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La prostitution discrète des réfugiées syriennes


Actu Mauritanie
Lundi 10 Février 2014 - 10:06


La prostitution discrète des réfugiées syriennes

(De Jordanie) A une quinzaine de kilomètres de distance, encastrée entre deux collines effritées, c’est une fine ligne blanche, fragile, frémissante dans la chaleur du désert. A 800 mètres, caché par des immeubles mal finis, c’est un aimant encore invisible qui attire à lui un flot de plus en plus compact de véhicules fatigués, d’enfants poussant des brouettes, de petits commerçants de fruits à la sauvette, et de femmes aux bras chargés.

A l’entrée, c’est une arche de béton, gardée par un blindé anti-émeute, où quelques plantons jordaniens regardent d’un œil peu attentif les autorisations qui nous ouvrent une longue allée d’oliviers torturés, parcheminés par la fournaise.

La piste, recouverte comme le reste d’une poussière ocre, est empruntée dans les deux sens par des voitures roulant au pas, qui fendent des files de dos et de visages, frôlent différents âges, et emportent avec elles des regards amicaux, méfiants, ou simplement indifférents.


L’artère principale du camp, appelée avenue des Champs-Elysées. En chemise blanche, Abou Hussein (Bruno Pieretti)
L’artère principale du camp, appelée avenue des Champs-Elysées. En chemise blanche, Abou Hussein (Bruno Pieretti)

Voilà ce qu’est le camp jordanien d’Al Zaatari au premier abord. Cette zone, créée en catastrophe voilà deux ans, à partir de rien, au gré des arrivées de plus en plus massives de Syriens fuyant ce qui ne portait encore que le nom de révolte, s’est étalée sans discontinuer au nord de la Jordanie.

Cette tache grise, écrasée par le soleil, n’a cessé de grandir, bien trop vite, frôlant désormais les 200 000 âmes. Au point que le camp de fortune temporaire est devenu une ville, d’ores et déjà la cinquième du pays en nombre d’habitants, appelée à demeurer attachée à ce désert de rocaille blanche.

Plus la guerre s’éternise, et plus la cicatrice de Zaatari inscrit de manière permanente la tragédie syrienne sur le sol jordanien.

Ce soir, comme tous les soirs, quatre bus quitteront le camp pour la Syrie. Des petites musique électroniques résonneront sur la principale artère, la bien nommée avenue des Champs-Elysées, dans une atmosphère d’un rose trop tendre. La poussière blanche envahira une partie du camp, celle que la poussière rouge n’aura pas encore recouverte. Et les femmes hésiteront à se rendre aux toilettes, parce qu’il fait nuit, parce qu’il ne faut pas laisser les enfants tous seuls, parce qu’elles ont peur.

Les rumeurs de Zaatari

« Vous riez aujourd’hui, vous verrez, dans deux jours vous pleurerez », avait dit, sans animosité aucune, dans un simple constat blasé, un policier jordanien à Oum Talal, lorsqu’elle est arrivée. Tout juste sortie des bombes, des snipers, des combats de rue, elle n’y avait pas vraiment fait attention sur le coup. Lui l’avait dit en passant, pour simplement prévenir. Car les femmes syriennes souffrent en silence à Zaatari.

Ce soir, comme tous les soirs, des combattants vont téléphoner depuis le front. Les femmes vont gravir les petites buttes de terres des tranchées qui limitent le camp pour essayer de capter des nouvelles des fils, maris, frères, amants peut-être, qui sont restés là-bas. Et les mêmes questions reviendront invariablement. Il faudra rassurer : « Non, je n’ai pas fait d’écart. »

Car on entend des choses sur Zaatari. Des rumeurs, trop nombreuses, et qui troublent beaucoup de monde. Les femmes d’abord, qui ont peur de devoir payer tout aveu qu’elles pourraient faire, même lorsqu’elles se sont fait harceler ; les hommes qui se sentent humiliés ; les combattants jaloux ; les flics impuissants ; les chefs de rue fiers.

« J’ai tué 40 personnes en Syrie ! »

Au milieu des physiques massifs des personnages du camp, Abou Hussein tranche par sa singularité : la cinquantaine, 1,60 m bien tassé, l’allure fine, le visage émacié et creusé de rides, il est facilement reconnaissable quand il déambule d’un air bonhomme dans les artères de Zaatari, sa chemise à manches courtes strictement rentrée dans le pantalon.


Cohue lorsque le premier bus arrive (Bruno Pieretti)
Cohue lorsque le premier bus arrive (Bruno Pieretti)

Ancien chauffagiste ayant pris les armes dans les premiers jours du soulèvement contre Bachar el-Assad, il est l’un des nombreux chefs de secteurs du camp, intégré à la hiérarchie floue mise en place par les plus influents des réfugiés, sinon les plus malins.

« Pas de prostitution de femmes honnêtes »

Il est désormais connu pour ses colères homériques, qu’il conclut régulièrement par des rappels menaçants et pagnolesques de ses exploits au front : « J’ai tué 40 personnes en Syrie, ça ne me gène pas d’en tuer 41 ! » « Hier, il en était à 30... », nous glisse dans un sourire amusé et fatigué le responsable local du Haut commissariat aux réfugiés (HCR).

« De la prostitution dans le camp ? Pas que je sache. Ce sont des bruits que font courir les shabiha, ces traîtres à la solde d’Assad. Ou alors ce sont des gitans. En tout cas, il n’y a pas de prostitution de femmes honnêtes.

Mais, vous savez, lorsque les Syriens de la ville de Deraa ont commencé à affluer, on n’a pas fait le tri. On a accepté tout le monde. Alors, entre nous, une femme qui avait une mauvaise vie, nous sommes bien d’accord qu’une fois arrivée en Jordanie, elle ne va pas tout à coup se changer en nonne, si ? »

C’est ce que nous a répondu Abou Hussein, figé dans une position interrogatrice n’attendant pas vraiment de contradiction, assis en tailleur, les mains ouvertes le long du corps en nous fixant des yeux. Les responsables de cette mauvaise réputation seraient d’anciennes professionnelles exilées.

« Des femmes qui étaient déjà prostituées avant la guerre, je n’en ai vu aucune, non », nous a répondu cette prostituée de 18 ou 19 ans. « Enfin si, une, mais elle était Jordanienne. »


Le camp (Emmanuel Raspiengeas)
Le camp (Emmanuel Raspiengeas)

« Pas moyen de mettre la main dessus »

La prostitution se transforme pour pouvoir vivre, à Zaatari. Elle prend plusieurs visages, plusieurs formes. On ne sait pas trop contre quel effet se battre. Quelle forme est la plus répandue ? Où est l’urgence ? Personne ne semble vouloir s’y intéresser, encore moins chercher à comprendre. Il faut dire qu’ils sont 500 000 expatriés en Jordanie à avoir perdu frères, sœurs, ou parents, maisons, amis, travail. Une prostitution si discrète, c’est probablement un mensonge, ou le problème des autres. Les gitans, ou « les gens du Nord, qui ont de mauvaises habitudes », selon les versions.

« Il y en a jusque dans le camp, c’est certain », nous a déclaré un occidental qui y travaille et qui préfère garder l’anonymat.

« Mais il n’y a pas moyen de mettre la main dessus. Par exemple, on sait qu’il y a un bar spécialisé quelque part dans le camp, mais on a eu beau chercher, on ne l’a pas trouvé. »

Abou Hussein, lui, n’y croit pas trop, à ce bar. Il nous raconte qu’un type a bien essayé un jour d’en monter un, où l’on puisse simplement acheter de l’alcool. Dans la journée, son entreprise a été détruite par des gens furieux. Alors un bar à prostituées, dans un camp surveillé aux tentes dramatiquement proches...

Dehors, l’apparente insouciance de la rue semble lui donner raison.

L’atmosphère de l’avenue des Champs-Elysées pue le bonheur forcé, à grands renforts de boutiques de barbes à papa, de kebabs, de chaussures à talon, de portables et même de jeux vidéo. La misère peinerait presque à poindre, si ce n’est par le biais des odeurs de fruits pourris à peine écartés des étals et des problèmes sanitaires, au sein de cette avenue de Disneyland en cagette et en béton abîmé, dans laquelle résonnent derrière les néons bleutés des accents bizarres de fête foraine.


Zaatari et ses ruelles (Bruno Pieretti)
Zaatari et ses ruelles (Bruno Pieretti)

Pour la prostitution, personne ne dira rien ici. Même les immenses gardes du corps des employés du Haut commissariat aux réfugiés soufflent qu’ils aimeraient bien qu’elle soit un petit peu plus visible. Mais chacun s’accorde à dire qu’il est beaucoup plus simple d’y avoir accès dès que l’on sort du camp. Il faut alors reprendre le chemin bordé d’oliviers, après avoir passé l’hôpital militaire français et la petite place blanche où se dressait, il y a peu encore, le commissariat que les enfants ont détruit, dans un jour d’ennui et de colère.

Derrière, la route du désert laisse le choix : la Syrie pour ceux qui ne se résignent pas, ou la ville de Mafrak.

Les maisons closes de Mafrak

Mafrak. C’est petit comme ville, et c’est assez laid. Pourtant le loyer y est très élevé, de 200 à 400 dinars jordaniens en moyenne, ce qui fait à peine un peu plus en euros, mais représente là-bas un salaire entier. C’est en moyenne six fois plus élevé qu’il y a deux ans, mais il faut dire qu’il y a de la compétition.

Non seulement les Syriens acceptent de payer plus cher puisqu’ils s’installeront à deux ou trois familles dans un appartement, mais en plus on y trouve des maisons closes. C’est rentable, une maison close, une fois le propriétaire mis dans la combine. Parfois, pourtant, la machine se grippe, comme au mois de mai, lorsque la police en a fermé 150.

Lorsqu’on sait que dans ces maisons, il est possible de trouver une dizaine de prostituées, ça fait beaucoup d’anciennes professionnelles exilées au mètre carré, pour une région qui contenait moins de 300 000 habitants il y a un an.

Surtout que les femmes qui travaillent en maison sont loin d’être les seules : les réseaux de prostitution, s’ils recrutent beaucoup de Syriennes, ne sont pas le danger le plus immédiat. Ils sont parfois simplement la conclusion d’un triste parcours.

La Syrienne, presqu’un fantasme occidental

Bien avant la guerre, déjà, les Syriennes étaient réputées faire de bonnes épouses. Certaines sont blondes, ont les yeux bleus et la peau claire et les dictons qui vantent leurs mérites laissent entendre que des femmes aussi parfaites ne sont pas bonnes qu’à cuisiner ou à faire la vaisselle. Dans l’imaginaire local, une femme syrienne, c’est presqu’un fantasme occidental.

Alors les gens riches du Golfe, d’Egypte ou de Jordanie viennent depuis longtemps dans les campagnes dans une noble intention, celle de prendre femme. Ils font encore ce qu’ils faisaient déjà, du porte-à-porte, en demandant à chaque domicile et respectueusement s’il y a des jeunes femmes à marier.

Une veuve nous confie :

« Nous, nous venons d’Homs, nous nous marions à Homs, et quand l’homme vient d’une autre ville, c’est un peu dérangeant. Alors d’un autre pays... Mais le porte-à-porte est une chose normale, c’est la seule manière de savoir si l’on peut approcher une jeune femme. »

La pratique peut avoir l’avantage de sortir certaines jeunes femmes de conditions miséreuses. Notre fixeur nous explique :

« C’est une sorte d’accord tacite. Le riche étranger hérite d’une belle épouse, et en tant que musulman, il fait une bonne action en la sortant de la misère. Quant à elle, elle bénéficie ainsi d’un nouveau et luxueux style de vie. »

Tourisme marital

Evidemment, la jeune femme est contrainte à vivre toute sa vie avec cet homme, et à l’accepter dans sa couche : impossible de parler d’un marché désintéressé. Mais le bonheur des femmes n’est pas ce qui préoccupe le plus les hommes : il semble à chaque conversation à Mafrak, qu’une femme heureuse, c’est une femme qui ne mendie pas.

Avec la guerre, le phénomène a explosé de la pire manière, jusqu’à ce que Zaatari, et toute la zone de Mafrak qui n’avait jamais vu que fonctionnaires usés, contrebandiers pressés et occidentaux perdus, ne devienne une grande destination touristique. Dans les rues défilent Saoudiens, Qataris, Yéménites et Jordaniens riches venus de villes plus au Sud, tous bien évidemment philanthropes offusqués par les conditions de vie des Syriennes, à tel point qu’ils viennent parfois contribuer en famille.

« Je t’épouse, je t’épouse, je t’épouse »

Avant de nous raconter cette histoire, Fatimah, une marieuse professionnelle, avait fait une petite pause. Bien que gavés par le sucre des pâtisseries qu’elle nous avait servies, nous avions bien compris que c’était difficile à évoquer.

« Une fois, un père est venu, il devait avoir 70 ans, avec ses deux fils, et des amis à eux. Ils cherchaient des jeunes femmes “à épouser”. Sans contrat de mariage : en disant “je t’épouse” trois fois. Je leur ai amené des jeunes femmes, certaines de 17 ans, et ils les ont épousées.

La semaine d’après, ils avaient divorcé et étaient revenus me voir pour en avoir de nouvelles, qu’ils ont épousées à nouveau. La troisième semaine, ils étaient à nouveau devant moi, puis la semaine d’après ils sont rentrés chez eux. C’était la fin des vacances. »

On s’est passé le mot : aux portes du désert, plus aucun fantasme n’est trop dur, ni aucun goût trop bizarre. Il suffit de se marier, puis d’abandonner. Tout le panel des obsédés sexuels se retrouve dans les sables entre Mafrak et Zaatari, du simple mal-aimé en recherche de relations par Internet aux grands criminels qui viennent en voiture enlever des petites filles de 6 ou 7 ans dans les rues : une histoire abominable que nous ont racontée deux sœurs qui venaient de quitter Mafrak, pendant que la petite tenait sa natte pour mimer l’agression.

 

Zaatari et ses ruelles (Bruno Pieretti)
Zaatari et ses ruelles (Bruno Pieretti)

« Béni soit Bachar »

De toutes manières, à qui se plaindront les réfugiées ? Juridiquement, elles n’ont pas de statut. « Béni soit Bachar, puisqu’avec la guerre, vous êtes venues ici », entendent alors tous les jours les veuves et les orphelines. Le compliment étant ensuite assorti d’une proposition.

Même les homosexuels osent venir tenter leur chance à Zaatari, alors qu’il sont rejetés partout ailleurs. Le phénomène est tel que tous les tabous culturels sautent peu à peu.

Récemment, les demandes indécentes se sont élargies aux hommes, et le rigorisme religieux et social de la région n’y peut rien. Or, il ne suffit que d’un faux pas, d’une mauvaise décision, et les rouages se mettent en branle.

Manaa, par exemple, a été prise dans l’engrenage assez simplement. Alors qu’elle était arrivée en Jordanie depuis peu, un Saoudien lui a été présenté par une marieuse. Il venait la voir souvent et semblait bien sous tous rapports.

Une union a rapidement été scellée, puisque les parents avaient des dettes. Après quelques semaines d’une union étrange, il partit vers la frontière sans la prévenir. Lorsqu’elle l’appela pour demander des explications, il divorça subitement par téléphone : « Je divorce, je divorce, je divorce. » Six mots, et son avenir était mort.

Manaa est devenue une prostituée

Il est difficile de ne plus avoir d’avenir, à 17 ans, d’avoir rêvé, puis de n’être plus grand-chose. Ces femmes sont les plus fragiles. Manaa le sait, et les marieuses aussi, car ce sont elles, selon Fatimah, qui font du recrutement pour les maisons closes et les réseaux organisés, ce qu’elle s’est toujours refusée à faire.

Un jour, Manaa a rencontré un homme qui lui a offert 200 dinars jordaniens. Un mois de loyer. Pour rien. Il avait un cadeau, disait-il, pour elle. Mais chez lui. Et voilà. L’abus de faiblesse consommé, elle avait perdu son honneur.

Alors, lorsqu’un soir il lui a demandé si, par hasard, des amis pourraient bénéficier de « ce qu’il y avait entre eux deux », elle n’a pas dit non. Ces gens en ont amené d’autres, et sans maison close, sans maquereau, sans marieuse, Manaa est devenue une prostituée.

Il lui reste simplement l’avantage, ayant un nombre de réguliers suffisant, d’être libre de ses mouvements et de se croire plus ou moins maîtresse du jeu. Elle a donc pu se permettre de refuser les propositions des maisons closes qu’elle a visitées.

Mais il n’est pas certain que cela soit éternel : elle n’aura pas 18 ans toute sa vie, ses clients se lasseront peut-être et le marché du travail jordanien n’est pas près de lui offrir de nouvelles perspectives. Le maquereau, lui, sera toujours là, avec à la clé le revenu régulier. Le temps joue pour lui.

Les femmes mariées, cibles d’ONG religieuses

Si les veuves et les divorcées sont fragiles, les femmes mariées ne sont pas épargnées pour autant. Tahani, elle, a été abordée un soir à la crèche. Une marieuse est venue lui faire une proposition, de la part d’un homme invisible qui souhaitait l’épouser immédiatement. Sans même l’avoir rencontrée.

Lorsque Tahani a répondu qu’elle était évidemment déjà mariée, puisqu’elle avait un enfant, la marieuse a eu l’air étonnée : « Et alors ? »

Néanmoins, pour les femmes mariées, c’est le plus souvent sous le masque virginal des associations caritatives que le danger se présente. A Mafrak toujours, les femmes pointent du doigt beaucoup d’organisations, musulmanes pour la plupart mais aussi chrétiennes baptistes par exemple.

Les gérants de ces ONG religieuses, qui n’ont pas de site internet que l’on puisse trouver après une recherche rapide, ni réellement de locaux attribués ou d’horaires fixes, sont parfois jeunes, et leurs méthodes de sélection restent obscures à tous, sauf à Hamza, qui a travaillé au sein de l’une d’elles.

L’ONG pour laquelle il travaillait, et qui exerce toujours, avait beau se faire appeler Pitié parmi eux, les gérants ne semblaient pas particulièrement miséricordieux.

« Ils n’étaient là que pour détourner les femmes du droit chemin. J’ai été viré parce que je leur ai dit que c’était honteux, et antireligieux. Ça me fait mal de le dire, mais les organisations musulmanes sont les moins fiables. »

Ces personnes-là ne travaillent pas pour des réseaux de prostitution, mais pour elles-mêmes, ou parfois des amis. Ces gens abusent de leur position pour forcer les plus désespérées.

Abus de faiblesse vicieux

Cette seconde forme de prostitution est probablement la plus répandue, malgré les 150 maisons closes fermées récemment. Une forme d’abus de faiblesse vicieux, dissimulé sous de bonnes intentions et nourri par la frustration latente qu’entraîne l’application rigoureuse des principes religieux et/ou traditionnels en vigueur dans la région, et qui fait de chaque homme au mariage raté un chasseur potentiel.

Le phénomène n’est pas près de s’arrêter car ces associations pourvoient en bonne partie à un réel besoin, et cette forme de prostitution, pour les victimes, a l’avantage de rester relativement discrète et de bannir le besoin de recherche de clients, en fonctionnant avec des réguliers au-dessus des soupçons, aux visites justifiées. A condition bien évidemment que la bonne âme ne se lasse pas des services de la jeune femme, et ne décide d’arrêter de pourvoir à ses besoins.

Cette forme de prostitution n’est donc parfois malheureusement qu’une première étape.


La prostitution discrète des réfugiées syriennes

Le prix de passe en chute libre

Selon la juge Taghreed Ikhmet, ancienne membre du Tribunal pénal international pour le Rwanda, il faut ajouter à ce triste cortège les victimes de viols à l’honneur perdu, et les femmes forcées à la prostitution par leur mari, qui n’hésitent pas à les prêter à des amis ou à des connaissances, ou leur imposent la contrainte pure et simple de ramener 50 ou 100 dinars tous les jours.

Ces femmes forcées et contraintes, celles qui se vendent pour un logement décent ou des médicaments, celles qui ont sauté le pas et ont été recrutées dans des maisons, renouvellent continuellement une offre sur un marché où la demande grandit sans cesse, mais peut-être, a contrario, trop lentement.

Malgré les opérations de police, le prix de la passe a continué à descendre de presque un tiers en quelques mois. L’enfer des femmes a plusieurs étages.

Pour les hommes, l’honneur avant la vérité

Les hommes se racontent des histoires. Peut-être parce qu’ils ont honte, peut-être parce qu’il est dur de voir les médias et les étrangers qui boudaient la guerre revenir pour douter de la vertu de leurs femmes ou parce qu’ils y trouvent avantage. Il suffit de sauver les apparences.

Un général déserteur de l’armée syrienne, probablement par déformation professionnelle, nous a parlé des agressions de femmes comme d’une « ligne rouge infranchissable ». D’autres nous ont montré fièrement les équipes qui surveillent les rues, la nuit, à la chasse des shabbihas, les « fantômes ». C’est un nom bien trouvé, pour des gens qui sont probablement parmi eux, oui, mais qui servent aussi bien souvent d’excuse pratique.A Zaatari, il était difficile de prendre des photos de femmes. L’une d’entre elles nous a insultés pour l’avoir fait. Les autres se couvrent de leur voile, cachant chacun de leurs mouvements sous l’amplitude du drap noir qui, au lieu de les dissimuler, les détache sur les fonds blancs et rouges du désert.

Maintenant que ces mesures sont prises, il est considéré que les femmes sont en sécurité. Point. Il n’est pas question qu’il en soit autrement. La jeune Manaa, par exemple, quelque temps après notre retour, a été reconnue en train de témoigner des problèmes liés à la prostitution sur une chaîne israélienne. Dès le lendemain, elle cherchait à nous contacter pour revenir entièrement sur ses déclarations. La vérité importe moins aux hommes que leur honneur.

« Parfois, l’une d’entre elles pleure »

Lorsque nous avons évoqué ces réticences avec le responsable du centre de sensibilisation et de suivi psychologique, spécialisé dans la santé féminine, celui-ci a préféré nous expliquer d’entrée le rôle de son équipe : la prévention. Pour le reste...

« On propose simplement de petits cours sur ce qu’il est permis à un mari de faire, et ce qui ne l’est pas. Parfois, l’une d’entre elles pleure au fond de la classe. Là, alors, on sait. »

Ça ne fait pas grand-chose.

Alors les femmes ne disent rien. L’une d’entre elles subit avec beaucoup de difficultés nos questions, détournées, usant de litotes et d’euphémismes. A chacune de ses réponses, elle relève instinctivement un voile qui baillait un peu, centimètre par centimètre, presque jusqu’à s’en cacher les yeux.

Ce réflexe de protection est soutenu par la présence de son jeune fils à ses côtés, un garçon d’une dizaine d’années à la beauté si atypique de certains Syriens, cheveux blonds, teint clair, et yeux d’un bleu étonnant. Après quelques minutes, il ne reste de sa mère plus qu’une voix blanche qui énumère des maux presque banals et des remerciements.

« Des bagarres, parfois des vols... Mais sinon tout va bien. Alhamdulillah. »

« Je n’ai pas peur de parler, moi »

« Entrez ! Entrez ! » L’invitation nous est lancée entre deux portes avec une énergie presque brutale par une femme imposante, vibrante d’un violent besoin de parler, auquel nous ne sommes pas habitués dans cet immeuble d’Amman, occupé par des Syriennes. Jusqu’à présent, gène et timidité se lisent plutôt dans les yeux de nos interlocutrices quand nous frappons à leur porte en compagnie de notre fixeur, au premier jour de notre reportage.

« Entrez ! Entrez ! Je n’ai pas peur de parler, moi, je dirai tout ! Tout ! »

Le geste d’autorité qui accompagne cette nouvelle injonction ne souffre aucune contestation. Le seuil de l’appartement est gardé comme tous les autres par une mer de chaussures. Nous y ajoutons les nôtres, et pénétrons dans le salon. Le battant reste ouvert, systématiquement. Il ne faudrait pas que le voisinage puisse jaser de la présence de trois hommes, étrangers de surcroit, derrière une porte close.

Devant nous, la femme enfile avec fierté une écharpe de l’AS, qui en d’autres circonstances pourrait presque passer pour un accessoire de supporter de foot. Chacun s’installe sur les matelas disposés en U, les jambes en tailleur.

L’assurance de cette vieille femme, dont l’attitude tranche avec celle de ses voisines, s’explique par son parcours : originaire de Homs, elle y avait fait de sa maison un hôpital de fortune pour les rebelles. Après plusieurs mois de cette participation active au soulèvement contre le régime de Bachar el-Assad, elle a été prévenue par des combattants de son arrestation prochaine, et a pu fuir à temps le pays pour entrer en Jordanie.

Sans mari, farouchement attachée à son indépendance, elle vit avec un jeune adolescent, un orphelin qui, comme elle, n’a plus personne. Mais la situation n’est pas simple depuis. « Nous avons quitté un pays de tyrannie pour un autre ! » assène-t-elle. Elle s’insurge de voir les femmes réduites à chercher de l’aide dans tous les domaines.

« Il y a des choses dont on ne parle pas »

Depuis son arrivée à Amman, elle se rend presque chaque jour au camp d’Al Zaatari, pour tenter d’en faire sortir ses compatriotes. Le jour de notre rencontre n’a d’ailleurs pas été fructueux. Son visage sévère exprime toute sa révolte intérieure : les réfugiés ne bénéficient d’aucun droit, sinon celui d’attendre, et de se souvenir.

C’est lorsque les vraies questions arrivent – le harcèlement, le viol, la prostitution –, que le flot de paroles s’interrompt soudain. Les traits se crispent, la main balaye l’espace d’un geste sec, et les promesses du début s’évanouissent dans un reniement contradictoire, un « je ne sais rien », rattrapé par un sursaut d’orgueil :

« Même si je savais quelque chose, je ne dirais rien. »

On mentionne le futur, la nécessité de parler pour que la situation soit connue, même à un niveau infime. Elle voulait tout nous dire, elle ne dira plus rien.
Nous n’avons pu deviner dans ses silences qu’une honte solidaire, partagée de près ou de loin par toutes les Syriennes, pour simplement survivre, que des larmes sèches tentent de recouvrir, comme toutes les douleurs, de ce voile pudique que la culture impose.

En guise d’au revoir, un dernier murmure fragile de la combattante exténuée, à la fierté blessée, nous raccompagne jusqu’à la porte.

« Nous sommes musulmans. Il y a des choses dont on ne parle pas. »


Source : Rue89
Mamoudou Kane


              

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