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La Tunisie face à un voisinage menaçant et au chaos libyen : analyse géopolitique (1/2)


Actualité
Mercredi 4 Juin 2014 - 17:00


La Tunisie face à un voisinage menaçant et au chaos libyen : analyse géopolitique (1/2)

Longtemps, en tant que géopoliticien, j’ai attiré l’attention des autorités tunisiennes sur l’importance de notre flanc sud sahélien. Il m’a été constamment répondu que le Sahel était un espace éloigné, présentant peu d’intérêt sur les plans économiques et stratégiques et que l’Algérie et la Libye nous protégeaient des menaces qu’il pouvait projeter. Ce postulat, bien évidemment erroné et traduisant une profonde méconnaissance de la géopolitique régionale, supposait que notre environnement demeurerait indéfiniment figé. A présent, l’histoire a repris ses droits. Le démenti est cinglant. Dans un environnement régional et international en mouvement, le théâtre sahélien est au cœur des stratégies des grandes puissances mondiales et menace directement la sécurité nationale de la Tunisie, du Maghreb et de l’espace euro-méditerranéen. Il offre également de nombreuses opportunités qu’il convient d’être en mesure de saisir. Encore faut-il en prendre pleinement la mesure et s’atteler à construire une véritable stratégie intégrant le présent mais également le moyen terme. Sans vision de l’avenir, aucune décision éclairée n’est possible. Pire, c’est l’absence de décision qui pénalisera la Tunisie sur le long terme. Saisir les opportunités et contrer les menaces suppose une profonde connaissance stratégique de cet espace en reconfiguration. Toute erreur et toute approximation amplifieront nos lacunes et offriront autant d’opportunités à des acteurs concurrents soucieux de se positionner durablement au sein de cet espace.

Plus globalement, l’accélération de l’histoire et la fluidité du monde bousculent nos schémas de pensée hérités de la fin de la guerre froide devenus, face à un chaos que nul ne semble en mesure de dominer, inopérants. L’ordre international et régional s’en retrouve profondément bouleversé.

Un environnement en reconfiguration

L’environnement maghrébin, voisinage stratégique de la Tunisie, est en profonde reconfiguration géopolitique. La Tunisie est confrontée à court terme à un ordre régional déphasé, fragmenté, marqué par des inégalités relativement aux étapes du processus démocratique et susceptible, selon l’évolution de la situation, d’aboutir à une reconfiguration de la carte régionale. Sur un fond de rivalité stratégique entre l’Algérie et le Maroc, des conflits interétatiques et intra étatiques ainsi que l’impact de l’extrémisme islamique entraînent une militarisation persistante et un état d’alerte antiterroriste permanent. La persistance du conflit saharien, les séquelles de la guerre civile algérienne, la rigidité algérienne et les revendications ethniques, créent un climat d’instabilité, sans déterminer à ce jour ni un règlement négocié entre les parties ni un compromis ménagé dans un cadre maghrébin ou arabe. Travaillé par ces forces centrifuges, cet espace ne parvient pas à trouver son point d’équilibre. La centralité du Maghreb est menacée. Pourtant, la sécurité et le développement économique et social de la Tunisie en transition démocratique sont étroitement corrélés à la future équation maghrébine. Le futur ordre maghrébin pèsera lourdement sur le tissu économique tunisien : qui s’en préoccupe sérieusement ?

Le bassin méditerranéen, espace de concentration de nos échanges économiques, est tout simplement le reflet des bouleversements politiques et stratégiques caractéristiques de la nouvelle configuration des rapports de puissance mondiaux. L’UE, principal partenaire économique de la Tunisie, semble s’enfoncer un peu plus chaque jour dans la crise risquant à terme la marginalisation. Quel sera l’avenir de la Tunisie si l’Europe devient une périphérie du monde? Vers quelle Europe allons-nous : élargie ou contractée, dynamique ou minée par les politiques d’austérité, les déficits criants et le repli sur soi ?

A court ou moyen terme, l’Union Européenne va changer de carte d’identité géopolitique. La montée en puissance des eurosceptiques et la tentation du repli sur soi induite par la percée des mouvements d’extrême droite surfant sur les politiques d’austérité menacent directement cette construction géopolitique traversant une profonde crise économique, politique et identitaire. Le concept même est susceptible d’être remis en cause. A défaut, en raison de l’évolution de l’ordre mondial dans un sens polycentrique où les principaux pôles de puissance (États-Unis, Chine, Russie, Inde, Brésil, etc.) auront l’avantage de l’unité de décision, il est vraisemblable que l’UE s’efforce de combler cette lacune par des mécanismes institutionnels centraux qui réduisent la lenteur et la dispersion de la décision politique en évoluant vers une entité de nature supranationale.

D’autre part, dans le cadre d’une deuxième hypothèse, la crise profonde que traverse l’Europe pourrait l’amener à se restructurer autour d’un noyau dur et d’entités différenciées évoluant à des rythmes inégaux. Trop élargie, frappée par une crise inédite, l’Europe se contracterait sur elle-même. Émergerait ainsi une Europe à plusieurs foyers, marquée par de fortes différenciations.Les prémisses de cette hypothèse apparaissent peu à peu à la faveur de la crise économique menaçant la zone Euro et de la montée en puissance des facteurs identitaires. Toute période de crise est propice au repli et à la montée des extrêmes : l’écrasante victoire du Front National en France lors des élections européennes du 25 mai 2014, surprise pour certains, était parfaitement prévisible. A l’image d’une scène mondiale où les rapports de forces évoluent rapidement, l’Europe est en cours de transformation. Il appartient aux autorités tunisiennes, aux chefs d’entreprise et aux acteurs de la société civile de s’interroger sur les mutations restructurant ce continent constituant notre voisinage stratégique et notre premier partenaire commercial. Sans sortir des sentiers battus, sans innover, sans être pro-actifs, nous subirons ces mutations.

Le chaos libyen

La Libye s’enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos. Plus précisément, la vaste opération militaire baptisée « Dignité » lancée le 16 mai 2014 par le Général Haftar visant à neutraliser les forces islamistes extrémistes en Cyrénaïque soulèvent de nombreuses interrogations et rebat les cartes de l’échiquier libyen. En effet, compte tenu des moyens aériens (avions de combat et hélicoptères) et terrestres engagés, cette opération militaire n’a pu être menée sans le soutien de puissants appuis internes et externes. Avant de tenter d’esquisser le jeu des acteurs internes, des puissances régionales et internationales, dressons un bref état des lieux de la situation caractérisant la Libye.

La Libye s’érige en foyer terroriste doublé d’un sanctuaire pour les commandos qui menacent ouvertement la sécurité de la Tunisie, du Maghreb et du Sahel. Suite à l’opération Serval, les unités armées se sont regroupées – opérant un repli tactique – dans le sud libyen livré à l’anarchie. La problématique terroriste n’a été que déplacée, ouvrant la voie à une restructuration de la région pour une longue période d’instabilité. En effet, les groupes terroristes et mafieux bénéficient d’appuis au sein de la hiérarchie libyenne débordée, laquelle peine à affirmer son autorité sur les vastes étendues de son territoire, notamment du sud. Le désert libyen est livré au chaos et à la loi de milices en rivalité pour le contrôle des armes et des trafics. Outre les jihadistes du nord du Mali, repliés vers le sud libyen, l’attaque d’In Amenas a révélé l’existence de connexions avec des groupes essentiellement composés de vétérans du GICL[1] enracinés en Cyrénaïque. Par ailleurs, de nombreuses sources confirment la multiplication de camps d’entraînement disséminés entre Derna, au Nord, et le grand sud. Ce couloir constitue l’un des axes empruntés par les trafics pour rejoindre les rivages européens, notamment italiens.

Plus précisément, l’opération Serval a provoqué une réorientation du trafic de drogue en provenance d’Amérique latine, essentiellement de cocaïne, suivant un axe Nigéria-Niger-Libye, évitant le Mali étroitement surveillé. Comme le souligne Bernard Lugan, « à partir du nord du Nigéria avec Boko Haram jusqu’à Benghazi et Derna, tout le trafic, dont celui de la drogue et celui des migrants, est désormais contrôlé par les islamistes »[2]. Les attaques menées depuis la Libye contre une garnison nigérienne à Agadez et contre un site d’Areva à Arlit, le 23 mai 2013, sont révélatrices de ce redéploiement. La Libye s’érige ainsi en épicentre de la menace terroriste et criminelle menaçant directement la sécurité nationale tunisienne.

Du reste, la polarisation Sahel-Libye donne de la résonance aux forces centrifuges travaillant l’État libyen. La Cyrénaïque, riche de ses ressources énergétiques, pourrait basculer vers l’Égypte, ouvrant une brèche dans la géopolitique régionale, le Caire ayant toujours convoité ces ressources pétrolières et contesté le tracé frontalier hérité de la décolonisation. Le 6 mars 2012, Ahmed Zubair Senoussi fut élu émir par les chefs des tribus de Cyrénaïque, acte politique signifiant la progression de l’option fédérale. Initialement motivés par des revendications d’ordre pécuniaires, les blocages successifs de la production pétrolière depuis le mois d’août 2013 résultent en réalité de conflits entre tribus sur fond d’enjeux autonomistes et séparatistes. A la tête de ce mouvement favorable à l’autonomie, Ibrahim Al-Jadhrane, originaire d’Ajdabiya, œuvre à l’émergence d’un micro-État pétrolier de Cyrénaïque. A ce jour, les pertes pour l’État libyen sont estimées à 18 milliards de dollars. Tripoli, à l’image du Kurdistan en Irak, craint de perdre le contrôle des réserves pétrolières de Cyrénaïque si la région penchait pour l’option fédérale ou autonomiste. Parallèlement, les puits pétroliers ont créé de nouvelles territorialités tribales nourrissant les convoitises et les divisions ancrées dans le temps long de l’histoire et gelées durant la période Kadhafi. Ni le Conseil National de Transition, ni le CGN (Congrès Général National) en place depuis les élections législatives du 7 juillet 2012 n’ont pu surmonter ces forces déstructurantes qui ressurgissent du fond de l’histoire libyenne.

Le drame libyen n’est pas terminé. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye, scindée en trois entités elles-mêmes fracturées et divisées, mène une lutte acharnée pour maintenir son unité. Le pays traverse une situation de guerres régionales, tribales, claniques, religieuses et mafieuses nourrissant l’instabilité régionale et l’exposant à un risque de somalisation. L’exacerbation des tensions et des conflits entre milices visant à s’assurer le contrôle des richesses du pays, des trafics et du pouvoir politique sur fond de sécessionnisme et de montée en puissance des islamistes radicaux et du terrorisme menace durablement l’unité de la Libye et la stabilité de la Tunisie, notamment des régions frontalières aux équilibres ethniques et sécuritaires fragiles. Soutiens divers de groupes terroristes libyens ou réfugiés en territoire libyen à des mouvements radicaux tunisiens, base de repli, d’entraînement et d’organisation pour des groupes terroristes tunisiens, infiltration d’éléments terroristes, d’armes et de trafics divers, implosion de la Libye se traduisant par une guerre civile engendrant un vaste mouvement de réfugiés vers le territoire tunisien, connexions avec les différents foyers embrasant le flanc sud sahélien, exportation des combats entre différentes factions libyennes en Tunisie à la faveur des 1,2 millions de Libyens résidant en Tunisie constituent autant de danger auxquels sont confrontés les autorités tunisiennes. Le danger doit être évalué à sa juste mesure.

L’enlèvement du premier ministre libyen, Ali Zeidan, le 10 octobre 2013[3] – par des milices contestant la capture le 5 octobre 2013 par un commando américain des forces Delta du terroriste Abou Anas Al-Libi à Tripoli – les combats à l’arme lourde le 15 novembre 2013 dans la capitale – opposant principalement les milices de Misrata, de Tripoli et de Zentan – le prolongement le 7 février 2014 par le CGN de son mandat arrivé à terme jusqu’en décembre 2014, le retrait de sa confiance le 11 mars 2014 à l’issue d’un scrutin contesté au premier ministre Ali Zeidan réfugié depuis lors en Allemagne, l’agression de Abdallah Al-Thani , chef de gouvernement intérimaire et l’imposition, le 4 mai 2014, par le CGN, dominé par les islamistes, d’Ahmed Miitig, frère musulman originaire de Misrata, le rejet le 26 mai 2014 par les autonomistes de l’Est du gouvernement constitué par Ahmed Miitig le 25 mai 2014, traduisent la déliquescence de l’État libyen et constituent les prémices d’une guerre civile risquant de déstabiliser toute la région. Toute explosion en Libye est susceptible de projeter des éclats dans les pays voisins, notamment en Tunisie. La compréhension de la géopolitique libyenne et régionale et du jeu des différents acteurs est devenue une nécessité absolue.


La Tunisie face à un voisinage menaçant et au chaos libyen : analyse géopolitique. Seconde partie

Tableau du rapport des forces en Libye

Suite à l’enchaînement de ces événements, une restructuration politique et militaire est en cours sur l’échiquier libyen :

En Cyrénaique, le Général Khalifa Haftar passe à l’offensive contre les islamistes radicaux le 16 mai 2014 tout en dénonçant la légitimité du CGN jugé sous la domination des islamistes et des milices gangstéro-jihadistes de Misrata. Membre de la tribu des Ferjany rayonnant autour de Syrte, il fut un proche du colonel Kadhafi avant d’être écarté par ce dernier et de trouver refuge au début des années 1990 aux États-Unis près du siège de la CIA à Langley. Il retourne en Libye en 2011 à la faveur de la guerre en tant que chef de la branche militaire du Front National du Salut de la Libye (FNSL) et se voit nommé général. Ecarté, il réapparait en force le 14 février 2014 lors d’une vidéo postée sur internet appelant au gel des travaux du CGN et à la démission du gouvernement d’Ali Zeidan. Les autorités libyennes y voient une tentative de coup d’État. L’appui de sa tribu des Al-Ferjany le place au cœur d’une alchimie tribale stratégique située à la jonction de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine tout en renforçant sa capacité d’attraction et d’adhésion.

La dynamique enclenchée par l’opération dignité rallie en effet de nombreux soutiens internes et externes :

Le colonel Wanis Boukhamada, commandant des forces spéciales en Cyrénaïque, unité d’élite de l’armée régulière, l’ensemble des chefs d’états-majors de l’armée (terre, marine et forces aériennes), la puissante tribu de l’est libyen et du roi Idriss, les Al-Baraassa, l’ancien premier ministre Al Zeidan, Ibrahim Al-Jadhran contrôlant les puits et ports pétroliers de l’Est et chef des fédéralistes, la tribu des Al-Obeidate et le ministre de la culture Habib Lamine constituent autant de précieux soutiens susceptibles d’engendrer un basculement du rapport de force en faveur de la Cyrénaïque, historiquement dominée par la Tripolitaine. L’Est prendrait sa revanche sur l’Ouest. En réalité, le tableau est beaucoup plus complexe et il convient également d’identifier les soutiens à l’Ouest afin de dresser un tableau le plus objectif possible.

En effet, simultanément, le colonel Moktar Fernana, commandant de la police militaire, attaquait le 18 mai 2014en Tripolitaine, à la tête des milices de Zentan et du Djebel Nefusa, le CGN siégeant à Tripoli et dominé par les islamistes du Parti de la Justice et de la Construction (PJC) et du « Bloc de la Fidélité au Sang des Martyrs ». En réaction, Nouri Bousahmain, frère musulman et président du CGN demandait, le 19 mai 2014, l’appui et la protection des puissantes milices de Misrata, notamment les célèbres « Bouclier Central de Libye » et des troupes sous le contrôle du jihadiste Abdelhakim Belhaj contrôlant partiellement Tripoli.

À ce stade, se dessine ainsi une esquisse volatile et mouvante des acteurs en conflit : un axe hétérogène composé des forces et soutiens du Général Haftar à l’Est, des milices de Zinten et du Djebal Nefusa, des milices de la tribu des Warfallah et de la région de Syrte et un axe islamiste regroupant les milices de Misrata et l’ensemble des milices islamistes réparties sur l’ensemble du territoire telles que les milices de Derna, Ançar Al Charia, les milices d’Abdelhakim Belhaj à Tripoli, les milices Qaqa, Zenvaiq, la cellule des opérations des révolutionnaires de Libye, les islamistes étrangers, dont de nombreux tunisiens, etc. L’axe piloté par le Général Haftar pourrait bénéficier d’un soutien de taille. En effet, déjà présents dans le sud du pays, de nombreuses sources révèlent la création début juin 2014 par les anciens soutiens à Kadhafi d’un nouveau mouvement, « la résistance verte », soutenant la dynamique amorcée par le général Haftar. La libération fin mai 2014 d’anciens cadres de l’armée de Kadhafi emprisonnés à Benghazi abonde en ce sens.

Ce tableau relatif des forces en présence permet d’entrevoir le danger découlant d’un affrontement généralisé opposant ces deux axes risquant d’embraser l’ensemble du territoire libyen, de déstabiliser gravement la Tunisie voisine et de redessiner la carte régionale.

À ce stade, du fait de l’hétérogénéité et de la volatilité des alliances, l’issue du coup de force initié par le général Haftar demeure incertaine. Inspirée de l’expérience égyptienne pilotée par le Maréchal Al-Sissi, elle peut s’avérer lourde de conséquences compte tenu des spécificités de la Libye écartant toute analogie avec le scénario égyptien s’appuyant sur l’État égyptien et la puissance de l’armée régulière. Inversement, cette nouvelle dynamique amorcée conjointement par le Général Haftar et par le colonel Fernana peut aboutir à une restructuration politique et militaire de l’échiquier libyen offrant une nouvelle sortie de crise. Il est encore prématuré pour se prononcer d’autant plus que plane l’inconnu quant à l’attitude des grandes tribus et ethnies (Touaregs, Toubous, Arabes, etc.) du Grand sud libyen livré à l’anarchie et aux rivalités. Enfin, la feuille de route en 15 points adoptée le 25 mai 2014 par le Conseil Suprême des tribus tenu à El Azizia et appelant notamment à la dissolution du CGN et de l’ensemble des milices, à la remise en cause des contrats signés par le passé, etc. constitue un élément supplémentaire d’exacerbation des rivalités et d’affaiblissement des institutions transitoires.

Les ingérences étrangères

Le jeu des acteurs régionaux et des puissances étrangères sera déterminant quant à l’issue de la restructuration en cours de l’équation libyenne. En effet, chacun des axes évoqués précédemment bénéficie de soutiens extérieurs. L’Égypte et dans une moindre mesure l’Algérie ont apporté un soutien précieux au Général Haftar. Le timing de l’opération « Dignité » est en lui-même révélateur : précédent de quelques jours les élections égyptiennes, il s’agissait pour le Maréchal Al-Sissi, à travers un appui logistique et militaire, d’éviter la constitution à sa frontière ouest d’une base de repli pour les frères musulmans. Hafter aurait en l’occurrence été reçu à deux reprises par les services de renseignement égyptiens. Ceci confirme l’enracinement égyptien dans la récupération de l’opération libyenne : il y a là un souffle qui se renforce et qui se traduira par des répercussions géopolitiques à l’échelle régionale. Quant à l’Algérie, ce soutien, bien que dénoncé par les autorités, répond à plusieurs impératifs : évincer les islamistes du pouvoir en Libye, assurer la protection du territoire algérien contre les infiltrations de terroristes et d’armes et contrer les tentatives de déstabilisation du régime algérien s’inscrivant dans la continuité des révolutions arabes appuyées notamment par le Qatar. Citadelle assiégée, l’Algérie, compte tenu de ses vulnérabilités, de ses richesses et des incertitudes croissantes inhérentes à l’élection du président Bouteflika pour un quatrième mandat, se sait visée. Elle joue momentanément la préservation de son autonomie stratégique. En effet, les menaces aux frontières, l’éclatement de la cohésion sociale et le risque d’effritement de l’unité de l’armée hypothèque l’avenir du pays et ouvre des brèches propices aux ingérences étrangères. Sur le flanc sud, il est vraisemblable que de nombreux pays de l’arc sahélien, notamment le Niger et le Tchad, fassent preuve d’une neutralité bienveillante à l’égard de l’initiative du Général Haftar dans la mesure où celle-ci neutraliserait le foyer terroriste dans le sud du pays menaçant durablement ces pays. L’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, de concert avec l’Égypte, soutiennent le Général Haftar afin de contrer la pénétration du Qatar s’appuyant sur les frères musulmans, les milices de Misrata et les forces fidèles à Abdelhakim Belhaj. Selon Jeune Afrique, des avions « qataris et turcs auraient débarqué, les 21 et 22 mai 2014, à l’aéroport de Maatigua dans la banlieue est de la capitale libyenne d’importantes quantités d’armes destinées aux milices anti-Haftar. Belhaj aurait supervisé cette opération »[1]. Parallèlement, Al-Jadhrane, rallié à Haftar, bénéficie du soutien de l’Afrique du Sud et du conseiller du président Jacob Zuma, Philippe Solomon[2], proche des autorités israéliennes soucieuses de limiter les flux d’armes et les connexions entre islamistes libyens et le Hamas. Quant à la Russie et à la Chine, évincées à la faveur de la guerre menée par l’OTAN en Libye, elles ne manqueront pas d’apporter leur soutien à un acteur visant à neutraliser les islamistes radicaux (traiter la menace terroriste) et à relativiser l’influence des puissances occidentales. La Libye est ainsi au cœur d’un grand jeu à l’échelle régionale et mondiale.

Le jeu des puissances occidentales est teinté d’ambiguïtés : la France appelle à la retenue et au calme tout en ayant reçu à Paris du 29 avril au 2 mai 2014 Abdelhakim Belhaj[3] et apporté durant la guerre contre Kadhafi un soutien militaire aux milices de Misrata. La probable visite le 22 mai 2014 de Bernard-Henry Lévy (BHL) soulève également de nombreuses interrogations. Les États-Unis, à travers un communiqué du département d’État, déclarent relativement à l’opération conduite par le Général Haftar : « nous ne soutenons ni n’approuvons ses actions sur le terrain, pas plus que nous lui apportons assistance ». Néanmoins, outre son passé révélant des liens étroits avec la CIA, les multiples réunions de Haftar avec de hauts responsables militaires américains en Italie et l’envoi en Sicile, la veille du déclenchement de l’opération Dignité, de 300 militaires américains supplémentaires prêts à intervenir en vue de protéger les infrastructures diplomatiques américaines prêtent à interrogation. L’Occident, à la faveur des révolutions arabes, a apporté un soutien discret aux islamistes dits modérés dans l’objectif de neutraliser les plus extrémistes (l’écume hostile) en plaçant ces groupes face aux responsabilités de la gestion politique, économique, sociale et sécuritaire de leurs propres sociétés : telle était la parade globale à l’islam politique visant l’ensemble de la sphère de l’Islam. Au regard du scénario égyptien et compte tenu de l’évolution des rapports de force mondiaux, il est concevable que les États-Unis infléchissent leur soutien aux islamistes en Libye. Realpolitik et pragmatisme guidant la stratégie américaine, tout dépendra des garanties pouvant être offerte aux États-Unis par le Général Haftar et de sa relation aux puissances rivales.

La Tunisie, certainement consciente des enjeux libyens, soucieuse de voir la transition démocratique reprendre du souffle en Libye et harcelée par les diverses forces s’attaquant aux autorités libyennes prends une initiative diplomatique majeure : un dialogue national libyen associant toutes les parties légitimes et qui, de l’avis général, constitue la seule voie de salut pour la Libye et le triomphe de la finalité démocratique. Les consultations diplomatiques très larges donnent des chances effectives à cette initiative qui se heurte néanmoins à deux obstacles :

  • Une maladresse du Président Marzouki qui, répétant l’erreur déjà commise à l’égard de la Syrie, se prononce avec précipitation sur une évolution intérieure libyenne discréditant immédiatement la Tunisie et l’exposant à des risques majeurs ;
  • Le coup de force du Général Haftar qui tranche le débat et semble remettre la Libye sur la voie d’un régime militaire à l’égyptienne.

En juin 2014, deux forces prévalent désormais dans la sphère arabe au lendemain de la révolution populaire de 2011 :

  • L’avance irrésistible mais encore fragile et vulnérable de l’ordre démocratique en Tunisie, berceau de la révolution ;
  • La contre-révolution prenant racine en Égypte et qui semble s’étendre à la Libye, tandis que le destin de la Syrie, du Yémen et des autres expériences velléitaires reste indécis.

Enfin, de manière générale, le chaos libyen pèse directement sur la sécurité de la Tunisie, mais également de l’Algérie, du Niger, du Tchad et plus globalement des théâtres maghrébins et méditerranéens. L’avenir de la Libye, proche des foyers de tension et de vulnérabilité que sont le Darfour, l’espace toubou, le fondamentalisme islamiste de Boko Haram et l’Égypte, est au cœur de l’équation sahélo-maghrébine. Dans l’éventualité d’une insurrection jihadiste en Égypte, le sud-ouest du pays pourrait constituer un nouveau foyer d’instabilité dans le prolongement du sud libyen vers le Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Nigéria. La contagion n’est qu’une question de temps, l’insécurité s’étant d’ores et déjà propagée dans la région tchado-nigériane à la faveur d’un continuum ethno-religieux transfrontalier favorable. Le Niger est en alerte. Enfin, l’effondrement de la RCA en voie de somalisation sur fond de conflits ethniques et l’instrumentalisation nouvelle du fait religieux opposant chrétiens et musulmans élargit l’espace de crise et nourrit les facteurs de tension. Une vaste zone grise prendrait ainsi forme reliant horizontalement l’océan Atlantique à l’Égypte et au Soudan et, verticalement, l’Afrique du Nord à l’Afrique de l’Ouest. En ce sens, la stabilisation de l’espace sahélien ne pourra être effective qu’au prix de la neutralisation du foyer terroriste dans le sud libyen irradiant vers l’ensemble des pays voisins. Certaines sources évoquent d’ores et déjà l’utilisation par les États-Unis et d’autres puissances du territoire tunisien comme base arrière pour mener une opération militaire en Libye donnant ainsi du crédit à l’existence d’une base secrète américaine dans le sud du pays et exposant la Tunisie au risque de représailles de la part de jihadistes percevant une nouvelle agression contre une terre de l’Islam. Cette hypothèse prend un relief particulier lorsque l’ancien Premier ministre libyen, Ali Zeidan, condamnant la détérioration de la situation sécuritaire dans le pays, évoquait la possibilité d’une intervention étrangère risquant d’ouvrir la voie à une nouvelle colonisation de la Libye. En l’occurrence, des forces spéciales américaines et des commandos algériens apportent leur appui aux forces libyennes pour lutter contre le terrorisme. Enfin, en écho aux propos tenus par le CEMA[4] français Edouard Guillaud devant les membres de l’association des journalistes de défense, le ministre nigérien de l’intérieur appelait le 5 février 2014 les États-Unis et la France à intervenir dans le sud libyen. La boucle serait ainsi bouclée : l’intervention de l’OTAN en Libye sans tenir compte de l’après conflit et du changement de régime s’est traduite par la crise malienne engendrant elle-même un effet de souffle déstabilisant toute la scène sahélienne, situation propice à la justification d’une pénétration des puissances occidentales au détriment des puissances rivales (Russie, Chine, Inde, Iran, etc.) sur fond de lutte contre le terrorisme et le crime organisé.

Mehdi Taje*
Realpolitik

* Expert en géopolitique et en méthodologies de la prospective et de l'anticipation, il enseigne ces disciplines à l'Université de Tunis, à l'Institut de Défense Nationale (IDN, Tunis), à l'Institut des hauts commis de l'État à l'ENA (Tunis) et à l'École Supérieure des Forces de Sécurité Intérieure. A travers ses travaux sur le Sahel et l'Afrique, M. Taje aspire à développer une nouvelle analyse de la conflictualité de ces espaces en s'appuyant sur l'approche systémique et géopolitique.



              

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