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La Libye et la dictature des milices


International
Jeudi 21 Novembre 2013 - 11:56

Les «révolutionnaires» ont confondu liberté et démocratie avec violence et haine, et plongé le pays dans le chaos.


Un check-point à l'entrée de Tripoli, Libye, 18 novembre 2013 / Reuters
Un check-point à l'entrée de Tripoli, Libye, 18 novembre 2013 / Reuters
On s’attendait, après la chute du dictateur Kadhafi, à un resserrement des liens, voire à une réelle solidarité entre Libyens, pour conjurer la dissolution de leur société et de leur Etat, sous la pression de divers groupes sectaires et fanatiques. Malheureusement, avec le gouffre sécuritaire dans lequel se trouve, à l’heure actuelle, la Libye, «les révolutionnaires» libyens donnent raison à tous ceux qui estimaient que, très vite, ils allaient confondre la liberté et la démocratie avec la violence, la haine et l’insécurité.
 
Malgré l’avènement d’un pouvoir légal et légitime, de véritables milices se sont rendues, de manière étrange, réellement «maîtresses» de l’Etat. Les exemples les plus emblématiques de la puissance de fer et de feu de ces milices, ce sont les enlèvements du Premier ministre libyen et du numéro 2 des services des renseignements du pays.
 
Fracas des canons
 
Curieusement, ces milices sont très bien équipées et lourdement armées, mieux que les forces de l’armée dite régulière. Mais où trouvent-elles et par quels circuits se procurent-elles toutes ces armes et minutions?
 
Le drame est que, face à ce gouffre sécuritaire, dans ce pays installé dans un «état de guerre permanente», on ne voit se dessiner aucune stratégie tant en interne qu’à l’externe pour que l’ «Etat» retrouve la stabilité, et la société libyenne, la paix. Pendant ce temps, chaque milice n’a qu’un rêve: étendre de jour en jour sa zone d’influence. La détresse et l’impuissance du peuple libyen sont telles que l’expression «armée libyenne» a fini par susciter humour, blagues et sarcasme. L’homme de la rue libyenne aime se remonter le moral avec cette blague. «L’armée… en Libye». C’est dire combien l’accentuation de la défiance de l’armée dite régulière par les milices, plonge les Libyens dans la colère, la résignation, tout en infligeant des blessures irrémédiables à leur orgueil national.
 
Et, personne ne sait quand s’éteindra le fracas des canons entre groupes armés rivaux. La Libye postrévolutionnaire est devenue une sorte de champ clos à l’intérieur duquel les milices rivales prennent du plaisir à s’affronter, des affrontements dont les soubassements sont plus tribaux que politico-idéologiques.
 
Bien sûr, on ne cesse pas, et on ne cessera pas de donner à ce gouffre sécuritaire, de multiples interprétations. Mais pour comprendre comment le peuple libyen pourrait sortir du plus grand désastre de son histoire, il convient de rappeler quelques vérités outrageusement oubliées, voire occultées.
 
La «révolution» a rendu au peuple libyen sa liberté, c’est-à-dire la possibilité pour les Libyens, dans le cadre de leur nouvelle Constitution, de choisir leur mode de vie et de pensée, de participer à la désignation de leurs gouvernants. Mais il convient de souligner que les «révolutionnaires» libyens se sont eux-mêmes lourdement trompés sur ce qu’ils ont pompeusement appelé «révolution».
 
Comme l’a si brillamment étudié Raymond Aron, «une révolution s’envisage à trois points de vue: changement des hommes, changement des institutions, changement de l’esprit ou des mœurs». Or, à quoi avons-nous assisté jusque-là? Au fanatisme, à l’intolérance, faisant de la Libye un pays au bord de la guerre civile. Car, les milices ont décidé d’organiser elles-mêmes, politiquement et par la «loi des armes», cette intolérance et ce fanatisme. Dans leur vision, les mots «sécurité», «stabilité», «paix» sont devenus de véritables «grues métaphysiques».
 
Peuple en péril
 
En vérité, au sein de ceux qu’on a appelés les «révolutionnaires» en Libye, une fraction importante considère toujours que, grâce au «djihad», il faut faire en sorte que la «charia» puisse régir la vie citoyenne du pays. Cette fraction entreprend tout pour substituer les «valeurs et la loi religieuses» aux «valeurs démocratiques et citoyennes».
 
Or, l’histoire des sociétés humaines nous enseigne qu’une telle option constitue, pour toute société, pour tout Etat, un risque démesuré d’antagonismes et d’exclusivismes inéluctablement violents. En Libye, nous nous trouvons en face d’un processus politique reposant sur un rejet radical de toute idée de citoyenneté.
 
Mais ce qui est terrible, c’est l’instrumentalisation de la religion par la nouvelle équipe dirigeante afin de mieux faire oublier sa propre incapacité à assurer au peuple libyen une vie libre, pacifique et digne. Rappelons que toutes ces milices sont engagées dans «une entreprise totalisante et totalitaire», complètement incompatible avec les valeurs démocratiques et libérales. Pour éradiquer cette violence fratricide, il est nécessaire de séparer, en Libye, le religieux du politique, afin de faire des Libyens de véritables citoyens. Cela dit, il convient aussi de relever que l’héritage que tout dictateur lègue, ce n’est pas seulement un Etat en faillite, une économie chaotique et une société déchirée. Mais le dictateur laisse derrière lui la trace des poisons qu’il s’est ingénié à répandre au terme d’un règne interminable.
 
L’héritage de Kadhafi, c’est d’abord un régime bâti, avec Le Livre Vert, sur un mépris total de la vie humaine. Certes, à l’heure actuelle, le gouvernement d’Ali Zeidan est animé par le souci de restaurer la sécurité sur tout le territoire libyen. Mais face à la «puissance» des milices, a-t-il encore une chance d’y parvenir? Rien n’est moins sûr.
 
En vérité, il ne sait pas avec quels moyens mettre fin à ce gouffre sécuritaire. Pourtant, il lui faudra commencer par reconstituer, avant tout, «une véritable armée nationale». A l’heure actuelle, laissé à lui-même, tout seul, le gouvernement libyen n’est pas en mesure de relever cet immense défi. L’UA, la Ligue arabe et l’ONU doivent impérativement voler au secours du peuple libyen, un peuple en péril.
 
Quant aux puissances étrangères, on a le sentiment que ce gouffre sécuritaire les arrange. Mais peu importe, face au triomphe de la dure «loi» des milices, il faut sauver le peuple libyen. Farouchement épris de liberté, de paix, de démocratie, d’indépendance, le peuple libyen est lassé par cette guerre fratricide entre milices, et contre l’Etat.
 
Mais existe-t-il encore la volonté de constituer, entre Libyens, «une communauté politique»? Qu’on le veuille ou non, ce gouffre sécuritaire ne peut être surmonté sans une implication du peuple libyen lui-même. Oui, la Libye peut encore et doit s’intégrer au monde. Pour ce faire, il incombe à chaque Libyen de cultiver en lui «l’esprit voltairien»: «Je n’accepte aucune de vos idées, mais je suis prêt à risquer ma vie pour que vous ayez le droit de les exprimer.» A défaut, nul miracle ne substituera ici l’ordre au chaos.

Source : Le Pays
Mamoudou Kane


              

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