Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

L'apostasie relance la peine de mort en Mauritanie


Lu sur le web
Dimanche 10 Mai 2015 - 16:00

Un jeune blogueur, Mohamed Cheikh Ould Mkheitir a été condamné à mort le 24 décembre dernier, pour « apostasie ». La République islamique de Mauritanie n’a pas aboli la peine capitale mais n’exécute plus depuis 1987. Ce jeune homme risque de payer de sa vie le fait d’avoir critiqué la hiérarchie sociale dans son pays.


L'apostasie relance la peine de mort en Mauritanie
Mohamed Cheikh Ould Mkheitir, 30 ans, un Maure arabo-berbère, a été arrêté le 2 janvier 2014 par la police à Nouadhibou, ville portuaire de Mauritanie. Son tort ? Avoir publié sur Facebook un texte en arabe intitulé « La religion, la religiosité et les forgerons ».

Dans ce texte, il comparait l’attitude « sectaire et tribaliste » du Prophète Mahomet envers les Juifs d’Arabie du VIIe siècle à celle des Zwaya d’aujourd’hui (groupes traditionnels religieux en Mauritanie) à l’égard de la caste des forgerons. Une dénonciation de la société traditionnelle mauritanienne organisée en castes.

Mêler le nom du Prophète à une critique sociale lui vaut d’être repéré par les islamistes qui veillent sur les réseaux sociaux. Ils montent l’affaire en épingle provoquant un scandale. Titulaire d’une licence de gestion et employé comme comptable, Ould Mkheitir est aussi le fils du préfet de Nouadhibou. Il aspire à une certaine reconnaissance sociale, mais n’en reste pas moins issu de la caste inférieure des forgerons, qui regroupe les artisans et les griots en Mauritanie. Ses membres se vivent parfois comme des citoyens de seconde zone, entre les nobles et les anciens esclaves « affranchis » – les Haratines – comme on les appelle dans un pays qui n’a officiellement aboli l’esclavage qu’en 1981.  

 

SON AVOCAT JETTE L’ÉPONGE

À Nouadhibou, des manifestations ont réclamé la mort du « blasphémateur » dans la foulée de son arrestation. Le 6 mars 2014, des habitants de Nouakchott défilent, appelant à la mort d’Ould Mkheitir. Le président Mohamed Ould Abdel Aziz, un général arrivé en 2008 au pouvoir par un coup d’État, s’adresse à la foule. Tout de blanc vêtu, enturbanné à la mode salafiste, il rappelle que la République islamique de Mauritanie « n’est pas laïque », le crime ne restera pas impuni... 

La pression est telle que le premier avocat d’Ould Mkheitir, Mohameden Ould Icheddou, jette l’éponge. Il renonce à le défendre, après avoir reçu des menaces de mort. De son côté, l’accusé ne cesse de crier son innocence. Lors de son procès, il fait amende honorable et exprime son repentir. Il est condamné à mort le 24 décembre 2014 pour « apostasie ».

Ce qui suppose qu’il ait publiquement tourné le dos à l’islam. Selon l’islamologue marocain Rachid Benzine qui s’intéresse à cette affaire, ce « crime » n’était pas sanctionné dans la tradition coranique du VIIe siècle, « ce n’est qu’avec des hadiths apparus au IXe siècle que des hommes se prennent pour le bras armé de Dieu sur terre, et commencent à sanctionner l’apostasie, dans un contexte d’expansion de l’islam avec une large population de néo-convertis ».

Cheikh Ould Mkheitir ne cesse de démentir toute apostasie. « À tous ceux qui ont sciemment mal compris mon propos, vous savez bien que je n’ai pas blasphémé à l’encontre du Prophète (paix et salut d’Allah sur lui) », explique-t-il dans un texte avant sa condamnation. Sur la question de fond, il maintient sa position, non sans courage : « mes frères forgerons, explique-t-il, nous devons être totalement conscients du fait que le destin nous a conduits à être les citoyens de cette terre. Nous devons par conséquent défendre notre droit à une citoyenneté pleine et à une vie décente ».
 

DONNER DES GAGES AUX SALAFISTES

La peine de mort n’est plus appliquée en Mauritanie depuis 1987. « Elle ne le sera sans doute pas non plus dans ce cas », assure de son côté un journaliste mauritanien sous couvert d’anonymat. A l’en croire, toute l’affaire relève « de la politique intérieure, avec un tribunal qui veut donner des gages aux salafistes – une tendance en plein essor dans notre pays, comme dans tout le monde arabo-musulman ».

L’un des avocats aujourd’hui en charge du dossier, mandaté par l’Association mauritanienne des droits de l’homme (AMDH), explique en ces termes la situation : « une partie de l’opinion estime que les propos qu’il a tenus doivent faire l’objet de la sanction suprême, même des gens qui ne se réclament pas de la mouvance intégriste. Ce qui se joue, en filigrane, c’est le combat contre les inégalités dans notre société. C’est tout l’enjeu de sa prise de position, qui était maladroite. Maintenant, c’est une occasion d’étouffer toutes ces revendications… ».

En attendant que la Cour d’appel se saisisse du dossier et se prononce, ce qu’elle tarde à faire, Mohamed Cheikh Ould Mkheitir reste en prison, où il n’a pas de contact avec sa famille. Il a été licencié par son employeur. Sa mère a cessé de lui rendre visite et serait tombée malade, indique l’avocat. Son père, en tant que haut fonctionnaire, préfet à Nouadhibou, ne veut pas se trouver mêlé à cette affaire. Quant à sa femme, elle a été rappelée dans son village par sa famille et le mariage annulé en raison du crime d’apostasie.
 

UN PROBLEME DE POLITIQUE INTÉRIEURE

 Cette condamnation, la première pour apostasie en Mauritanie depuis l’indépendance, constitue un recul de la tolérance et démontre à quel point les questions de caste, de religion, d’esclavage et donc de démocratie sont taboues en Mauritanie « Nous observons un durcissement du pouvoir et de la société contre toutes les voix contestataires sur ces sujets ».  
Me Fatimata Mbaye, présidente de l’Association mauritanienne des droits de l’homme, ancienne vice-présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et avocate des militants anti esclavagistes.

La société civile reste mobilisée, en Mauritanie et au-delà des frontières du pays. Le 10 mars dernier, 24 organisations mauritaniennes, ouest-africaines et internationales, parmi lesquelles Amnesty International, ont demandé la libération immédiate et sans condition du jeune blogueur. 

Ces organisations insistent sur le fait que le recours à des sanctions pénales pour imposer des convictions religieuses constitue une violation du droit international et, en particulier, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ratifiée par la Mauritanie. 


SABINE CESSOU
Source: Amnesty.fr
Noorinfo


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
Inscription à la newsletter
Les + populaires