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Les Mémoires de Guantánamo de Mohamedou Ould Slahi: des interrogatoires sans fin (PART 1)


Lu sur le web
Mardi 21 Mai 2013 - 13:44

Mohamedou Ould Slahi raconte sa détention à «Gitmo». Il a eu notamment à subir un «interrogatoire spécial» durant des jours, avec privation extrême de sommeil et d’humiliations sexuelles et physiques répétées.


Guantanamo, 2009. Photo vérifiée par l'armée américaine. REUTERS/Brennan Linsley/Pool
Guantanamo, 2009. Photo vérifiée par l'armée américaine. REUTERS/Brennan Linsley/Pool
Le 20 novembre 2001, Mohamedou Ould Slahi s’est rendu de son plein gré à la police pour être interrogé dans sa Mauritanie natale; une semaine plus tard, sur ordre du gouvernement américain, il était extradé en avion en Jordanie. Slahi, qui a vécu en Jordanie et au Canada, a été interrogé et affranchi par les services de renseignements jordaniens de tout lien avec le complot du millenium, ce projet d’attentat avorté fomenté par le Canadien Ahmed Ressam, visant à faire exploser une bombe à l’aéroport international de Los Angeles le 31 décembre 1999. Insatisfaite, le 19 juillet 2002 la CIA a récupéré Slahi en Jordanie et l’a transféré par avion à la base aérienne de Bagram, en Afghanistan. Les détails, ici.

Les détenus n’avaient pas le droit de se parler, mais nous nous plaisions à nous regarder. Pour punir un prisonnier qui avait parlé, ils le pendaient par les mains, les pieds touchant à peine le sol. J’ai vu un codétenu afghan perdre connaissance deux fois pendant qu’il était pendu par les mains. Les toubibs l’ont «soigné» et l’ont rependu. D’autres détenus avaient plus de chance; ils étaient pendus pendant un moment puis décrochés. La plupart essayaient de parler quand ils étaient accrochés, ce qui poussait les gardes à doubler la punition.
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Il y avait un très vieil Afghan, qui disait-on avait été arrêté pour livrer son fils. Ce type avait une maladie mentale; il n’arrivait pas à s’arrêter de parler parce qu’il ne savait pas où il était, ni pourquoi. Mais les gardes continuaient de le pendre consciencieusement. C’était tellement pitoyable; un jour l’un des gardes l’a jeté par terre, sur le ventre, et il pleurait comme un bébé.

Nous étions parqués dans six ou sept grandes cellules bordées de barbelés, qui portaient le nom d’opérations contre les Etats-Unis: «Nairobi», «U.S.S. Cole», «Dar es Salaam» et ainsi de suite. Dans chaque cellule, il y avait un détenu surnommé «l’Anglais», volontaire pour traduire les ordres à ses codétenus. Notre «Anglais» était un homme venu du Soudan appelé [ ? ? ? ? ?]. Son anglais était très basique, il m’a donc demandé discrètement si je parlais anglais. J’ai répondu «non». Mais en fait j’étais un vrai Shakespeare comparé à lui.

Je me suis retrouvé assis devant un tas de citoyens américains tout ce qu’il y a de plus normal; ma première réaction, quand je les ai vus mastiquer sans jamais s’arrêter, ça a été de me dire: «C’est quoi leur problème, ils sont obligés de manger autant?» La plupart des gardes sont grands, et gros. Certains étaient gentils et d’autres très hostiles. Quand je voyais qu’un garde [était hostile], je faisais semblant de ne pas comprendre l’anglais. Je me souviens d’un cowboy qui est venu vers moi en grimaçant méchamment.

«Tu parles anglais?», a-t-il demandé.

«Pas anglais», ai-je répondu.

«On n’aime pas que vous parliez anglais, on veut que vous creviez doucement», a-t-il dit.

«Pas anglais», ai-je répété.

Je ne voulais pas lui donner la satisfaction de voir que j’avais compris le message. Les gens qui ont de la haine ont toujours quelque chose à cracher, mais je n’étais pas prêt à lui servir de cible.

J’ai vécu les jours qui ont suivi dans l’horreur.

A chaque fois que [ ? ? ? ? ?] passait devant notre cellule, je détournais les yeux, j’évitais de le regarder pour ne pas qu’il me «voie», exactement comme une autruche. Je l’ai vu torturer cet autre détenu. Je ne veux pas raconter ce que j’ai entendu dire sur lui; je veux seulement dire ce que j’ai vu de mes propres yeux. C’était un adolescent afghan, il devait avoir 16 ou 17 ans. [ ? ? ? ? ?] l’a obligé à rester debout pendant à peu près trois jours, sans dormir. Je me sentais tellement mal pour lui. A chaque fois qu’il tombait, les gardes venaient vers lui en hurlant: «Les terroristes ne dorment pas» et l’obligeaient à se remettre debout. Je me souviens m’être endormi, puis réveillé, et il était là, droit comme un arbre.

Le 4 août 2002, Mohamedou Ould Slahi a de nouveau été encagoulé, entravé, on lui a mis des couches et on l’a drogué avant de l’embarquer à bord d’un avion avec 30 autres détenus de la base aérienne de Bagram pour un voyage de 36 heures direction Guantánamo. Il y est arrivé épuisé par son calvaire de neuf mois en Jordanie et en Afghanistan; des documents officiels du département de la Défense attestent que Slahi, qui mesure 1 mètre 70, pesait un peu moins de 50 kilos lorsqu’il a été «enregistré» le 5 août.

Les cris de mes codétenus m’ont réveillé tôt le matin. La vie a soudain volé en [ ? ? ? ? ?]. En arrivant tôt ce matin-là, vers 2h, je n’aurais jamais pensé que des êtres humains pouvaient être stockés dans des glacières. Je croyais être seul mais je me trompais; mes codétenus étaient simplement évanouis à cause de la dure expédition punitive qu’ils avaient subie.

Pendant que les gardes apportaient à manger, nous nous sommes présentés. Nous ne pouvions pas nous voir à cause de l’agencement du bloc, mais nous pouvions entendre les autres.

«Salam Aleykoum!»

«Waleykoum Salam.»

«Qui es-tu?»

«Je viens de Mauritanie, Palestine, Syrie... Arabie saoudite...!»

«Comment s’est passé le voyage?»

«J’ai failli mourir de froid», a crié un type.

«J’ai dormi pendant tout le trajet», a répondu [ ]

«Pourquoi ont-ils mis le bandeau sous mon oreille?», a crié un autre.

«Qui était devant moi dans le camion?», ai-je demandé. «Il n’arrêtait pas de bouger, et à cause de lui les gardes n’ont pas arrêté de me frapper sur tout le chemin entre l’aéroport et le camp!»

«Moi aussi», cria un autre détenu.

Mohamedou Ould Slahi
Les Mémoires de Guantánamo

INTRODUCTION

PARTIE 1: LES INTERROGATOIRES SANS FIN

PARTIE 2: LA DISPARITION

PARTIE 3: LA VIE À GITMO

DOCUMENT: LE MANUSCRIT


Nous nous interpellions avec les matricules ISN qu’on nous avait attribués à Bagram. Mon numéro était le 760. Dans la cellule sur ma gauche il y avait [ ? ? ? ? ?] de [ ? ? ? ? ?]. Dans la cellule de droite, il y avait un type de [ ? ? ? ? ?]. Il parlait mal l’arabe, et disait avoir été capturé à Karachi, où il étudiait à l’université. Devant ma cellule ils ont mis les Soudanais l’un à côté de l’autre.

Le petit-déjeuner était modeste, un œuf dur, un morceau de pain dur, et une autre chose dont je ne connais pas le nom. C’était mon premier repas chaud depuis que j’avais quitté la Jordanie. Oh, comme le thé m’a fait du bien! Des gens criaient partout, formant des conversations indistinctes: quand tout le monde a commencé à raconter son histoire, cela m’a procuré une sensation simplement agréable.

Je considérais l’arrivée à Cuba comme une bénédiction, et j’ai dit à mes frères:

«Puisque vous n’êtes mouillés dans aucun crime, vous n’avez aucune crainte à avoir. Moi personnellement je vais coopérer, parce que personne ne va me torturer. Je ne veux pas que quiconque d’entre vous subisse ce que j’ai subi en Jordanie.»

Je croyais à tort que le pire était derrière moi, et me faisais moins de souci sur le temps qu’il faudrait aux Américains pour comprendre que je n’étais pas le type qu’ils recherchaient. Je faisais trop confiance au système judiciaire américain, confiance que je partageais avec des habitants de pays européens. Nous avons tous une idée de la manière dont fonctionne le système démocratique.

Les autres codétenus, du Moyen-Orient par exemple, ne le croyaient pas une seconde et ne faisaient aucunement confiance au système américain. Leur argument se fondait sur l’hostilité croissante des Américains extrémistes à l’encontre des musulmans et des arabes. A mesure que les jours passaient, les optimistes ont perdu du terrain, et les méthodes d’interrogatoires ont considérablement empiré avec le temps.

Comme vous allez le voir, les responsables à GTMO ont enfreint tous les principes sur lesquels les Etats-Unis étaient construits.

***

L’équipe d’escorte [ ? ? ? ? ?] est arrivée à ma cellule. «[ ? ? ? ? ?]» a dit l’un des MP qui tenaient les longues chaînes dans les mains. [ ? ? ? ? ?] est le code qui signifie qu’on est emmené en interrogatoire. Bien que je ne comprenne pas où j’allais, j’ai prudemment obéi à leurs ordres jusqu’à ce qu’ils me livrent à l’interrogateur. Il s’appelait [ ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?], portait un uniforme de l’armée américaine. C’est un [ ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?], un homme avec tous les paradoxes que vous pouvez imaginer. Il parlait un arabe correct avec un accent [ ? ? ? ? ?], il était évident qu’il avait grandi au milieu d’amis [ ? ? ? ? ?]. [ ? ? ? ? ?] m’a dit qu’il était de [? ? ? ? ?] et qu’il avait été interprète pour le [ ? ? ? ? ?].

J’étais terrifié quand je suis entré dans la salle du bâtiment [ ? ? ? ? ?], à cause du [sac à eau] CamelBak sur le dos de [ ? ? ? ? ?], dans lequel il sirotait quelque chose. Je n’avais jamais rien vu de pareil, j’ai cru que c’était un genre d’instrument qu’ils allaient accrocher sur moi pour m’interroger. Je ne sais vraiment pas pourquoi j’avais peur, mais le fait est que je n’avais jamais vu ni [ ? ? ? ? ?] ni son CamelBak, et que je ne m’attendais pas à voir un soldat; tous ces éléments ont contribué à me faire peur.

Le vieux monsieur qui m’avait interrogé la veille au soir est entré dans la pièces avec des bonbons et m’a présenté [ ? ? ? ? ?].

«J’ai choisi [ ] parce qu’il parle ta langue. Nous allons te poser des questions détaillées sur toi [ ]. Quant à moi, je vais bientôt partir, mais mon remplaçant va s’occuper de toi. A plus tard.»

Après cette présentation il est sorti de la pièce, me laissant avec [ ? ? ? ? ?] pour travailler. [ ? ? ? ? ?] était un type sympa; c’était un [ ? ? ? ? ?] de l’armée américaine qui estimait avoir eu de la chance dans la vie. [ ? ? ? ? ?] voulait que je lui raconte de nouveau toute mon histoire, que je répétais sans cesse depuis trois ans. J’avais l’habitude des interrogatoires où on me posait toujours les mêmes questions. Avant que l’interrogateur ne bouge seulement les lèvres, je savais quelles questions il allait me poser, et dès qu’il ou elle commençait à parler je dévidais ma «bande». Quand j’en suis arrivé à la Jordanie, [ ? ? ? ? ?] s’est vraiment indigné!

«Ces pays ne respectent pas les droits humains. Ils vont jusqu’à torturer les gens.»

J’étais rassuré parce que [ ? ? ? ? ?] critiquait les méthodes d’interrogatoire cruelles; ce qui signifiait que les Américains ne feraient pas un truc pareil. D’accord, ils ne respectaient pas franchement la loi à Bagram, mais c’était l’Afghanistan et maintenant nous étions sur un territoire contrôlé par les États-Unis.

Quand [ ? ? ? ? ?] eut fini son interrogatoire, il me renvoya et promit de revenir si de nouvelles questions se posaient. Pendant la séance avec [ ? ? ? ? ?] je lui ai demandé d’aller aux toilettes.

«Pour numéro 1 ou numéro 2?», m’a-t-il demandé. C’était la première fois que j’entendais coder en chiffre les affaires privées des humains. Dans les pays où je suis allé, on n’a pas l’habitude de demander aux gens ce qu’ils ont l’intention de faire aux toilettes, et on n’utilise pas de nom de code.

L’équipe pouvait voir de façon évidente à quel point j’étais malade; les traces laissées par la Jordanie et Bagram étaient plus qu’évidentes. Je ressemblais à un fantôme. Le deuxième ou troisième jour après mon arrivée à GTMO, je me suis effondré dans ma cellule. J’avais été poussé complètement à bout. Les toubibs m’ont sorti de ma cellule; j’ai essayé de marcher jusqu’à l’hôpital mais dès que j’ai quitté [ ? ? ? ? ?], je me suis de nouveau effondré, et les toubibs ont dû me transporter jusqu’à la clinique. J’ai tellement vomi que j’étais totalement déshydraté. On m’a dispensé les premiers secours et posé une perfusion. La perfusion était horrible, ils ont dû y mettre un médicament auquel je suis allergique. Ma bouche s’est totalement desséchée, et ma langue est devenue si lourde que je ne pouvais même pas demander de l’aide. J’ai fait signe avec les mains aux aides-soignants d’arrêter de faire couler le liquide dans mon corps, ce qu’ils ont fait.

Plus tard dans la soirée, les gardes m’ont ramené dans ma cellule. J’étais tellement malade que je n’ai pas pu monter dans mon lit. J’ai dormi par terre tout le reste du mois. Le médecin m’a prescrit de l’Ensure et des médicaments pour faire remonter la tension. A chaque fois que j’avais une crise de sciatique, les aides-soignants me donnaient du Motrin.

Malgré ma très grande faiblesse physique, les interrogatoires n’ont pas cessé. Mais j’avais quand même bon moral. Dans le bloc, nous chantions, nous plaisantions et nous nous racontions des histoires. J’ai aussi eu l’occasion d’apprendre des choses sur les prisonniers vedettes comme son excellence [ ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?]. [ ? ? ? ? ?] nous a fait part des dernières nouvelles du camp et des rumeurs. [ ? ? ? ? ?] avait été transféré dans notre bloc à cause de son «comportement». [ ? ? ? ? ?] nous a raconté avoir été torturé à Kandahar avec d’autres détenus. «Ils nous ont mis au soleil pendant longtemps, nous avons été frappés, mais frères ne vous inquiétez pas, ici à Cuba il n’y a pas de torture, les pièces sont climatisées, et certains frères refusent même de parler si on ne leur donne pas à manger», nous a-t-il confié.

Il avait été capturé avec quatre de ses collègues chez lui à [ ? ? ? ? ?] après minuit sous les cris de ses enfants, et avait été arraché à sa femme et ses enfants; exactement ce qui était arrivé à son ami qui confirma l’histoire. J’ai entendu des tonnes de récits de ce genre, et chaque nouvelle histoire me faisait oublier la précédente. Je n’aurais pas pu dire quelle histoire était la plus triste. Cela a même commencé à amoindrir ma propre histoire, mais les prisonniers étaient unanimes pour dire que c’était la mienne la plus déprimante. Moi personnellement je ne sais pas. Il y a un proverbe allemand qui dit: «Wenn das Militar sich Bewegt, bliebt die Wahrheit auf der Strecke» –quand l’armée se met en branle, la vérité est trop lente pour la suivre, alors elle reste à la traîne. Les lois de la guerre sont dures; s’il y a une chose positive dans la guerre, c’est qu’elle éveille le meilleur et le pire chez les gens. Certaines personnes tentent de profiter de l’absence de loi pour faire du mal aux autres, et certaines essaient de réduire les souffrances au maximum.

Pendant ses premiers mois à Guantánamo, Slahi a été interrogé par des agents du FBI et de la Criminal Investigation Task Force (CITF) de la Marine. A la fois le FBI et la CITF privilégiaient des méthodes d’interrogatoire conventionnelles consistant à «établir des relations» [avec le suspect]; pendant tout l’automne, les deux agences sont entrées en conflit de façon répétée avec les commandants de Guantánamo au sujet des interrogatoires de plus en plus violents, et se sont opposées au projet d’interrogatoire du Pentagone, «le Projet Spécial» destiné à Mohammed al-Kahtani, un régime de torture de 50 jours de privation extrême de sommeil, d’interrogatoires 20 heures par jour et d’humiliations sexuelles et physiques répétées. En janvier 2003, les interrogateurs militaires ont fait campagne pour faire de Slahi leur deuxième «Projet Spécial» et ont mis au point un projet d’interrogatoire semblable à celui de Kahtani. Des documents déclassifiés montrent que «l’interrogatoire spécial» de Mohamedou Ould Slahi a commencé quand il a été transféré dans une cellule d’isolement vers la fin mai.

Les choses sont allées plus rapidement que je ne le pensais. [ ? ? ? ? ?] m’a renvoyé dans le bloc, et j’ai dit à mes codétenus que je serais pris en charge par l’équipe de torture.

«Tu n’es pas un gamin. Ces bourreaux ne méritent pas qu’on pense à eux. Aie foi en Allah», m’a dit mon [ ? ? ? ? ?] d’à côté. J’ai vraiment dû me conduire comme un enfant toute la journée avant que les gardes ne m’extraient du bloc de population plus tard ce même jour. Vous n’imaginez pas comme il est terrifiant pour un être humain d’être menacé de torture. On se transforme littéralement en enfant. Il y a un proverbe arabe qui dit: «Attendre la torture est pire qu’être torturé.» Je ne peux que confirmer ce proverbe.

L’équipe d’escorte est arrivée dans ma cellule:

«Tu bouges.»

«Où?»

«C’est pas ton problème», a rétorqué le haineux garde [ ].

Mais il n’était pas très malin, parce que ma destination était écrite sur son gant.

«Mon frère, prie pour moi, je suis transféré [ ].»

[ ? ? ? ? ?] était réservé à l’époque aux pires prisonniers du camp. Pour être transféré à [ ? ? ? ? ?] il fallait beaucoup de signatures, peut-être même celle du président des Etats-Unis. Les seules personnes que je connais qui ont été à [ ? ? ? ? ?] depuis qu’il a été conçu pour la torture sont [ ? ? ? ? ?] al Kuwaiti et un autre prisonnier de [ ? ? ? ? ?], je ne connais pas son nom.

Dans le bloc, la recette a commencé. On m’a pris tous mes objets de confort, sauf un tapis de sol tout fin et une petite couverture très mince et très usée. On m’a privé de mes livres, qui étaient à moi. On m’a pris mon Coran. On m’a pris mon savon. On m’a pris mon dentifrice. On a pris le rouleau de papier-toilette que j’avais. La cellule –ou plutôt la boîte– était refroidie, alors la plupart du temps je tremblais. Je n’avais pas le droit de voir la lumière du jour. De temps en temps on m’accordait une promenade la nuit pour ne pas que je puisse voir ou interagir avec d’autres prisonniers. Je vivais littéralement dans la terreur. Je ne me rappelle pas avoir dormi une seule nuit tranquille; pendant les 70 jours qui ont suivi, je n’allais pas connaître la douceur du sommeil. Interrogatoire pendant 24 heures, trois et parfois quatre sessions par jour. J’avais rarement un jour de repos.

«Nous savons que tu es un criminel.»

«Qu’est-ce que j’ai fait?»

«Tu me le dis, et on réduit ta peine à 30 ans. Sinon tu ne reverras plus jamais la lumière. Si tu ne coopères pas, on va te mettre dans un trou et effacer ton nom de notre liste de prisonniers.»

J’étais absolument terrifié, parce que je savais que même s’il ne pouvait pas prendre une telle décision de son propre chef, il avait le soutien total du plus haut niveau du gouvernement. Ce n’était pas des paroles en l’air.

«Je me fous de l’endroit où vous m’emmènerez, faites-le.»

Quand je ne lui disais pas ce qu’il voulait entendre, il me faisait me mettre debout, mais avec le dos courbé parce que mes mains étaient entravées à mes pieds et à ma taille et attachées par terre. [ ? ? ? ? ?] a descendu le climatiseur au minimum, et s’est assuré que les gardes me maintenaient dans cette position jusqu’à ce qu’il en décide autrement. En général, il faisait des histoires avant d’aller déjeuner, alors il s’est assuré que je souffrais pendant son déjeuner qui durait au moins deux ou trois heures. [ ? ? ? ? ?] aime manger; il ne manquait jamais son déjeuner.

Je me suis demandé comment [ ? ? ? ? ?] avait pu réussir le test sportif pour entrer dans l’Armée. Mais je me suis rendu compte qu’il était dans l’armée pour une bonne raison.

Le fait que je n’aie pas le droit de voir la lumière me faisait «aimer» les courts trajets entre ma cellule horriblement froide et la salle d’interrogatoire. C’était tout simplement un bonheur quand le chaud soleil de GTMO me touchait. Je sentais la vie qui revenait dans le moindre centimètre carré de mon corps. J’ai toujours ressenti ce faux bonheur, même si c’était très court. C’est comme prendre des narcotiques.

«Ça passer comment?», a demandé l’un des gardes portoricains de l’escorte, avec son mauvais anglais.

«Ça va, merci, et vous?»

«Pas t’inquiéter, tu vas retourner à ta famille», m’a-t-il dit.

Quand il m’a dit ça je n’ai pu m’empêcher de fondre en [ ? ? ? ? ?]. Ces derniers temps, j’étais devenu tellement vulnérable. Qu’est-ce qui clochait chez moi? Juste un mot gentil dans cet océan de souffrance suffisait pour me faire pleurer.

[ ? ? ? ? ?] nous avions une division entièrement composée de Portoricains. Ils étaient différents des autres Américains. Ils n’étaient pas aussi vigilants et antipathiques. Parfois ils emmenaient les prisonniers prendre une douche [ ? ? ? ? ?]. Tout le monde les aimait bien. A cause de leur approche amicale et humaine des détenus, ils ont eu des problèmes avec les responsables du camp. Je ne peux pas parler objectivement des gens qui viennent de Porto Rico parce que je n’en ai pas rencontré assez, mais si vous me demandez si j’ai déjà vu un méchant Portoricain? Ma réponse est non.

«On va parler de [ ] aujourd’hui», [a dit] [ ] après m’avoir amadoué en me proposant une chaise en métal usée.

«Je vous ai dit ce que je savais sur [ ].»

«Non c’est des conneries. Tu vas nous en dire plus?»

«Non, je n’ai rien d’autre à dire.»

La nouvelle [ ? ? ? ? ?] a tiré la chaise en métal et m’a laissé par terre.

«Parle, ça ne fera pas de mal», a dit la nouvelle [ ].

«Non.»

«Aujourd’hui, on va te montrer ce que c’est que du très bon sexe américain. Lève-toi», a dit [ ].

Dès que je me suis mis debout, les deux [ ? ? ? ? ?] ont enlevé leur vareuse et commencé à dire tout un tas de choses ordurières que vous pouvez imaginer. Les deux [ ? ? ? ? ?] me collaient littéralement devant, et l’autre plus vieille [ ? ? ? ? ?] collait à mon dos et frottait tout [ ? ? ? ? ?] corps contre le mien. En même temps, elles me disaient des choses sales et jouaient avec mes organes sexuels. Je vous épargne ici les paroles dégradantes et dégoûtantes que j’ai dû entendre de midi ou avant jusqu’à 22h, quand elles m’ont remis à [ ? ? ? ? ?], le nouveau personnage sur lequel vous en saurez davantage plus tard.

Pour être honnête, je dois avouer que les [ ? ? ? ? ?] ne m’ont déshabillé à aucun moment; tout s’est passé alors que j’avais encore mon uniforme. Le chef [ ? ? ? ? ?] regardait tout [ ? ? ? ? ?]. J’ai prié tout le temps.

«Arrête de prier putain. Tu baises avec des [ ? ? ? ? ?] américaines et tu pries? Quel hypocrite!», a dit [ ? ? ? ? ?] avec colère en entrant dans la pièce. J’ai refusé d’arrêter de dire mes prières. Pendant cette séance j’ai également refusé de manger et de boire, alors qu’ils me proposaient de l’eau de temps en temps. J’espérais juste tomber dans les pommes pour ne pas avoir à souffrir, et c’était la vraie raison de ma grève de la faim. Je savais que des gens comme eux ne se laissent pas impressionner par une grève de la faim. Bien sûr ils ne voulaient pas que je meure, mais ils savent qu’il y a beaucoup d’étapes avant la mort.

«Tu ne vas pas mourir, on va te nourrir par le cul», a dit [ ? ? ? ? ?].

En juillet 2003, plus d’un mois après le début de son «interrogatoire spécial,» des documents montrent que Mohamedou Ould Slahi a été interrogé pendant une semaine par un nouvel interrogateur masqué, qu’il a été enfermé dans une cellule réfrigérée, et qu’on lui a dit qu’on le ferait «disparaître». Le 2 août 2003, un interrogateur militaire se faisant passer pour un émissaire de la Maison Blanche est venu voir Slahi avec une lettre disant que sa mère était en prison et qu’elle serait bientôt transférée à Guantánamo, où le gouvernement américain ne pouvait garantir sa sécurité.

«Allez rechercher ce connard», a crié [ ? ? ? ? ?], une célébrité de l’équipe de torture. Il mesurait environ 1m80, athlétique, et [ ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?]. Il était conscient d’être en train de commettre de graves crimes de guerre, alors ses chefs lui avaient dit de se couvrir. Mais s’il y a la moindre justice, il devrait être arrêté en passant par ses chefs. On connaît leurs noms et leurs grades.

Quand j’ai appris à mieux connaître [ ? ? ? ? ?] et que je l’ai entendu parler, je me suis demandé comment un homme aussi intelligent que lui avait pu accepter un travail aussi dégradant, qui va sûrement le hanter pour le restant de ses jours. Plus tard j’ai parlé avec certains de mes gardes des raisons pour lesquelles ils exécutaient l’ordre de m’empêcher de prier, puisque c’est un ordre illégal. «J’aurais pu ne pas le faire, mais mon chef m’aurait filé un boulot de merde, ou m’aurait transféré dans un mauvais endroit. Je sais que je peux aller en enfer pour ce que je t’ai fait», a-t-il dit. L’histoire se répète: après la Seconde Guerre mondiale, les soldats allemands n’ont pas été absouts quand ils ont protesté qu’ils avaient reçu des ordres.

«Tu as donné du fil à retordre à [ ? ? ? ? ?]», a poursuivi [ ? ? ? ? ?], tout en me traînant dans une pièce obscure. Avec l’aide des gardes, il m’a jeté sur le sol sale. La pièce était noire comme de l’ébène. [ ? ? ? ? ?] a commencé à diffuser une chanson très fort. Mais vraiment très fort. C’était Let the Bodies Hit the Floor. Je n’oublierai sûrement jamais cette chanson. En même temps, [ ? ? ? ? ?] a allumé des feux clignotants de couleur qui font mal aux yeux. «Si tu t’avises de t’endormir je te cogne», a-t-il dit. J’ai dû écouter la chanson en boucle jusqu’au lendemain matin.

«Bienvenue en enfer», a dit le garde [ ? ? ? ? ?] quand je suis entré dans le bloc. Je n’ai pas répondu, et [ ? ? ? ? ?] ne le méritait pas. Mais je pensais «je crois que tu mérites davantage d’aller en enfer que moi, parce que tu travailles consciencieusement à y aller!» Les gardes du bloc participaient activement au processus de torture. Le [ ? ? ? ? ?] leur disait quoi faire du prisonnier quand il revenait dans le bloc. Il y avait des gardes qui tapaient sur la cellule pour m’empêcher de dormir. Ils m’insultaient sans raison. Ils me réveillaient constamment. Je ne m’en suis jamais plaint à mes interrogateurs parce que je savais qu’ils avaient tout organisé avec les gardes.

***

«Je te l’avais dit, que j’allais amener des gens pour m’aider à t’interroger», a dit [ ? ? ? ? ?] assis à quelques centimètres de moi. [ ? ? ? ? ?] m’a proposé une chaise en métal. L’invité était assis presque collé à mes genoux. [ ? ? ? ? ?] a commencé à me poser des questions dont je ne me souviens plus.

«Oui ou non?», criait l’invité, incroyablement fort, pour essayer de me faire peur, et peut-être impressionner [ ? ? ? ? ?], qui sait? J’ai trouvé cette méthode très puérile et idiote. Je l’ai regardé, j’ai souri et j’ai dit:

«Ni l’un ni l’autre!»

L’invité a violemment tiré ma chaise. Je suis tombé sur les chaînes. Oh, ça fait mal.

«Debout, connard», ont-ils hurlé tous les deux, presque en même temps. Puis une séance de torture et d’humiliation a débuté. Ils ont commencé à me poser des questions après m’avoir fait lever, mais c’était trop tard, parce que je leur avais dit un million de fois:

«Quand vous commencerez à me torturer, je ne dirai plus un seul mot.»

Et ça a toujours été vrai, parce que pendant tout le reste de la journée, ils ont été les seuls à parler.

[ ? ? ? ? ?] a descendu la climatisation au minimum pour me faire geler. Cette méthode est pratiquée dans le camp au moins depuis août 2002. J’ai vu des gens exposés à la chambre froide pendant des jours et des jours comme [ ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?], [qui] m’a dit avoir subi le même sort. [Tous les] frères yéménites ont subi toutes sortes d’humiliations y compris la chambre froide. [ ? ? ? ? ?] pareil. Et la liste est longue. Les conséquences de la chambre froide sont dévastatrices, comme [ ? ? ? ? ?]<:span>, mais elles n’apparaissent que plus tard parce qu’il faut du temps pour qu’elles arrivent jusqu’aux os. En outre, l’équipe de torture était tellement bien formée qu’elle commettait des crimes parfaits, en évitant de laisser des preuves flagrantes. Rien n’était laissé au hasard. Ils frappaient à des endroits prédéfinis. Ils pratiquaient des méthodes atroces, dont les conséquences néfastes ne se manifestaient que plus tard.

Théoriquement, les interrogateurs descendaient la climatisation pour atteindre 0°F [environ -18°C], mais évidemment la climatisation n’est pas conçue pour tuer. Dans la pièce bien isolée, la climatisation a lutté pour atteindre 49°F et si vous aimez les maths comme moi, vous savez que ça fait 9,4°C –en d’autre termes, c’est très très froid, surtout pour quelqu’un obligé de rester à cette température pendant 12 heures, sans sous-vêtements, avec un uniforme très fin et qui vient d’un pays chaud. Quelqu’un qui vient d’Arabie saoudite ne supporte pas autant le froid que quelqu’un qui vient de Suède, et vice-versa pour la chaleur.

Vous me demanderez: «Où étaient les interrogateurs, après m’avoir mis dans la chambre glacée?»

En fait c’est une bonne question, et la réponse est: premièrement, les interrogateurs ne sont pas restés dans la pièce, ils étaient juste venus pour infliger humiliations, dégradations et découragement, ou un autre moyen de torture; ensuite ils sont partis et se sont installés dans la salle de surveillance à côté.

Deuxièmement, les interrogateurs étaient habillés de façon appropriée. Par exemple, [ ? ? ? ? ?] était habillé comme quelqu’un qui va dans une chambre froide de boucherie. Malgré cela, ils ne restaient pas longtemps avec les détenus.

Troisièmement, les interrogateurs bougeaient sans arrêt dans la pièce, ce qui veut dire que leur sang circulait, ce qui les gardait au chaud pendant que le prisonnier était [ ? ? ? ? ?] tout le temps, par terre, debout la plupart du temps. Tout ce que je pouvais faire c’était bouger les pieds et me frotter les mains. Mais le Marine m’a empêché de me frotter les mains en commandant une chaîne spéciale qui m’entravait les mains sur la hanche opposée.

Quand je suis nerveux, je me mets à me frotter les mains et à écrire sur mon corps, et ça rendait fous ceux qui m’interrogeaient.

«Qu’est-ce que tu écris?», criait [ ? ? ? ? ?] «Soit tu me le dis, soit tu arrêtes ce bordel», mais je ne pouvais pas m’arrêter de toute façon, je ne le faisais pas exprès.

L’homme [chargé] du spectacle a commencé à jeter des chaises dans tous les sens, et m’a donné un coup de boule, et m’a qualifié de tout un tas d’adjectifs que je ne mérite pas, sans raison. Le type était fou; il m’a posé des questions sur des choses dont je ne savais absolument rien et sur des noms que je n’avais jamais entendus. «J’ai été à [ ? ? ? ? ?], disait-il. Et tu sais qui nous y avait invités? Le président! On s’est bien amusés au palais.»

Le Marine faisait lui-même les questions et les réponses. Quand l’homme a vu qu’il n’arrivait pas à m’impressionner avec tous ses discours, les humiliations et les menaces d’arrêter ma famille (puisque le [ ? ? ? ?] «était un serviteur obéissant des Etats-Unis»), il a commencé à me faire encore plus mal. Il a apporté de l’eau glacée et m’a trempé tout le corps. Mes vêtements étaient collés à ma peau. C’était si horrible, je n’arrêtais pas de trembler comme un malade de Parkinson. Techniquement, je n’étais plus capable de parler. Le type était stupide, il était littéralement en train de m’exécuter mais tout doucement. [ ? ? ? ?] lui a fait signe d’arrêter de faire couler de l’eau sur moi. J’ai refusé de manger quoi que ce soit; de toute façon, je ne pouvais plus ouvrir la bouche.

Le type était très excité quand [ ? ? ? ? ?] l’a arrêté parce qu’il avait peur de toute la paperasse qui [suivrait] si je mourais. Il a trouvé une nouvelle technique, c’est-à-dire qu’il a apporté un lecteur de CD avec un amplificateur et a commencé à diffuser du rap. La musique ne me dérangeait pas tellement parce qu’elle me faisait oublier ma douleur; en fait, la musique était une bénédiction déguisée, j’essayais de comprendre ce que disaient les paroles. Tout ce que j’ai compris c’est qu’elles parlaient d’amour, vous le croyez? D’amour! Tout ce que j’avais vécu ces derniers temps c’était la haine ou ses conséquences. «Ecoute ça, connard!», a dit l’invité, en claquant violemment la porte derrière lui. «Tu vas récolter la même merde jour après jour et devine quoi? Ça va être de pire en pire. Ce que tu vois là ce n’est que le début», a dit [ ? ? ? ? ?]. Je continuais à prier et à ignorer ce qu’ils faisaient.
i[
«Oh, ALLAH, aide-moi. ... Oh, Allah, aie pitié de moi», [ ? ? ? ? ?] singeait mes prières.

«ALLAH... ALLAH... Allah n’existe pas. Il t’a laissé tomber!»]i

Je souriais devant l’ignorance que [ ? ? ? ? ?] montrait en parlant ainsi du Seigneur.

Entre 22h et 23h, [ ? ? ? ? ?] m’a remis à [ ? ? ? ? ?] et a ordonné aux gardes de me transférer dans sa pièce spécialement préparée. Elle était froide et couverte d’images montrant ce qui faisait la gloire des Etats-Unis: arsenaux, avions, photos de G. Bush. «Ne prie pas, tu insultes mon pays quand tu pries pendant mon hymne national. Nous sommes le plus grand pays du monde libre, et nous avons le président le plus intelligent du monde», a dit [ ? ? ? ? ?]. Pendant toute la nuit j’ai dû écouter l’hymne américain. Je déteste les hymnes de toute façon. Tout ce dont je me souviens c’est le début: «Oh say can you see...» en boucle.

Entre 4 heures et 5 heures du matin [ ? ? ? ? ?] m’a lâché, juste pour être repris deux heures plus tard par [ ? ? ? ? ?] et recommencer le même numéro encore et encore. Le premier pas est le plus difficile, les premiers jours sont les plus durs; chaque jour je devenais plus fort. Pendant ce temps, j’étais le principal sujet de conversations du camp, bien que beaucoup d’autres prisonniers aient subi le même sort; j’étais le «Criminel n°1» et j’étais traité en conséquence. Parfois quand j’étais dans la cour de promenade, les prisonniers criaient:

«Sois patient. Souviens-toi qu’Allah éprouve ceux qu’il aime le plus.»

Ce genre de commentaires était ma seule consolation en dehors de ma foi en le Seigneur.

[Puis] [ ? ? ? ? ?] est sorti en rampant des coulisses pour apparaître dans le tableau: [ ? ? ? ? ?] m’avait dit quelquefois avant le passage de [ ? ? ? ? ?] qu’une personne très haut placée au gouvernement allait venir me rendre visite et me parler de ma famille. Moi personnellement je n’avais pas interprété ce message de façon négative; j’avais cru qu’il allait m’apporter des messages de ma famille, mais je me trompais. C’était pour me parler de ce que souffrirait ma famille. [ ? ? ? ? ?] intensifiait la pression sur moi, avec acharnement.

[ ? ? ? ? ?] est arrivé vers 11h, escorté par [ ? ? ? ? ?] et le nouveau [ ? ? ? ? ?]. Il était bref et direct.

i[ «Je m’appelle [ ]. Je travaille pour [ ? ? ? ? ?]. Mon gouvernement veut à tout prix que vous lui donniez des renseignements. Vous comprenez?»

«Oui.»

«Vous savez lire l’anglais?»

«Oui.»]i

[ ? ? ? ? ?] m’a tendu une lettre qui était de toute évidence un faux. La lettre venait du DoD [département de la Défense] et disait, en gros: «Ould Slahi est impliqué dans l’attentat du millenium et a recruté trois des pirates de l’air du 11-Septembre. Etant donné que Slahi a refusé de coopérer, le gouvernement américain va arrêter sa mère et la placer dans une installation spéciale.»

J’ai lu la lettre.

«Est-ce que ce n’est pas cruel et injuste?», ai-je dit.

«Je ne suis pas là pour être juste. Je suis là pour empêcher les gens de faire s’écraser des avions dans les immeubles de mon pays.»

«Eh bien allez les en empêcher. Je n’ai rien fait à votre pays», lui ai-je répondu.

«Tu as deux possibilités, soit être prévenu, soit être témoin.»

«Je ne veux être ni l’un ni l’autre.»

«Tu n’as pas le choix, et ta vie va résolument changer», a-t-il dit.

«Alors allez-y, le plus tôt sera le mieux!»


Part 2 : la disparition

Mohamedou Ould Slahi
Lu sur slate.fr
Mamoudou Kane


              

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