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Le film choc qui veut “montrer les salafistes tels qu’ils sont”


Actualité
Samedi 9 Janvier 2016 - 16:25

Le 27 janvier sortira en salles Salafistes, un documentaire qui montre la réalité des jihadistes dans son plus simple appareil. Entretien avec ses deux réalisateurs.


Photo extraite de "Salafistes", sortie le 27 janvier (Courtesy MARGO CINEMA)
Photo extraite de "Salafistes", sortie le 27 janvier (Courtesy MARGO CINEMA)

“Rendre la honte plus honteuse encore en la livrant à la publicité”. Cet aphorisme de Guy Debord, cité au début du documentaire Salafistes, de François Margolin et Lemine Ould Salem (sortie prévue le 27 janvier), résume assez bien l’objectif qu’ils ont poursuivi : donner à voir et à entendre la doctrine et les actes des salafistes dans leur plus simple appareil, sans voix off. Rien n’est épargné – ou presque – au spectateur pendant soixante-dix minutes : les face-à-face avec les idéologues de cet islam rigoriste, les scènes de flagellations publiques ou d’amputations, les extraits de vidéos de propagande – pas les plus monstrueuses, heureusement.
 


On y découvre une véritable contre-société avec ses références théologiques, ses institutions, ses lois, et surtout une rationalité qui lui est propre. Les maîtres à penser du salafisme se sont en effet constitué un argumentaire froid et implacable qui définit leur vision du monde. La démocratie ? “Un système mécréant par essence”. Le terrorisme ? “Une invention, tout comme l’islam civil et démocratique. Les amputations de voleurs ? “Une obligation divine”. Les attentats contre Charlie Hebdo ? “Les trois martyrs [les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, ndlr] n’ont fait qu’exprimer leur liberté d’expression”. Mohamed Merah ? “Un fruit épineux que la France a cultivé”

Encore minoritaire, cette idéologie se propage néanmoins de la Tunisie au Mali en passant par le Nigeria, l’Irak et la Syrie, grâce à l’essor d’organisations comme Ansar Dine, le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), Boko Haram ou encore le groupe Etat islamique. Mais qui sont les tenants de cette école de pensée ? Le journaliste mauritanien Lemine Ould M. Salem, auteur du livre Le Ben Laden du Sahara  (2014), et le cinéaste François Margolin, auteur de L’Opium des talibans  (2001), les ont rencontrés entre 2012 et 2015 pour réaliser ce documentaire qui a inspiré  le film Timbuktu , d’Abderrahmane Sissako.

“L’Etat islamique nous connaît beaucoup mieux que nous ne le connaissons”, nous confiait  le directeur de recherches au CNRS Pierre-Jean Luizard au lendemain des attentats du 13 novembre. Salafistes est une tentative de corriger cette asymétrie. Nous avons rencontré ses deux réalisateurs. Entretien.

Pourquoi avoir pris le parti de montrer des images violentes, parfois censurées dans le débat public, dont des extraits de la propagande des groupes salafistes ?

François Margolin – Le projet de départ de ce film était plutôt de faire intervenir des victimes ou des personnes qui résistent aux salafistes. Mais nous nous sommes aperçu qu’il était beaucoup plus fort de montrer la réalité de ce qu’ils font. L’alternance entre les discours calmes, presque lénifiants des idéologues du salafisme et la réalité de leurs actes est un moyen de mettre en évidence leurs contradictions. Ces images sont le vrai contre-point à leurs discours. Ne pas les montrer est une négation de la réalité de leur combat.

Lemine Ould Salem – Nous n’avons aucune légitimité ni autorité pour donner un jugement moral, une leçon sur ce sujet. Ces gens ont un discours, un mode de comportement et de gestion des espaces qu’ils contrôlent. Il fallait les montrer, qu’on les apprécie ou pas.

Omar Ould Hamaha, leader d'Ansar al-Charia

Omar Ould Hamaha, leader d’Ansar al-Charia

En leur donnant la parole sans commentaire, ne craignez-vous pas de leur donner une tribune ?

Lemine – Nous nous sommes posé la question, d’où l’insertion de certaines scènes où des personnes leur tiennent tête : l’un en fumant sa clope à Tombouctou, l’autre en sortant sans voile à Gao sous l’occupation de Mokhtar Belmokhtar. Il y a aussi une scène avec un vieil arabe malien qui explique qu’il a conservé sa pipe alors que la police islamique voulait lui confisquer, car fumer est interdit.

François – Ces actes de résistance infimes sont très importants. Quand ce vieux touareg dit qu’il persiste à fumer, et que pour lui les salafistes ne sont pas fidèles au Coran, c’est plus fort que si nous avions fait intervenir un universitaire.

Le salafisme est-il forcément synonyme de jihadisme ?

Lemine – La frontière entre les deux est très poreuse, et ils le reconnaissent. Omar Ould Hamaha, le chef militaire du Mujao et principal lieutenant de Belmokhtar, le dit : pour lui le jihadisme est le stade suprême du salafisme – et il l’a atteint.

François – Le salafisme est avant tout une idéologie : c’est ce qu’ils disent sur les femmes, sur les homosexuels, sur la démocratie qui est pour eux “par essence un système mécréant”. Certains salafistes passent à l’acte, d’autres non, mais en tout cas toutes les tendances sont très proches.

Sanda Ould Bouamama porte parole du groupe Ansardine,Tombouctou

Sanda Ould Bouamama porte parole du groupe Ansardine,Tombouctou

Votre film ne risque-t-il pas de servir un discours stigmatisant envers les musulmans, de la part de personnes qui les confondent avec les salafistes ?

Lemine – Il y a un risque, mais nous voulions que chacun puisse interpréter ces images comme il veut. Ceux qui connaissent le sujet savent que le jihadisme est ultra minoritaire dans le monde musulman. On voulait susciter des débats sur la place que ce courant occupe dans l’islam aujourd’hui.

François – Au nom de la peur de la stigmatisation, de l’amalgame, on finit par ne plus parler de rien, et donc par ne pas laisser la place aux musulmans de dire autre chose. Le but c’est que les musulmans puissent prendre la parole et qu’ils disent qu’ils sont autre chose, même si le salafisme représente une tendance non négligeable dans l’islam sunnite arabe.

Sont-ils très différents des talibans ?

François – On pourrait croire que les talibans sont soft par rapport au groupe Etat islamique (EI). C’est vrai qu’ils se différencient par l’usage de la communication : les talibans sortaient une vidéo tous les six mois alors qu’aujourd’hui 2,5% du budget de l’EI est consacré à la communication. De même, les responsables des talibans que j’ai fréquenté fumaient tous des Marlboro, alors que les salafistes aujourd’hui interdisent de fumer. Mais dans les deux cas l’idéologie à laquelle ils se rattachent vient de loin.

Quelle est leur base populaire ?

Lemine – Il n’y a pas de recensement pour savoir combien ils sont. Mon sentiment est que l’idéologie salafiste reste minoritaire dans le monde musulman en général. Elle est contrée par les confréries soufis, mais elle est de plus en plus présente dans les milieux urbains, en Mauritanie par exemple – je pense qu’au moins le tiers des Mauritaniens adhère à cette idéologie. On croit que ce sont des pauvres et des voyous qui succombent, mais non : ce sont des gens lettrés, de bons bourgeois.

François – On estime qu’il y a entre 20 et 25% de salafistes chez les musulmans arabes sunnites. Mais dans certains endroits la concentration augmente fortement : dans les zones contrôlées par l’EI, 85% des gens les soutiennent.

Comment freiner leur essor ?

Lemine – En fréquentant ces gens, je me suis rendu compte qu’ils avaient un discours très bien construit, très solide, et qu’ils obéissaient à une certaine rationalité, pas à des émotions ou à des sentiments. Ce qui manque le plus face à ces gens-là, c’est un discours aussi légitime, et bien construit, avec la même référence islamique.

Dans votre film, un jeune explique que pour lui le salafisme est une nouvelle religion, alors que sa famille est musulmane depuis des générations. Le salafisme est-il une nouvelle religion à vos yeux ?

François – En tout cas, c’est un islam politique, ce n’est pas celui des grands-parents qui se contentaient d’aller à la mosquée. Et c’est ce qu’attendent les néo-convertis venus d’Europe qui vont se battre en Irak ou en Syrie. Ils ont envie de faire partie d’un mouvement nouveau, en révolte avec leur époque. C’est une erreur de penser que le salafisme est contraire à la modernité. C’est un retour à des valeurs conservatrices qui utilise des moyens modernes, internet notamment.

Propos recueillis par Mathieu Dejean

Source: Les Inrocks
 

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