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La stratégie russe ne sort pas de nulle part, mais d'une légendaire ouverture au jeu d'échecs


International
Mercredi 19 Mars 2014 - 15:28

Depuis deux décennies, la Russie pratique face à l'Europe et aux Etats-Unis la «défense Alekhine»: attendre une généreuse offensive de l’Ouest pour réaliser des gains faciles.


La stratégie russe ne sort pas de nulle part, mais d'une légendaire ouverture au jeu d'échecs
Aux Etats-Unis, le jeu national consiste à lancer une balle et à taper dessus de toutes ses forces. C’est le baseball. En Europe, les sports les plus populaires consistent à placer un ballon entre deux équipes et à se le disputer à coups de pied ou à coups de coude. C’est le football ou le rugby. En Russie, lorsqu’on veut se mesurer à un adversaire, on sort un jeu d’échecs, on place lentement les pièces sur des cases et on réfléchit. Le vainqueur est celui qui prévoit longtemps à l’avance les coups de l’adversaire. Là est toute la différence dans la partie qui se déroule sur l’échiquier géopolitique entre le Dniepr et l’Oural, et où le score, étrangement, est jusqu’ici en faveur du pays de Garry Kasparov.

Reconquête méthodique des cases et des territoires

Bilan du jeu de ces vingt dernières années: dès la fin de l’URSS, les États-Unis poussent leur premier pion en Géorgie. Résultat de cette première tentative, l’Abkhazie tombe sous le contrôle de Moscou. Le stratège géorgien, Zviad Gamsakhourdia, est destitué. Simultanément, Washington avance son fou du côté de Bakou, appuyé par ses cavaliers turcs dans le duel qui oppose l’Azerbaïdjan à la petite Arménie. Résultat: le pays pétrolier perd l’avantage et la case arménienne disputée, le Karabagh, revient sous le contrôle de ses habitants historiques. Le cerveau de l’offensive, le président azéri Aboulfaz Eltchibeï, fait ses valises. Idem pour la Moldavie, autre petit pion poussé par la Roumanie, qui voit la diagonale Transnistrie passer sous la protection des cavaliers de la XIVème armée russe. Dans un accès d’optimisme, la Géorgie, (encore elle), sûre d’être protégé par les tours américaines, se lance dans une offense en blitzkrieg sur les cases d6-e6 de l’Ossétie du Sud. Effet prévisible: ce bout d’échiquier caucasien passe à jamais sous le contrôle russe. Le champion en titre, Mikhaïl Saakachvili, prend une retraite anticipée et est remplacé par un pro-moscovite, Bidzina Ivanichvili. Bilan: à chaque avancée sur son territoire, Moscou étend et consolide ses positions.

Les pions, le cavalier, la dame

Loin de comprendre les leçons du passé, voici qu’au début des années 2010, l’Europe et les Etats-Unis ont voulu reprendre l’initiative du côté de la case Kiev, en poussant d’abord les pions de la Révolution Orange, puis le cavalier Viktor Iouchtchenko, avant d’avancer la dame Julia Timochenko. Conséquence: après avoir consolidé ses lignes grâce à son fou Viktor Ianoukovitch, puis les avoir vu brisées à cause de lui, Moscou s’empare de la case Crimée, forte de ses installations militaires, laissant à l’Occident le soin de régler les 140 milliards de dollars de dette extérieure de l’Ukraine restante (soit 80% de son PIB). Dont 65 milliards payables dans l’année, parmi lesquels, notons-le, 2 milliards sont destinés au gazier russe Gazprom, pour ses livraisons d’énergie au tiers du prix mondial. Il va sans dire que, compte tenu de la baisse de la demande internationale, du pillage systématique du Trésor public ukrainien organisé par l’appareil d’Etat et de l’absence totale d’épargne locale (le salaire moyen est de 308 dollars), le bloc européen et les États-Unis héritent d’une économie exsangue, qui ne survivait jusqu’ici que grâce aux perfusions moscovites. Le tube venant de l’Est étant coupé, c’est aux pays de l’Ouest d’assurer désormais la transfusion.

Atermoiements des chancelleries

On peut légitimement se demander si, après avoir débloqué 110 milliards d’euros de crédits en 2009 puis 130 milliards d’euros en 2012, pour sauver la Grèce, l’Europe est prête à doubler cet effort pour sauver l’Ukraine. Certes, à en croire le Quai d’Orsay, la démocratie n’a pas de prix, mais l’on peut douter qu’à sa demande, la France, déjà à la recherche de 50 milliards d’économie, puisse en trouver une vingtaine de plus pour combler les trous que les oligarques et potentats ukrainiens (souvent les mêmes) ont si méticuleusement creusés. Au vu de la facture à payer pour sauver le pays du chaos et la population de la guerre civile, il y a fort à craindre que Laurent Fabius, qui a menacé la Russie de «sanctions» pour avoir mis la main sur la Crimée, la menacera bientôt des mêmes punitions pour nous avoir offert le reste de l’Ukraine. Vu l’enthousiasme que manifeste Angela Merkel à mettre une fois de plus la main à la poche, il y a fort à parier que Bruxelles autant que Washington s’allègeront bientôt du poids de cette démocratie nouvelle en laissant Moscou reprendre sa part du fardeau par l’annexion plus ou moins officielle de la zone orientale russophone, selon des règles déjà éprouvées au Kosovo. Le tout accompagné des atermoiements indignés de nos chancelleries, comme de règle.

Enterré au cimetière Montparnasse

En clair, Moscou n’a qu’une chose à faire: après une généreuse offensive venant de l’Ouest, attendre que le lâchage programmé de l’Ukraine fasse son effet et reprendre sa portion congrue de territoire. Etrangement, cette stratégie rappelle celle mise au point en 1921 par un maître échiquéen légendaire, Alexandre Alexandrovitch Alekhine. Cette stratégie, la défense Alekhine, consiste en une manœuvre fort simple: en réponse à l’avancée d’un pion blanc, offrir un cavalier sans aucune défense. Les blancs, attirés par un gain facile, avancent le pion pour l’attaquer, puis un autre, puis un autre encore, fragilisant à chaque coup leur propre ligne de défense. A la fin, au moment choisi, le cavalier, coup après coup et fort patiemment, prend tous les pions audacieux et le reste jusqu’à ce que se termine la partie. En Russie, Alekhine est considéré comme le génie absolu des échecs. Nul doute que ces fins joueurs que sont Poutine et Lavrov ont pratiqué sa défense maintes fois. Mais bien que naturalisé français l'année de son premier titre de champion du monde, Parisien une bonne partie de sa vie et enterré au cimetière du Montparnasse, Alexandre Alexandrovitch Alekhine n’a fait aucun disciple en France. En tout cas, on le devine, pas au Quai d’Orsay.

Source: Slate
Noorinfo


              

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