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LIBYE : La sécurité, le casse-tête des nouvelles autorités


International
Mardi 8 Janvier 2013 - 09:58

Comment désarmer les milices alors que certaines assurent la garde de bâtiments officiels et les patrouilles de quartier ? En attendant de trouver une solution, enlèvements, attaques et affrontements se multiplient dans le pays.


Beaucoup de milices armées ayant participé au soulèvement libyen n'ont pas encore rendu les armes, et tentent de peser sur la vie politique nationale - Magharebia/FlickR/CC
Beaucoup de milices armées ayant participé au soulèvement libyen n'ont pas encore rendu les armes, et tentent de peser sur la vie politique nationale - Magharebia/FlickR/CC
Assis sur le canapé d'un salon modeste, Abdulqader Shaaban tend la photo de son frère mort, pour faire comprendre aux visiteurs en quoi il n'est pas comme tous ceux qui, par milliers, ont perdu la vie depuis un an dans cette ville de Libye. Ce cliché grand format, en couleurs, montre Omran Shaaban, 22 ans, un homme mince au regard froid, vêtu d'une veste en cuir noir, les bras croisés sur la poitrine, avec dans une main son pistolet, et dans l'autre, l'arme en plaqué or que portait Muammar Kadhafi le jour où il a été capturé, passé à tabac et tué.

Omran est considéré comme l'un des rebelles ayant débusqué le dictateur dans son ultime cachette (un tunnel de drainage des eaux), près de Syrte, le 20 octobre 2011. Le jeune homme est mort en septembre dernier des suites de ses blessures après avoir été enlevé, battu et sans doute torturé par des partisans de Kadhafi à Bani Walid, ville historiquement fidèle à l'ancien chef de l'Etat libyen.

Indignés, les sept frères d'Omran, soutenus par des milices et des hommes politiques locaux, ont organisé des manifestations et contribué à convaincre le Congrès général national (CGN), à Tripoli, de lancer une opération militaire à Bani Walid afin d'en finir avec les dernières poches de partisans de l'ancien régime et d'y désarmer les milices.

Au cours des combats qui s'en sont suivis en octobre, des dizaines d'hommes sont morts et des dizaines de milliers d'autres se sont enfuis. La majorité des hommes politiques et des combattants estime que l'opération était une nécessité et fut un succès (malgré d'importantes violations de leurs droits dénoncées par des habitants de Bani Walid). Mais pour beaucoup, cet épisode est surtout révélateur des difficultés auxquelles est confronté le nouveau gouvernement.

Près de deux ans après le début du soulèvement armé qui devait mettre à bas le régime de Kadhafi, les milices qui s'étaient alors formées pour le combattre semblent loin d'être véritablement intégrées aux forces nationales de sécurité, et certaines profitent du prestige considérable dont elles jouissent pour peser sur les décisions politiques et de sécurité face à un gouvernement balbutiant et fragile.

Des jeunes gens passionnés

Début novembre, quelques jours avant que les Shabaan ne nous racontent leur histoire, l'hôtel Rixos à Tripoli bruissait en fin de soirée des échanges entre deux groupes bataillant pour façonner l'avenir de leur pays : d'un côté les membres élus [le 7 juillet 2012] du CGN, de l'autre des dizaines de chefs de milices venus de tout le pays.

Les miliciens (des barbus en treillis, d'autres en tunique traditionnelle, et quelques rares en costume et transportant des mallettes remplies de leurs listes de doléances en plusieurs exemplaires) étaient réunis au rez-de-chaussée. Les politiques, eux, se trouvaient à l'étage, devant les tables dorées du café, plongés dans d'intenses discussions.

"Ces milices sont formées de jeunes gens passionnés, qui se sont retrouvés les armes à la main, et ils ont aujourd'hui le sentiment d'avoir remporté la victoire", estime Ahmed Langhi, un député de Benghazi, dans l'est du pays. "Ils ont le sentiment d'avoir le droit de décider du futur de la nation." En octobre, des manifestants, parmi lesquels des combattants rebelles, s'étaient massés devant un centre de conférences voisin où était réuni le Congrès, afin de protester contre la désignation au sein du nouveau gouvernement de plusieurs ministres ayant exercé des responsabilités sous Kadhafi.

Alors que la manifestation s'échauffait, des combattants, mais aussi des gardes gouvernementaux, se sont mis à tirer en l'air. Ces tirs n'ont pas fait de blessé, mais ils témoignent de la difficulté qu'ont les autorités à prendre des décisions susceptibles de mécontenter les milices. Les hommes politiques se sont émus de l'incident au point d'envisager de déplacer l'ensemble du gouvernement dans la petite ville d'Al-Bayda, moins accessible, à l'est de Benghazi. L'investiture du gouvernement a finalement eu lieu le 16 novembre dernier, et à une seule exception, tous les ministres controversés ont reçu l'aval de la Haute commission de l'intégrité.

A en croire Ahmed Langhi, 70 % des armes en circulation en Libye sont toujours aux mains des milices, et le député ne croit guère aux efforts du gouvernement de transition pour intégrer ces combattants, moyennant rémunération, aux services de sécurité des ministères de l'Intérieur et de la Défense. En payant ces hommes au lieu de négocier avec eux, les autorités centrales ont sapé leur propre pouvoir, juge-t-il.

"Nous n'avons rien contre les membres du gouvernement, mais quand ils se trompent, nous devons les arrêter", estime pour sa part Bashir Ragiab, un des participants en costume de la réunion des combattants, un homme excentrique aux yeux fous. Il dit être consultant pour une brigade aujourd'hui placée officiellement sous la tutelle du ministère de la Défense, et en appelle à la création d'un conseil de révolutionnaires qui aurait un droit de veto face au gouvernement. Par cet appel, Bashir Ragiab va plus loin que la plupart de ses pairs, et ces combattants n'ont d'ailleurs rien d'un groupe uni. Leurs demandes ont tendance à changer d'une semaine sur l'autre, et les hommes politiques semblent incapables de leur tenir tête, à moins qu'ils n'aient peur d'eux.

Un espace laissé vide par l'Etat

Hassan Al-Amin, un député de Misrata, assure que la division règne entre les brigades de sa ville. "Les vrais révolutionnaires veulent accepter le système démocratique, dit-il. Mais il y en a aussi qui poussent l'idée de liberté trop loin et font pression sur le gouvernement par la violence."

Les quatre mois qui se sont écoulés entre les élections, en juillet, et la formation du gouvernement, auront sans doute exacerbé les problèmes de sécurité et permis aux milices de gagner en puissance et en influence. Selon un expert en sécurité occidental, dans plusieurs villes du pays, ce sont encore bien souvent des milices indépendantes qui gardent les bâtiments et assurent les patrouilles de quartier.

"Elles occupent un espace laissé vide par l'Etat, mais elles fournissent aussi un service, et la population est donc prête à faire avec pendant quelque temps", analyse l'expert. Le gouvernement cherche "la carotte et le bâton dont il pourra user avec ces factions militaires, mais pour l'heure, il n'a ni l'une ni l'autre."

A Benghazi, où quatre Américains ont trouvé la mort en septembre dans un attentat contre leur consulat, le chef de la sécurité est un homme visiblement défait. Fawzi Wanis, qui appartient au Conseil suprême de la sécurité (CSS), un organe du ministère de l'Intérieur, a 16 000 hommes sous ses ordres - dont beaucoup ne sont pas formés. La situation dans la ville est de son propre aveu "désastreuse" et continue de se détériorer. "Je crois que le gouvernement va devoir mettre de l'ordre dans ses affaires. Le ministère de l'Intérieur n'est pas vraiment installé, il ne paie pas les salaires, ne fournit pas le matériel..."

Fawzi Wanis espère que le gouvernement va mettre sur pied une police plus efficace. Ensuite, explique-t-il, lui pourra reprendre son métier de directeur des télécommunications, comme avant la révolution. Certains combattants disent eux aussi avoir d'autres plans de carrière, mais ils reconnaissent avoir du mal à ne plus voir la violence comme une solution.

Début novembre, la rue Zawyia, dans le centre de Tripoli, a été le théâtre pendant 24 heures d'affrontements entre deux factions rivales du CSS qui ont alors mené leurs vendettas personnelles à coups d'armes lourdes et de course-poursuite dans les ruelles, pour finir par incendier une maison. Le lendemain, des jeunes hommes d'un des deux camps se sont rassemblés devant le bureau de poste qu'ils sont chargés de garder. Excités par l'effet de groupe, montrant fièrement les bandages sur leurs blessures, ils assurent ne pas avoir eu l'intention de tuer (ce qu'ils n'ont pas fait) mais ne pas vouloir non plus continuer éternellement d'assurer ces petits jobs de sécurité.

Leurs yeux s'éclairent au souvenir des combats de la veille, des tirs et du pillage qu'ils ont mené dans les locaux de leurs adversaires à la recherche de "trophées" rappelant l'ère Kadhafi. "On se serait cru au temps de la révolution, a dit l'un d'eux. Nous nous battions pour défendre nos droits."

Alice Fordham
Pour The National
Lu sur courrierinternational.com
Mamoudou Kane


              

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