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Le tabou du racisme en Tunisie


Tribunes
Jeudi 9 Mai 2013 - 15:19

De temps en temps, un fait divers émerge. Une fois, on lit qu’un homme burkinabè a été malmené lors d’une escale à l’aéroport de Tunis-Carthage. Une autre fois, alors qu’un immeuble d’étudiants africains subsahariens à Tunis est pris à parti par des Tunisiens la police embarque... la victime plutôt que les assaillants. Au cours d’une émission de télévision, une élue de l’Assemblée Constituante tunisienne qui, en réponse à l’activiste noire tunisienne Jamila Kahara exposant les injures raciales et les discriminations qu’elle a personnellement vécues, lui assène qu’elle « imagine » et qu’elle est « trop sensible ».


Le tabou du racisme en Tunisie
Les 10 à 20% de Tunisiens à la peau sombre ont chacun leur lot d’anecdotes à raconter attestant du racisme ordinaire vécu au sein de la société tunisienne – et sont totalement absents des hautes fonctions et de la scène médiatique.

Le racisme, tel qu’il est vécu par les Tunisiens noirs et les ressortissants subsahariens est une réalité peu exposée mais bien réelle.

Au niveau des organisations internationales, cela fait longtemps pourtant qu’on identifie le malaise ; à titre d’exemple, le Comité pour l’Elimination de la Discrimination Raciale de l’ONU s’inquiète, dans son rapport de 2009 (pdf à télécharger ci-contre), des discriminations en Tunisie et préconise de faire évoluer les cadres législatifs.

Malgré cela, au niveau des autorités tunisiennes, et ce même après la révolution, rien n’est fait et rien n’est proposé.

statu quo maintenu

Au contraire, le statu quo est fermement maintenu : le Ministère de la Justice a offert une fin de non-recevoir à la demande d’ADAM, une association représentant les Noirs de Tunisie, d’interdire la pratique d’un autre âge consistant à mentionner sur certains actes de naissance la mention atig (en arabe : affranchi) renvoyant directement à la période esclavagiste (les Noirs Tunisiens sont pourtant loin d’être tous descendants d’esclaves).

La racine du problème, c’est que la diversité est un tabou en Tunisie, institutionnalisé à l’époque de Bourguiba. Dans sa volonté d’aligner tous les Tunisiens au sein d’un Etat-nation « moderne », mentionner les spécificités et la pluralité de la société tunisienne est rendu impossible, car perçu comme une volonté de semer la division.

Le caractère profondément africain de l’identité tunisienne subit le même sort : relégué au rang d’ « archaïsme » par une classe politique et intellectuelle qui ne daigne concevoir la Tunisie que comme un cocktail entre Orient et Occident.

Cette aversion à la diversité et à l’africanité s’est maintenue jusque aujourd’hui et se perpétue comme un dogme jamais remis en cause, y compris au sommet de l’Etat : le président Moncef Marzouki, dans son livre récemment publié « L’invention d’une démocratie », écrit que le peuple tunisien est « homogène, sans minorités », et définit l’identité tunisienne comme une

b[ « coupe géologique » à plusieurs couches, à savoir « arabo-musulmane [...] ottomane [...] occidentale ».]b

Aux yeux mêmes de son président, la Tunisie n’est ni diverse, ni africaine !

Rien dans la Constitution

Cette soigneuse censure s’inscrit jusque même les textes officiels. La nouvelle Constitution, issue de 18 mois de travaux de l’Assemblée Constituante aujourd’hui en phase de finalisation clôt la Tunisie dans une identité exclusivement « arabo-musulmane » au lieu de l’ouvrir également sur sa dimension africaine et méditerranéenne.

C’est grâce à ce mythe de la Tunisie homogène et non-africaine que le racisme est invisibilisé et soigneusement exclu des débats : puisque nous sommes tous strictement identiques, le racisme ne peut exister, il ne sert donc à rien d’en parler ! CQFD.

Les initiatives civiles existent pourtant pour parler du problème et le combattre. Des associations comme ADAM ou les grévistes de la faim du camp de réfugiés de Choucha (majoritairement subsahariens) tentent de faire évoluer les choses, bien que les plus importantes organisations de défense des droits (tels que la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme) restent étrangement timides et évasifs sur le sujet.

La principale difficulté de la lutte antiraciste en Tunisie provient du fait que le racisme (l’injure raciale ou la discrimination raciale) comme délit n’existe tout simplement pas dans le code pénal tunisien. Il est donc impossible pour une victime de déposer plainte.

Une situation d’autant plus alarmante que la police se rend souvent responsable et/ou complice d’actes à caractère raciste et que les responsables politiques n’inscrivent cette situation intolérable dans un Etat de droit ni dans leurs agendas, ni dans les débats.

Révolution de la dignité

Une contradiction douloureuse pour un pays qui a mené une révolution de la dignité il y a deux ans à peine.

La tradition de la lutte syndicale et de la lutte féministe est forte en Tunisie. Celle de la lutte anti-raciste l’est bien moins.

Pourtant, ces causes ne s’opposent pas ; au contraire, à bien des égards elles pourraient parfaitement se conjuguer. Nous peinons encore peut-être à comprendre que les divers systèmes de domination s’imbriquent les uns dans les autres et n’entravent ainsi que plus efficacement la progression de la Tunisie vers un destin plus clément.

Peut-être attendons-nous encore notre Angela Davis tunisienne ?

Ines El-Shikh
Lu sur rue89.com
Mamoudou Kane


              

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