dont le travail était de me faire souffrir et d’extirper des renseignements avec des méthodes la-fin-justifie-les-moyens. Je me détestais et j’avais en même temps pitié de moi-même pour ce qui m’arrivait.
i[
«Est-ce que je peux voir mon interrogateur s’il vous plaît?», ai-je demandé aux gardes, en espérant qu’ils pourraient le rattraper avant qu’il n’atteigne la porte principale.

«On va essayer», a dit [ ].]i

Je suis retourné dans ma cellule, mais bientôt ? ? ? ? ?] est apparu à la porte.

i[ «Ce n’est pas juste, vous savez que j’ai subi des tortures et je ne suis pas prêt à remettre ça.»

«Tu n’as pas été torturé. Tu dois faire confiance à mon gouvernement. Tant que tu dis la vérité, il ne t’arrivera rien de mal!»

Evidemment, ? ? ? ? ?] voulait dire La Vérité selon la définition officielle; je ne voulais surtout pas me disputer avec ? ? ? ? ?].

«Je ne veux juste pas tout recommencer avec de nouveaux interrogateurs», ai-je dit.

«Ça n’arrivera pas», a dit [ ]. «En outre, tu peux m’écrire. Je promets que je répondrai à tous tes mails», a-t-il poursuivi.

«Non, je ne vous écrirai pas», ai-je dit.

«OK», a répondu [ ].

«Ça va?», a demandé [ ].

«Non ça ne va pas, mais vous pouvez partir.»

«Je ne pars pas tant que tu ne m’assures pas que tout va bien», a dit [ ].

«J’ai dit ce que j’avais à dire. Faites bon voyage. Qu’Allah vous guide. Ça va aller pour moi.»

«J’en suis sûr. Au maximum dans une semaine tu m’auras oublié.»]i

Après je n’ai plus rien dit, je suis allé m’allonger. ? ? ? ? ?] est resté deux minutes, en répétant:

«Je ne partirai pas tant que tu ne m’auras pas dit que tout va bien.»

«J’ai entendu dire que les adieux d’hier avaient été pleins d’émotion. Je n’aurais jamais cru ça de toi», m’a dit ? ? ? ? ?] le lendemain.

«Est-ce que tu te considères comme un criminel?»

J’ai prudemment répondu:

«A un certain degré.»

Je ne voulais pas tomber dans un éventuel piège, même si je sentais qu’il me posait cette question innocemment et honnêtement, en se rendant compte que ses théories diaboliques sur moi ne tenaient pas debout.

«Toutes les méchantes questions sont terminées», a dit [ ].

«Elles ne vont pas manquer», ai-je dit.

Aujourd’hui ? ? ? ? ?] était venu me couper les cheveux. Il était plus que temps! Une des mesures de ma punition était de me priver de tout rasage hygiénique, brossage de dents ou coupe de cheveux. Aujourd’hui était un grand jour; ils avaient fait venir un coiffeur masqué. Il faisait peur mais il fit le nécessaire.

***

Bien que le reste du monde n’aie pas eu la moindre idée de l’endroit où le gouvernement américain m’incarcérait, je savais depuis le premier jour où j’étais, grâce à Dieu et à la maladresse du ? ? ? ? ?]. Pendant ma détention dans le lieu secret, d’août 2003 à août 2004, ? ? ? ? ?] a laissé échapper des mots trahissant l’endroit où nous étions.

i[«Quand j’étais à [ ]», ai-je dit.

«Là-bas?», a-t-il répondu, en montrant du doigt la direction de [ ].]i

Il a rapidement baissé la main et continué la conversation, mais il était trop tard pour l’effacer. A un autre moment pendant la visite de ? ? ? ? ?], il a dit:

«Ici à GTMO... heu, je veux dire aux Caraïbes...»

Quand tout le monde lui a décoché un regard étonné, il a essayé de réparer l’irréparable.

«Tu sais que tu es dans une des îles des Caraïbes?»

«Vraiment?»

«Eh oui.»


Je faisais toujours semblant de ne pas avoir la moindre idée de l’endroit où je me trouvais. Les gardes avaient tenté de découvrir ce que je savais de mon environnement, et disaient constamment que j’étais «au milieu de nulle part». Mais je répondais toujours:

i[ «Tout ce que je sais, c’est que je suis retenu prisonnier par le DoD [département de la Défense] et le lieu n’a pas d’importance, n’est-ce pas?»]i

[Finalement] ? ? ? ? ?] est venu me voir:

«Je dois t’informer, contre la volonté de nombreux membres de notre équipe, que tu es à GTMO. Tu as été honnête avec nous et nous t’en devons autant.»

J’ai fait comme si je l’apprenais. Mais en même temps j’étais content parce que cela voulait dire beaucoup de choses pour moi, qu’on me dise où j’étais. Pendant que j’écris ces lignes je suis toujours dans la même cellule, mais je ne suis pas obligé d’agir comme si je ne savais pas où j’étais, et ça c’est une bonne chose.

Peu de temps après ça, le Comité international de la Croix Rouge a eu l’autorisation de venir au bout d’une longue bataille contre le gouvernement. Le CICR avait trouvé très curieux que je disparaisse d’un seul coup du camp comme si la terre m’avait englouti. Toutes les tentatives du CICR de me voir ou juste de savoir où j’étais avaient totalement échoué. Le CICR n’a vraiment aucun moyen de faire pression sur le gouvernement américain; il essaie, mais le gouvernement américain ne change pas de direction, pas même d’un iota. Quand il laisse le CICR voir un prisonnier, cela signifie que les opérations contre ce détenu sont terminées.

Quoi qu’il en soit, j’ai été content de voir ? ? ? ? ?] et ses collègues vers septembre 2004, et eux aussi. Ma situation inquiétait beaucoup le CICR. Ils n’ont pas pu me voir quand j’avais le plus besoin d’eux, mais je ne peux pas le leur reprocher, ils ont sûrement essayé. ? ? ? ? ?] a catégoriquement refusé de laisser le CICR venir me voir.

? ? ? ? ?] a essayé de me faire parler de l’époque où ils ne pouvaient entrer en contact avec moi.

«Nous en avons une idée parce que nous avons parlé à d’autres détenus qui ont subi de mauvais traitements, mais nous avons besoin que vous parliez, pour pouvoir aider à empêcher de futures violences. Nous ne pourrons pas agir si vous ne nous dites pas ce qui vous est arrivé.»

«Je suis désolé! La seule chose qui m’intéresse c’est envoyer et recevoir du courrier, et je suis très reconnaissant que vous m’aidiez à faire ça.»

? ? ? ? ?] a amené de Suisse un responsable ? ? ? ? ?] très haut placé du CICR, qui avait travaillé sur mon cas. ? ? ? ? ?] a essayé de me faire parler, mais sans résultat.

«Nous comprenons vos inquiétudes. Tout ce qui nous importe c’est votre bien-être, et nous respectons votre décision.»

Nous autres détenus savons que les rencontres avec le CICR sont surveillées. Certains prisonniers ont été confrontés à des déclarations qu’ils avaient faites au CICR et le ? ? ? ? ?] n’avait aucun moyen de les connaître à moins que les rencontres n’aient été surveillées. Après ça, beaucoup de prisonniers ont refusé de parler au CICR et les ont soupçonnés d’être des interrogateurs déguisés en membres du CICR. Je sais que certains interrogateurs se faisaient passer pour des journalistes privés. Mais à mes yeux c’était très naïf; pour qu’un détenu croie une telle chose et prenne un interrogateur pour un journaliste, il faut qu’il soit idiot, et il y a de meilleures méthodes pour faire parler un idiot. Des pratiques aussi malveillantes provoquaient des tensions entre les détenus et le CICR. Les gens du CICR se faisaient maudire et cracher dessus.

Cependant, à l’été 2005, j’ai volontairement confessé à ? ? ? ? ?] une version édulcorée des mauvais traitements auxquels j’avais été soumis. ? ? ? ? ?] a demandé s’il devait partager ces informations avec le ? ? ? ? ?] et j’ai répondu par l’affirmative.

i[ «J’avais peur de vous raconter l’histoire à cause des représailles possibles. Mais puisque [ ] était là l’autre jour, quasiment en train de me menacer, il semble que je n’aie rien à perdre.»]i

Le CICR n’a pas été le premier à entendre parler du calvaire de Mohamedou Ould Slahi. Fin 2003, l’avocat de la Marine désigné pour poursuivre Slahi devant les commissions militaires commença à se demander pourquoi le prisonnier devenait soudain si «prolifique». En collaboration avec un enquêteur de la Criminal Investigation Task Force de la Marine américaine, le lieutenant colonel Stuart Couch reconstitua les circonstances de l’interrogatoire de Slahi et conclut qu’il avait été torturé. Stuart Couch refusa de poursuivre Mohamedou Ould Slahi, en évoquant sa foi, en tant que chrétien évangélique, en «la dignité de chaque être humain».

En 2005, la situation de Mohamedou Ould Slahi changea complètement. Depuis, des privilèges inhabituels lui ont été accordés, et il vit, comme l'a rapporté le Washington Post en 2010, avec un autre détenu dans un complexe clos où ils ont le droit de jardiner, d’écrire et de peindre.

Les gardes voulaient qu’on leur donne les noms de personnages du film Star Wars.

i[ «A partir de maintenant, on est les [ ] et c’est comme ça que tu vas nous appeler. Toi ton nom c’est Pillow [Oreiller]», a dit [ ].]i

Plus tard, j’ai appris que les ? ? ? ? ?] sont des sortes de Gentils qui combattent les Forces du Mal. Pour l’instant, je représentais les Forces du Mal et les gardes les Gentils.

? ? ? ? ?] avait la quarantaine, il était marié et avait des enfants, il était petit mais de constitution athlétique. Il avait travaillé un moment dans le ? ? ? ? ?], puis ? ? ? ? ?] avait finit par accomplir une mission spéciale pour le ? ? ? ? ?].
i[
«J’ai travaillé [ ]», m’a-t-il confié.

«Votre boulot est déjà fait. Je suis brisé», j’ai répondu.

«Ne me demande rien. Si tu veux demander quelque chose, demande à ton interrogateur.»

«Je vous ai», ai-je dit.]i

Cela a l’air déroutant ou même contradictoire, mais bien que ? ? ? ? ?] soit un type dur, il est humain. Pour ainsi dire, il aboie mais ne mord pas. ? ? ? ? ?] comprend ce que beaucoup de gardes ne comprennent pas: si vous parlez et dites à vos interrogateurs ce qu’ils veulent entendre, on devrait vous laisser tranquille. Mais beaucoup des autres crétins continuaient à me mettre de plus en plus la pression, juste pour le principe.

«Mon boulot est de te faire voir la lumière», a dit ? ? ? ? ?], m’adressant pour la première fois la parole en me regardant prendre mes repas. Les gardes n’étaient pas autorisés à me parler ou à se parler entre eux. Moi non plus je ne pouvais pas leur parler. J’avais seulement le droit de dire «Oui Monsieur, non Monsieur, j’ai besoin de médicaments, je veux voir les interrogateurs.» Mais ? ? ? ? ?] n’est pas du genre à obéir au doigt et à l’œil; il réfléchit davantage que tout autre garde et son objectif est de rendre son pays victorieux. Les moyens importent peu.

«Oui Monsieur», ai-je répondu, sans même comprendre ce qu’il voulait dire. J’ai pensé au sens littéral de la lumière que je n’avais pas vue depuis un long moment, et je me suis dit qu’il voulait me faire coopérer pour que je puisse voir la lumière du jour. Mais ? ? ? ? ?] avait dit ça au sens figuré. ? ? ? ? ?] me hurlait toujours dessus et me faisait peur, mais il ne m’a jamais frappé. Il m’a interrogé illégalement plusieurs fois, et c’est pour ça que je l’appelais ? ? ? ? ?]; ? ? ? ? ?] voulait que je confesse de nombreuses théories fumeuses qu’il avait entendues évoquer par les interrogateurs. En outre, il voulait collecter des renseignements sur le terrorisme et l’extrémisme. Je crois que le rêve de sa vie est de devenir interrogateur. Quel rêve infernal.

i[ «Tu es mon ennemi.»

«Oui Monsieur.»

«Alors parlons d’ennemi à ennemi», a dit [ ].]i

Il a ouvert ma cellule et m’a proposé une chaise. C’était ? ? ? ? ?] qui parlait la plupart du temps. Il expliquait à quel point les Etats-Unis étaient grands et puissants, «l’Amérique est ceci, l’Amérique est cela… Nous les Américains nous sommes comme ci, comme ça…» Je ne faisais que m’étonner et trembler légèrement. Et de temps en temps, je montrais que je suivais: «Oui Monsieur... Vraiment … Oh, je ne savais pas… Vous avez raison… C’est vrai…»

Au cours de nos conversations, il a mine de rien tenté de me faire avouer des choses que je n’avais pas vraiment faites.

«Quel était ton rôle dans le 11-Septembre?»

«Je n’ai pas participé au 11-Septembre.»


«Mon cul!», s’est-il mis à crier comme un fou. Je me suis rendu compte qu’il ne serait pas bon pour ma vie d’avoir l’air innocent, en tout cas pour l’instant.

Alors j’ai dit:

«Je travaillais pour AQ à Radio Telecom.»

Il a eu l’air davantage satisfait d’un mensonge. «Quel était ton grade?», a-t-il insisté.

«Je dirais lieutenant.»

Je détestais et j’aimais à la fois quand il était de service. Je détestais qu’il m’interroge, mais j’aimais qu’il me donne plus de nourriture et de nouveaux uniformes. Il a commencé à me donner des leçons et à me les faire appliquer à la dure. Ces leçons étaient des proverbes et des expressions toutes faites qu’il voulait que je mémorise et que je mette en pratique dans ma vie. Je me rappelle encore la leçon suivante:

«1) Réfléchis avant d’agir. 2) Ne confonds pas gentillesse et faiblesse... etc.»

A chaque fois que ? ? ? ? ?] estimait que j’avais enfreint l’une des leçons, il me sortait de ma cellule et éparpillait mes affaires partout. Après ça, ? ? ? ? ?] m’ordonnait de tout ranger très vite. Je n’arrivais jamais à réorganiser toutes mes affaires, mais il me l’a fait faire plusieurs fois, après quoi, miraculeusement, j’ai rangé mes affaires dans les temps.

Ma relation avec ? ? ? ? ?] se développait de façon positive au fil des jours, et par conséquent aussi avec les autres gardes qui le tenaient en haute estime.

«Putain! Quand je regarde Pillow je n’arrive pas à croire que c’est un terroriste, j’ai l’impression que c’est un vieux pote à moi, et j’aime bien jouer avec lui», disait-il aux autres gardes.

Je me sentais un peu plus détendu et reprenais confiance en moi. A présent, les gardes voyaient en moi un type marrant et utilisaient le temps passé avec moi à se divertir. Ils ont commencé à me faire réparer leurs lecteurs de DVD et leurs PC; en échange, j’avais l’autorisation de regarder un film. ? ? ? ? ?] n’avait pas exactement le modèle de PC le plus récent, et quand ? ? ? ? ?] m’a demandé si j’avais vu le PC de ? ? ? ? ?], j’ai répondu:

i[ «Vous voulez dire la pièce de musée de [ ]?»

? ? ? ? ?] a beaucoup ri et a dit:

«Il vaut mieux que [ ] ne t’entende pas.»

«Ne lui dites pas.»]i

Doucement mais sûrement, nous avons formé une société, avons commencé à raconter des trucs sur les interrogateurs et à leur donner de méchants surnoms. Pendant ce temps, ? ? ? ? ?] m’apprenait les règles des échecs. Avant la prison, j’étais incapable de distinguer un pion d’un cavalier, je n’étais d’ailleurs pas un grand joueur. Je trouve que les échecs sont un jeu très intéressant, surtout parce qu’un prisonnier exerce un contrôle total sur ses pions, ce qui lui redonne un peu confiance en lui. Quand j’ai commencé à jouer, j’ai joué de façon très agressive pour donner libre cours à ma frustration. ? ? ? ? ?] n’était pas très bon aux échecs, mais il a été mon premier guide et il m’a battu lors de ma toute première partie. Mais la partie d’après j’ai gagné, ainsi que toutes les parties suivantes.

Les échecs sont un jeu de stratégie, d’art et de mathématiques. Il faut réfléchir profondément, et la chance n’y joue aucun rôle. Vous êtes récompensé ou puni pour vos actes et vos déplacements. ? ? ? ? ?] m’a apporté un échiquier pour que je puisse jouer contre moi-même. Quand les gardes ont remarqué mon échiquier, ils ont voulu jouer contre moi. Quand ils ont commencé à m’affronter, ils gagnaient toujours. Le plus fort des gardes était ? ? ? ? ?]. Il m’a appris comment contrôler le centre. En outre, ? ? ? ? ?] m’a apporté des livres, qui m’ont résolument aidé à affiner ma technique. Après ça, les gardes n’avaient aucune chance de me battre.
i[
«Ce n’est pas comme ça que je t’ai appris à jouer aux échecs», a commenté [ ] avec colère quand j’ai remporté la partie.

«Que dois-je faire?»

«Tu devrais construire une stratégie, et organiser ton attaque! C’est pour ça que ces putains d’arabes ne réussissent jamais.»

«Pourquoi ne vous contentez-vous pas de jouer tout simplement?», me suis-je étonné.

«Les échecs ne sont pas juste un jeu», a-t-il répondu.

«Imaginez simplement que vous jouez contre l’ordinateur!»

«J’ai une tête d’ordinateur?»

«Non.»]i

La partie d’après, j’ai tenté d’élaborer la stratégie de manière à laisser ? ? ? ? ?] gagner.

«Maintenant tu comprends comment on doit jouer aux échecs», a-t-il commenté.

Je savais que ? ? ? ? ?] avait des problèmes de gestion de l’échec, par conséquent je n’aimais pas jouer contre lui parce que n’étais pas à l’aise pour pratiquer mon tout nouveau savoir-faire. Pour ? ? ? ? ?], il y a deux sortes de personnes, les Américains blancs et le reste du monde. Les Américains blancs sont intelligents et meilleurs que tous les autres. J’essayais toujours de lui expliquer les choses en lui disant par exemple: «Si j’étais vous... ou... si vous étiez moi» mais ça le mettait en colère et il disait:

«Ne t’avise pas de me comparer à toi ou de comparer n’importe quel Américain à toi.»

J’étais choqué, mais j’ai fait ce qu’il me disait. Après tout, je n’étais pas obligé de me comparer à quiconque. ? ? ? ? ?] déteste tout le reste du monde, particulièrement les arabes, les juifs, les Français, les Cubains et les autres. Le seul autre pays qu’il mentionnait en termes positifs était l’Angleterre.

A la fin d’une partie d’échecs, il renversa le plateau.

«Putain d’échecs de nègres, c’est des échecs de juifs!», dit-il.

«Vous avez quelque chose contre les noirs?», lui ai-je demandé.

«Nègre ça veut pas dire noir, nègre ça veut dire débile», expliqua-t-il.


Nous avions ce genre de discussions, mais il n’y avait qu’un seul garde noir qui n’avait pas son mot à dire, et quand il travaillait avec ? ? ? ? ?] il n’y avait aucune interaction entre eux. ? ? ? ? ?] ne l’aimait pas. ? ? ? ? ?] avait une très forte personnalité, dominante, autoritaire, patriarcale et arrogante.

«Ma femme m’appelle Trouduc», me confia-t-il fièrement.

***

Je me souviens du premier jour d’août où ? ? ? ? ?] a déboulé en souriant et m’a salué:

«Salamu alaikum!»

«Waalaikum As-salam! Tetkallami Arabi? Parlez-vous arabe?», lui ai-je répondu en me demandant si ? ? ? ? ?] parlait arabe. En fait, ? ? ? ? ?] avait déjà dit tout l’arabe qu’? ? ? ? ?] savait, c’est-à-dire les salutations:

«Que la paix soit sur vous, As-salamu alaikum.»

? ? ? ? ?] et moi avons commencé à parler comme si nous nous connaissions depuis des années. ? ? ? ? ?] avait étudié la biologie et s’était engagée ? ? ? ? ?] récemment, probablement pour payer son prêt étudiant. Beaucoup d’Américains font ça. L’éducation supérieure aux États-Unis est abominablement coûteuse.
i[
«Je vais t’aider à démarrer ton jardin», a dit ? ? ? ? ?].]i

Longtemps auparavant, j’avais demandé aux interrogateurs de m’obtenir des semences pour pouvoir faire des expériences, et peut-être réussir à faire pousser quelque chose dans la terre agressive de GTMO.

i[ «J’ai de l’expérience en jardinage», a poursuivi [ ].

«Oh, génial!»]i

En effet, ? ? ? ? ?] semblait savoir ce qu’elle faisait, et ? ? ? ? ?] m’aida à faire pousser différentes choses comme des tournesols, du basilic, de la sauge, du persil, de la coriandre et des choses de cette nature. Mais aussi serviable que ? ? ? ? ?] ait été, je ne cessais d’embêter ? ? ? ? ?] au sujet d’une seule mauvaise expérience que ? ? ? ? ?] m’avait fait faire.

i[ «J’ai des problèmes avec les grillons qui ne cessent de détruire mon jardin», m’étais-je plaint.

«Prends du savon, mets-en dans l’eau et vaporise un peu tes plantes avec ce mélange tous les jours», suggéra [ ].]i

Et j’ai aveuglément suivi le conseil de ? ? ? ? ?]. Cependant, j’ai remarqué que mes plantes poussaient mal, qu’elles étaient un peu malades. Alors j’ai décidé de ne vaporiser que la moitié des plantes avec du savon dilué et de regarder le résultat. Il ne m’a pas fallu longtemps pour constater que le savon était le responsable des effets négatifs. J’ai donc complètement arrêté. Après ça je répétais sans arrêt à ? ? ? ? ?]:

«Je sais ce que vous avez étudié! Vous avez appris à tuer les plantes avec du savon dilué!»

«Tais-toi! Tu t’y es mal pris c’est tout.»

«Bien sûr.»


? ? ? ? ?] me traitait comme si j’étais ? ? ? ? ?] frère, et moi comme si ? ? ? ? ?] était ma sœur. Bien sûr, on pourrait me dire que tous ces trucs d’interrogateurs sont des ruses pour tromper les détenus et obtenir des informations. Alors ils peuvent se montrer amicaux, sociables, humains, généreux, sensibles, mais ils restent diaboliques et malhonnêtes sur tout. Je veux dire, il y a de bonnes raisons de mettre en doute l’intégrité d’interrogateurs, ne serait-ce que par la nature même de leur travail. L’objectif ultime de l’interrogateur est d’extirper des renseignements à sa cible, et tant mieux si c’est de façon brutale. Pourtant, les interrogateurs sont des êtres humains doués de sentiments et d’émotions. Il existe toutes sortes d’interrogateurs, des bons, des mauvais, et d’autres entre les deux.

Et puis ici, à GTMO Bay, tout est différent.

***
C’est très drôle de voir à quel point les Occidentaux ont une fausse image des arabes: sauvages, violents, insensibles et sans cœur. Et moi je peux dire en toute confiance que les arabes sont pacifiques, sensibles, civilisés et de grands amoureux, entre autres qualités. [J’ai dit à] ? ? ? ? ?]:

«Vous autres dites que nous sommes violents, mais si vous écoutez de la musique arabe ou lisez de la poésie arabe, vous verrez qu’il n’est question que d’amour. D’un autre côté, la musique américaine ne parle que de violence et de haine, la plupart du temps.»

Quand ? ? ? ? ?] était avec moi, de nombreux poèmes ont circulé; je n’en ai gardé aucun, c’est ? ? ? ? ?] qui a tous les poèmes. ? ? ? ? ?] m’a aussi donné ? ? ? ? ?] petit Diwan [recueil de poèmes]. ? ? ? ? ?] est très surréaliste, et moi je suis très mauvais en surréalisme. Je n’ai presque rien compris à son Diwan.

Voici un de mes poèmes:

La page et la demi-page suivantes ont été censurées (ndlr)

Mohamedou Ould Slahi
Lu sur slate.fr
Mamoudou Kane


              

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