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LA VRAIE RÉVOLUTION "NUCLÉAIRE" IRANIENNE


International
Jeudi 20 Février 2014 - 11:48

Les débats nucléaires entre l’Iran et le P5+1 (les cinq membres du Conseil Permanent de Sécurité de l’ONU et l’Allemagne) sont de retour ce mardi à Vienne. Les enjeux ne pourraient pas être plus élevés. Cela va être une route longue et tortueuse. Des agendas cachés de part et d’autre aspirent fortement à ce que ces pourparlers échouent – et ne s’épargneront aucun effort dans ce sens.


LA VRAIE RÉVOLUTION "NUCLÉAIRE" IRANIENNE
Le Chef Suprême Ayatollah Khameneï aurait pu être interprété comme étant un réaliste stoïque, quand il a dit qu’il n’aboutiront nulle part. C’est comme si le Chef Suprëme avait lu "Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare" (Crise fabriquée: l’histoire cachée de l’épouvantail nucléaire iranien, ndt), un livre crucial par le lauréat du prix Martha Gellhorn Gareth Porter qui sort aujourd’hui à New York. Dans le livre, Porter démonte de fond en comble tout le récit du dossier nucléaire iranien tel que vendu au monde par l’administration de George W. Bush et néo-cons assortis, avec le Likoud israélien.

Et cela ne s’arrange pas, en termes de perspectives d’arriver cette année à un accord final. Selon Porter, "l’administration Obama a introduit le sujet de ‘possibles dimensions militaires’ dans les négociations sur le nucléaire. Ceci veut dire que les USA vont demander des explications pour des ‘preuves’ que les faits ont démontré avoir été fabriquées. C’est une décision qui pourrait menacer la conclusion d’un accord final avec l’Iran." Pendant ce temps, mardi de la semaine dernière, des millions de personnes sont sorties dans les rues de Téhéran lors d’un rassemblement gigantesque pour célébrer les 35 ans de la Révolution Islamique. Comment est-ce possible? En dépit de toute sa mauvaise gestion, le taux d’illettrisme en Iran a presque été réduit à zéro. Les femmes sont des électrices actives et participantes (essayez ne serait-ce qu’aborder le sujet dans le paradis de la Maison de Saoud). Il y eu de notables progrès scientifiques, même sous de lourdes sanctions. La poursuite d’un programme nucléaire civil est une affaire de consensus national.

Ce billet – incidemment, publié par al-Arabiya, qui est contrôlé par la Maison de Saoud – essaye au moins de ne pas avoir l’air de n’être que de la crasse propagande arabe, posant un argument valable sur la vraie menace pour la Révolution Islamique, disant qu’elle vient du mécontentement de la jeunesse à travers l’Iran. Mais ce n’est pas le point crucial. La République Islamique ne va pas s’effondrer du jour au lendemain. Ce qui est beaucoup plus important, c’est de revisiter les raisons qui ont été la clé déclenchant la Révolution il y a 35 ans, et pourquoi, quand il s’agit de l’indépendance géopolitique iranienne, elle reste toutefois populaire. Cela pourrait aussi nous éclairer sur les raisons qui font que l’Occident – et surtout les USA – refuse encore de normaliser ses relations avec l’Iran. Après tout, ce qui s’est passé il y a 35 ans en Iran n’a jamais, pour commencer, vraiment été compris aux USA.

En termes géopolitiques, c’était là la réelle révolution "nucléaire" – l’un des développements les plus conséquents de ce qu’Eric Hobsbawm a défini comme "le court vingtième siècle". Et peut-être est-ce ce que le Chef Suprême voulait entendre en disant que les discussions ne menaient nulle part; c’est certainement le cas tant que Washington, en particulier, refuse d’abandonner le réductionnisme envers l’Iran, les considérant comme une bande de fanatiques. Aussi tôt que durant la présidence d’Harry Truman, les USA ont soutenu la dictature du Shah d’Iran, sans restrictions. Pas étonnant que ces vieux jours manquent tellement. En 1953, après le coup de la CIA contre Mohammed Mossadegh, le Shah – qui vivait surtout sur la Côte d’Azur – a été "invité" à régner en tant que fantoche de la CIA (John F. Kennedy l’avait rencontré pendant des soirées folles sur la Côte d’Azur et avait trouvé qu’il était un mégalomane dangereux). En retour du rétablissement des "droits" britanniques sur le pétrole perse, Washington s’est octroyé 55% des concessions et les Rosbifs ont eu droit au reste. La CIA a entraîné la Savak – la police secrète du Shah. C’étaient les jours heureux.

Non seulement le Shah excellait dans son rôle de gendarme des intérêts politico-économiques US dans le Golfe Persique; comme il ne partageait pas la haine arabe envers Israël, TelAviv avait accès au pétrole perse (ce qui a pris fin quand Ayatollah Ruhollah Khomeini a pris le pouvoir). Le Shah réprimait sans pitié et persécutait chaque parti politique en Iran et a même massacré des Kurdes (Saddam Hussein prenait des notes). Il a commencé à prendre sa propre propagande au sérieux, y compris en croyant au mythe qu’il était un nouveau Roi des Rois. Il est devenu le premier supporter du choc pétrolier de l’OPEP en 1973, pour lequel il a reçu le feu vert par nul autre que Henry Kissinger. Brièvement, c’était l’une des suites de la "doctrine Nixon" de 1972, quand il est devenu clair que la défaite US au Vietnam était une histoire bouclée. C’est alors que "Tricky Dicky" (Richard le Roublard, ndt) a commencé à donner des galons à des garde-champêtres dans tout le "monde libre".

Et aucune région n’était aussi cruciale que le Golfe Persique. Le Shah prenait son pied. Mais il se plaignait toujours qu’il n’avait pas assez de thunes pour acheter toutes ces armes que le complexe militaro-industriel lui offrait. Alors Kissinger – un garçon de courses des Rockefeller – a trouvé la combine, avec l’augmentation des prix du pétrole par l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole, ou OPEP. Avec ce coup, Kissinger a dans l’instant gonflé les bénéfices du Big Oil US – qui à l’époque rassemblait cinq des Sept Sœurs, et surtout en comptait trois qui appartenaient aux Rockefeller (Exxon, Mobil et Socal). En même temps, puisque le Japon et ensuite l’Allemagne de l’Ouest dépendaient beaucoup plus du pétrole perse que les USA, Kissinger avait trouvé le moyen parfait pour torpiller la dévastatrice compétition commerciale et industrielle japonaise et allemande. Vous ne trouverez rien de tout ceci dans les tomes pompeusement ambitieux, ou par ailleurs dans aucun dossier des médias corporatistes US.

Mais cela explique une bonne partie du monde qui est sorti du "choc pétrolier". Comme la plupart des marionnettes US – quelle arrogance! – le Shah n’a jamais compris qu’il n’était que ça, une marionnette. Son modèle économique de corporations multinationales tel qu’il a été appliqué à l’Iran a eu les résultats prévisibles; tout comme aujourd’hui (même en Europe et aux USA), une infime minorité consommant à s’en péter la panse et une énorme majorité de plus en plus misérable, alors que le Shah avait misé sur des cultures agricoles commerciales plutôt que sur une réforme agraire pour garantir la subsistance de millions de paysans – dont beaucoup, de pieux Chiites illettrés – qui s’étaient fait virer de leurs campagnes par l’agri-business états-unien, qui les dédaignait comme main d’œuvre superflue.

Ces foules misérables ont enflé Téhéran et d’autres grandes villes iraniennes, se transformant en la base populaire de la Révolution de Khomeïni. Et le reste est de l’histoire. Ensuite Jimmy Carter – ce Hamlet plouc – alors qu’il faisait encore campagne pour la présidence contre Gerald Ford en 1976, a reconnu lors d’un débat que le Shah était un tortionnaire. Deux ans plus tard, en tant que président, Carter le considérait alors comme "une île de stabilité" et "un ami". Pendant les années ’70, c’était "juste" que l’Iran poursuive un programme nucléaire, parmi d’autres motivations pour intimider le nationalisme arabe révolutionnaire. Pourtant maintenant, sous une République Islamique, un programme nucléaire civil est une "menace existentielle".

Le banquier du Shah était David Rockefeller, qui ne se fatiguait jamais d’encenser le "patriotisme" et la "tolérance" de son client, sans parler de son élan modernisateur – le tout dûment répété par les médias corporatistes alors même qu’Amnesty International et le Département d’État US lui-même possédait des montagnes de documents prouvant que le Shah était l’un des tortionnaires les plus actifs de l’histoire moderne. Ce qui comptait étaient les excellents dividendes qu’il ramenait alors à Chase Manhattan. Il n’est pas possible de perdre de l’argent à sous-estimer l’imbécilité des médias corporatistes US. Quand la Révolution Islamique a commencé, les médias US à l’unisson ont dit au monde que le Shah était indéfectible; que Khomeïni et ses suiveurs étaient une minorité de fanatiques religieux; et que la réelle motivation pour la révolution était que le Shah était un Grand Modernisateur (le script Rockefeller), rejeté par ces mêmes fanatiques religieux. Il convient de dire que ce script sert encore aujourd’hui. Quand le Shah a fui l’Iran, tous les médias US ont gobé le mensonge d’un "départ en vacances".

Quand Khomeïni est monté à bord de ce vol d’Air France à Paris et est arrivé à Téhéran dans un triomphe absolu, ce n’est pas surprenant que personne aux USA n’avait la moindre idée de ce qui se passait. Les médias US préféraient railler le "fanatisme" de Khomeïni – qui à l’époque faisait pâle figure à côté du Pape Jean Paul II, qui considérait les femmes comme une espèce inférieure. La bourgeoisie iranienne -moderne, sociale, démocrate, légataire de la ligne politique de Mossadegh – parvenait à susciter beaucoup de soutien de la part des progressistes en Europe.À l’époque, où le journal Le Monde était encore un journal de qualité, et pas le torchon sous-états-unien qu’il est devenu aujourd’hui, il suffisait de lire les billets du correspondant émérite Éric Rouleau pour en avoir la confirmation.

LA VRAIE RÉVOLUTION "NUCLÉAIRE" IRANIENNE
Khomeïni, pour sa part, avait le charisme (et cette voix spectrale sur les cassettes audio), soutenu par la seule organisation politique tolérée par le Shah, à peu près 160000 mollahs, qui ont dûment mobilisé ces foules misérables rendues inutiles par les intérêts agro-industriels états-uniens. Pourtant, dès le départ, Khomeïni avait négocié avec la bourgeoisie – comme lorsqu’il nomma Mehdi Bazargan comme premier ministre et Bani Sadr comme président (un socialiste et modernisateur à l’occidentale).

Ce n’est que lorsque le système du Shah avait été totalement éradiqué que Khomaïni est entré en sur-régime pour purger tout le monde sauf ses disciples religieux – recréant, à une moindre échelle, l’enfer du Shah, mais au nom d’Allah. Eh bien, comme l’a dit Mao, aucune révolution n’est une soirée-cocktail. Pour ce qui est de Jimmy "Hamlet" Carter, il n’a jamais officiellement reconnu Khomeïni comme étant le dirigeant iranien. Washington n’a même pas essayé de lui parler. Un soupçon d’intelligence géopolitique aurait vu les États-Uniens essayer de partager le thé avec lui quand il était en exil à Paris. Mais David Rockefeller et son perroquet Kissinger auraient braillé, et donc un Carter apeuré se retira dans sa coquille. Après la Révolution Islamique, Washington ne rendit jamais les quelques $60 milliards que le Shah et sa famille avaient dérobé à l’Iran. Ce catalogue de désinformation des années ’70 et ’80 est aujourd’hui reflété par la désinformation de ces dernières années autour du programme nucléaire iranien.

Pas étonnant que la plupart des États-Uniens – et plein d’Européens – restent dans le flou. Quand Khomeïni est mort – et je me souviens avec clarté chaque journal en Europe, le 5 juin 1989, partageant la première page entre cet événement et Deng Xiaoping ordonnant le massacre de Tiananmen – le grand philosophe Daryush Shayegan, un ancien professeur de l’Université de Téhéran, publia un superbe article dans Libération expliquant la vue d’ensemble, depuis l’ "héritage" du Shah à Khomeïni. Shayegan écrivit que les deux hommes, le Shah et l’Imam, avaient commis les mêmes erreurs fatales et "incarné, chacun à sa manière, deux traits typiquement iraniens: la schizophrénie culturelle et le rêve de grandeur". Tout le drame a concerné deux Irans juxtaposés: l’Iran impérial et "l’Iran souffrant du sang du Martyr". Les deux ont exprimé un rêve impossible et, "comme le dirait le poète mystique du XIIè siècle Ruzbehan de Shiraz, la même "démence de l’inaccessible". Aujourd’hui, 35 ans après la Révolution Islamique, ce que recherchent les Iraniens est à peine inaccessible: la fin des sanctions occidentales et un terme à ce que certaines sections de l’Occident traite année après année le pays comme une bande de "fanatiques" religieux.

La Russie, la Chine, la Turquie, le Pakistan, d’autres nations asiatiques, toutes les nations latino-américaines, toutes les nations africaines, tous traitent l’Iran normalement. Au-delà du clash de "flexibilité héroïque" contre l’exceptionnalisme états-unien, si seulement l’establishment US pouvait enfin surmonter la chose, et gérer – de façon réaliste – ce qui s’est passé en Iran il y a 35 ans. Alors seulement ces négociations à Vienne mèneront-elles quelque part, et nous pourrons avoir un accord nucléaire en 2014.

Source: reseauinternational
Noorinfo


              

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