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L'Inde, le pays où les filles ont disparu


Lu sur le web
Lundi 9 Décembre 2013 - 15:00

Dans certains Etats, il naît 816 filles pour 1.000 garçons, à cause des avortements sélectifs. C'est de pire en pire et ce n'est malheureusement pas près de s'arranger.


Chennai, le 10 octobre 2013. REUTERS/Babu
Chennai, le 10 octobre 2013. REUTERS/Babu
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Il y a un an avait lieu ce que les Indiens appellent aujourd'hui «le viol du 16 décembre». Dans un bus parcourant les rues de New Delhi, un viol collectif d'une extrême violence entraînait la mort d'une jeune femme de 23 ans. Depuis, la presse tant étrangère qu'indienne, la société civile et les pouvoirs publics se sont penchés sur les violences que subissent les femmes dans le sous-continent. En mars 2013, une nouvelle loi, plus stricte contre les violences sexuelles, était votée. Et pourtant, ces violences faites aux femmes ne devraient pas aller en diminuant. Pour la simple raison que l'Inde est de plus en plus un pays d'hommes.
 
Il manquerait 43 millions de femmes en Inde d'après un rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement de 2010. Le recensement de 2011 comptait 940 Indiennes pour 1.000 Indiens. Pour les enfants de 0 à 6 ans, l'écart est encore plus marqué: 914 filles pour 1000 garçons. Ce sex-ratio s'est creusé au cours des dernières décennies: 947 filles pour 1.000 garçons en 1991; 927 en 2001, et 914 aujourd'hui. Ces chiffres ne viennent que témoigner de la pérennité d'une pratique déjà pointée du doigt: l'élimination des femmes avant même leur naissance.
 
Mais ces données nationales cachent une réalité très disparate  au sein du pays. Dans certains Etats, le sex-ratio est encore plus anormal. Dans l'Haryana, il n'y avait que 861 femmes pour 1.000 hommes en 2011. Seulement 830 filles pour 1.000 garçons chez les moins de sept ans. L'Haryana, situé dans le Nord-Ouest du pays, fait partie des Etats les plus touchés par ce phénomène démographique, aux côtés du Penjab et de l'Etat de Delhi. Le recensement de 2011 a également mis en valeur la diffusion de cette tendance dans des Etats où le sex-ratio était jusqu'alors plus balancé, comme au Maharashtra ou dans le Madhya Pradesh.
 
La rareté des femmes pourrait s'accompagner d'une prise de pouvoir de leur part. Mais dans les faits, cette situation est source de violences accrues à leur égard. «Le récent processus de masculinisation démographique va sévèrement déséquilibrer le marché du mariage dans le futur, explique le démographe Christophe Z. Guilmoto  dans l'article Beyond the billion: India's demography at the beginning of the century, publié suite au recensement de 2011. Le nombre excessif d'hommes —les signes en sont déjà visibles— va forcer un large nombre d'entre eux à retarder leur mariage et pourrait empêcher les plus pauvres de se marier. Avec l'augmentation des risques de trafic de femmes et de violences de genre, il est peu probable que le statut des femmes puisse bénéficier de cette pénurie numérique».
 

Les femmes, moins nombreuses, auraient dû prendre le pouvoir. Ce n'est pas le cas


Dans les régions les plus touchées par cette absence de femmes, des hommes achètent des femmes originaires d'un autre Etat. Des cas de mariages forcés à des fratries sont également reportés. Le manque de femmes pourrait également entraîner une augmentation des viols. Le Bureau indien d'enregistrement des crimes recense une hausse de 900% des cas de viol dans le pays depuis 40 ans.
 
Ce chiffre est toutefois à prendre avec des pincettes, car la grande majorité des viols ne serait pas déclarée en Inde  et cette hausse peut aussi être le fruit d'une augmentation des dépôts de plainte. Sur les six violeurs du 16 décembre, un seul avait été marié. Son épouse était décédée il y a plusieurs années. Tous les autres étaient célibataires, bien que le mariage reste la norme dans la société indienne.
 
Ce risque de violence accrue devrait encourager à enrayer la disparition démographique des femmes. Mais cette lutte, complexe, n'est pas prête à porter ses fruits.
 
A l'origine de ce manque de femmes, et encore plus de petites filles, on trouve des avortements sélectifs, également nommés fœticides féminins. En Inde, tout comme dans d'autres pays asiatiques, la préférence pour les garçons est telle que des femmes avortent lorsqu'elles sont enceintes d'une fille. L'arrivée de l'échographie en 1979 et sa démocratisation au cours des décennies suivantes ont popularisé cette pratique de sélection de sa descendance. Le sexe du fœtus ne pouvant être révélé par échographie qu'au cours du second trimestre, ces avortements sélectifs ont lieu à un stade assez avancé de la grossesse.
 
«Ce sont des cliniques privées qui pratiquent ces avortements sélectifs. Les médecins y délivrent des comprimés de misoprostol, que les femmes s'introduisent dans le vagin. Il est facile de s'en procurer. Mais cela ne se fait pas à la clinique. Elles avortent à la maison, dans les villages. Elles prennent les cachets et cela déclenche l'avortement», explique Nirmala Punetha, gynécologue-obstétricienne à l'hôpital public du district de Pithoragarh, dans l'Etat de l'Uttarakhand.
 
Dans ce district, le recensement de 2011 n'a dénombré que 812 filles pour 1.000 garçons chez les moins de sept ans. «A l'hôpital, nous voyons arriver des femmes pour qui l'avortement se passe mal. Elles viennent nous voir au moment le plus critique. Elles prétendent que c'est une fausse couche. Mais quand une femme arrive en train de perdre son fœtus de cinq mois, alors qu'elle n'avait aucun antécédent de fausse couche et que ses deux premiers enfants sont des filles, je me doute bien de ce qu'il s'est passé. Mais il est très dur d'obtenir des preuves.»


En Inde, une fille est un poids


C'est en général après la naissance de plusieurs filles que les familles optent pour ces avortements sélectifs. D'après les recherches de C. Guilmoto, pour une première naissance il naît 107 garçons pour 100 filles, un rapport presque normal puisqu'il naît naturellement plus de garçons que de filles.
Lors de la deuxième naissance, ce rapport est de 110 pour 100 et pour la troisième de 114 pour 100, peut-on lire dans son article The sex ratio transition in Asia, publié en 2009. «Ceux qui discriminent les fœtus féminins sont aussi ceux qui en moyenne ont le plus de filles (c'est la raison principale pour laquelle ils optent pour la détermination sexuelle),explique-t-il. Ainsi ils ne se sentent pas coupables de la discrimination sexuelle.» Mais ils chamboulent pourtant la répartition naturelle des naissances.
On change difficilement une culture millénaire en dix ans. En Inde, une fille est un poids. Elle coûte chère. Il faudra la marier et la doter. Une pratique officiellement interdite depuis 1961, mais qui se trouve aujourd'hui exacerbée avec la société de consommation. Traditionnellement, la fille quitte sa famille pour vivre avec son époux, tandis que le fils restera, lui, auprès de ses parents, contribuant à leurs besoins.
«Même dans des familles très éduquées, comme la mienne,raconte Puja Awasthi, travaillant sur les questions de genre pour Oxfam, il existe toujours cette idée qu'un garçon aurait été mieux qu'une fille. Ce n'est pas qu'une fille n'est pas accueillie, mais il aurait été préféré un garçon, vous saisissez la nuance? Les familles ne sont pas considérées comme complètes sans garçon. Pourtant ma mère était la plus brillante de sa fratrie, elle est devenue médecin. Mais même avec un exemple de réussite féminin aussi proche, la préférence pour les garçons est toujours sous-jacente. C'est quelque chose qui est profondément ancrée dans l'esprit des gens. Mon frère a deux adorables filles. La deuxième est absolument adorable. Des gens dans le monde sont près à beaucoup de choses pour avoir des enfants et notre famille est bénie par une si belle petite fille, mais elle sera toujours celle qui aurait du être un garçon.»

Le rôle des médecins en question


La sensibilisation au problème de la disparition des femmes est donc difficile. Même les autorités locales se sentent parfois peu concernées. Pour le docteur Bisht, chef médical du district de Pithoragarh fortement touché par l'élimination des fœtus féminins, «les premières responsables sont les femmes. C'est leur affaire ce qui se passe dans leur ventre.» La responsabilité du phénomène est ainsi renvoyée comme une boule puante.
Qui blâmer? Les femmes? La société? Les médecins? Nirmala Punetha, gynécologue:
«Pour moi, les premiers responsables sont les docteurs qui divulguent le sexe des fœtus. Imaginez qu'une femme enceinte passe une échographie pour connaître le sexe de l'enfant qu'elle porte, mais que le médecin ne le lui dise pas. Qu'il ne lui donne pas d'indice non plus, car il faut savoir qu'ils donnent parfois seulement des indices en faisant référence à telle déesse... Mais tout le monde comprend. Que cette femme aille alors chez un autre médecin, qui refuse également de révéler le sexe, alors elle serait dans l'incapacité de savoir et n'avorterait pas. Si les médecins se taisaient, il n'y aurait pas de détermination sexuelle. Ensuite, bien sûr que l'éducation des femmes pourraient jouer un rôle. Si elles étaient plus éduquées, plus autonomes, elles seraient moins sous l'influence des familles, car ce n'est pas de gaîté de cœur que les femmes avortent d'un enfant qu'elle porte depuis plusieurs mois. Mais dans un premier temps, les docteurs ont un rôle majeur à jouer.»
Les médecins pour qui cette pratique constitue un véritable business se sentent peu menacés. Si l'avortement est légal depuis 1972 en Inde, les avortements en raison du sexe du fœtus, eux, y sont strictement interdits. Une loi de 1994 interdit d’ailleurs aux médecins de révéler le sexe du fœtus. «C'est une fille»: cette phrase, ailleurs anodine, peut être passible de trois ans de prison et de 10.000 roupies d'amende [125 euros].
Mais la première condamnation à une peine de prison n'eut lieu que dix ans après l'entrée en vigueur de la loi, reporte Bénédicte Manier dans son ouvrage Quand les femmes auront disparu. D'après le ministère de la Santé et du bien-être familial, en juin 2009, 606 plaintes déposées en vertu de cette loi étaient en cours de traitement. Un chiffre bien faible comparé à l'ampleur du phénomène. Et, seulement 21 % de ces plaintes  visaient directement des actes de détermination sexuelle. La plupart d'entre elles étaient plutôt d'ordre administratif, comme le non enregistrement de la clinique ou d'un échographe. Ce sont là des infractions bien plus faciles à prouver que la révélation du sexe du fœtus.
 

L'avenir n'est pas rose


Lorsque les autorités veulent agir, elles sont ainsi confrontées à la difficulté d'obtenir des preuves. L'intensification des contrôles dans les cliniques privées reste sporadique et localisée, dépendant d'autorités locales sensibles à ce problème ou poussées par des pressions associatives.
 
A Pithoragarh, la clinique d'une médecin ayant révélé le sexe féminin d'un fœtus à une femme enceinte a ainsi été fermée pendant six mois. Mais les chiffres des naissances révèlent que les fœticides n'ont pas stoppé pour autant. Les autres cliniques privées sont seulement devenues plus prudentes. «Ma femme de ménage m'a expliqué que maintenant les médecins ne veulent plus directement donner le sexe des fœtus. Ils passent l'information par des intermédiaires. Cela leur permet de se protéger en sous-traitant», relate Renu Thakur, militante féministe basée à Pithoragarh. Plus difficiles à identifier, la lutte contre ces pratiques n'en devient que plus complexe.

Les prix ont augmenté, explique un habitant du district Bhakt Darshan Pandey, père de deux garçons:
«aujourd'hui, il faut payer 20.000 roupies pour connaître le sexe de son enfant à Pithoragarh. Avec l'intensification des contrôles, les prix se sont envolés. C'est le prix du risque. Toutefois, les gens restent prêts à dépenser 20.000 roupies [250 euros] aujourd'hui pour ne pas avoir à en dépenser deux millions [25.000 euros] dans vingt ans, lorsqu'il faudra marier leur fille.» Et, il est toujours possible de se rendre dans le district voisin où les cliniques sont moins contrôlées. «Je sais aussi que certaines femmes vont dans le district de Champawat. C'est à 75 km et on y trouve une clinique qui pratique les échographies et les avortements».

Il y a quelques mois Slate s'interrogeait sur le diagnostic prénatal, basé sur l'analyse de l'ADN. Dans quelques semaines, ces tests sanguins seront utilisés pour la première fois en Inde dans une clinique de Mumbai. Permettant de connaître le sexe du fœtus dès la septième ou la huitième semaine de grossesse, ces tests pourraient bien ne faire que renforcer l'«alliance maléfique»— pour reprendre l'expression du démographe Ashish Bose— entre la tradition et la technologie, qui mène à la disparition de millions de femmes indiennes.  

Hélène Ferrarini
Pour Slate

Mamoudou Kane


              

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