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« L’Arabe du futur » ou la force des préjugés: Une bande dessinée marquée par les stéréotypes


Culture
Dimanche 10 Mai 2015 - 16:00

Sorti au printemps 2014, L’Arabe du futur, une bande dessinée de Riad Sattouf, connaît depuis plusieurs mois un succès qui ne se dément pas : critiques dithyrambiques, prix en série, bouche à oreille et tirage exceptionnels. La fortune de cet ouvrage autobiographique, volontiers caustique, pose toutefois quelques questions. Derrière un thème qui sied bien à un lectorat qui se conçoit comme progressiste et s’affirme en quête de connaissances sur le Proche-Orient, se révèle un propos stéréotypé, bien souvent en plate adéquation avec les préjugés sur « les Arabes » qui traversent la société française.


L’Arabe du futur. Roman Graphique 160 pages couleur | 170 X 240 mm/Allary Editions
L’Arabe du futur. Roman Graphique 160 pages couleur | 170 X 240 mm/Allary Editions
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Sorti au printemps 2014, L’Arabe du futur, une bande dessinée de Riad Sattouf, connaît depuis plusieurs mois un succès qui ne se dément pas : critiques dithyrambiques, prix en série, bouche à oreille et tirage exceptionnels. La fortune de cet ouvrage autobiographique, volontiers caustique, pose toutefois quelques questions. Derrière un thème qui sied bien à un lectorat qui se conçoit comme progressiste et s’affirme en quête de connaissances sur le Proche-Orient, se révèle un propos stéréotypé, bien souvent en plate adéquation avec les préjugés sur « les Arabes » qui traversent la société française.
 
 
L’Arabe du futur. Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984) est sorti en mai 2014, a été réimprimé plusieurs fois, et il en a été tiré à ce jour plus de 150 000 exemplaires. C’est un indéniable succès pour son petit éditeur, Allary. Cette bande dessinée, ou «  roman graphique  » de 160 pages est le premier volet d’une série autobiographique de Riad Sattouf, auteur et cinéaste, pendant longtemps collaborateur de Charlie Hebdo. Il y narre les six premières années de l’enfant qu’il était, issu d’un mariage entre une Bretonne et un universitaire syrien, affecté, avec femme et enfants, en Libye puis en Syrie.
 
Le parti pris est celui de raviver les souvenirs bruts d’un enfant et d’une famille confrontés, au tournant des années 1980, au quotidien de sociétés soumises aux régimes autoritaires de Mouammar Kadhafi et de Hafez El-Assad. La politique n’apparaît donc qu’en filigrane, jamais décisive quant à la trame de l’action, même si la répression des deux régimes arabes et l’absurdité de certaines situations ou du culte de la personnalité occupent plusieurs pages. Le personnage du père, Abdel Razak, docteur en histoire de la Sorbonne, professeur à Tripoli puis à Damas incarne le rêve nationaliste arabe et la façon dont ce projet s’est pleinement accommodé des dictatures. Le propos de Riad Sattouf est donc personnel, issu d’anecdotes soi-disant vécues à la première personne.
 
 

Récit d’enfance, regard «  innocent  »  ?

 
Ce regard «  innocent  » porté sur la Libye et la Syrie d’il y a trois décennies pourrait être salvateur  ; il n’en est rien. Malheureusement, il ne sert finalement qu’à renforcer des stéréotypes que ne renierait sans doute pas un esprit bassement raciste. La candeur du narrateur, tout comme son origine métisse, autorisent en effet tous les raccourcis. Les souvenirs d’un bambin présentés au fil des pages se veulent précis (alors qu’ils sont évidemment reconstruits ou même fictionnels, en particulier pour ceux qui concernent ses toutes premières années), traduisant des sensations. Ces petits détails dessinent un parcours, des lieux, une famille mais aussi des sociétés arabes forcément malades et telles que le lectorat occidental se les représente en général. Apparaît en effet un monde dont les pathologies sont attendues et prétendument connues : l’Arabe est sale (les rappels d’odeurs sont pléthore  ; les hommes y sentent la transpiration et l’urine), violent, arriéré, toujours bête, vulgaire, bigot et bien sûr… antisémite.
 
Aucune scène, aucun personnage ne viennent contrecarrer cette impression qui structure le propos. Pas de tendresse dans le cercle familial : la relation entre le jeune Riad et sa famille paternelle syrienne est faite de fourberies, de cruautés et d’insultes. L’ami yéménite du petit Riad en Libye est — sans surprise — abruti. Le personnage de la grand-mère syrienne aurait par exemple pu laisser place à des souvenirs émus et positifs, composant alors une image un tant soit peu constructive des relations intergénérationnelles en voie de disparition en Europe alors qu’elles résistent beaucoup mieux dans de nombreuses familles du Moyen-Orient. Le père aurait pu faire preuve de créativité, la solidarité d’un quartier s’y exprimer, la beauté de certains lieux, le goût de tel ou tel plat, la force d’une amitié être prétextes à un émerveillement tout enfantin. Quelques références attendries auraient laissé une toute autre impression au lecteur. Celui-ci, bien intentionné, en viendrait à plaindre Riad Sattouf d’avoir vécu une enfance si triste, misérable et sordide. Le divorce de ses parents (dont on trouvera peut-être le récit dans les prochains tomes), la brouille ultérieure avec son père que Riad Sattouf a mentionnée lors de l’imposante campagne de promotion de la bande dessinée dans la presse écrite francophone constituent sans doute quelques clefs de compréhension de ce discours caricatural sur une culture syrienne qu’il a de toute évidence rejetée mais qu’il semble surtout, pour l’essentiel, largement méconnaître.
 
 

Un jeu sur les stéréotypes bien dans l’air du temps

 
Jamais le récit autobiographique ne permet ainsi d’entrevoir des anecdotes ou des sentiments allant à l’encontre des clichés dominants, maintes fois répétés, sur «  les Arabes  ». Les stéréotypes négatifs les plus abjects se voient de fait — et sans doute au corps défendant de l’auteur, accordons-lui le bénéfice du doute — renforcés, recyclés et légitimés, d’autant plus efficacement qu’ils sont portés par un «  moitié Arabe qui peut parler de toutes les origines sans être accusé de racisme  ».
 
Certains objecteront que les bandes dessinées de Riad Sattouf, ainsi que ses films — Les beaux gosses par exemple — donnent une même image pessimiste et amère du genre humain dans son ensemble, et particulièrement du monde de l’enfance et de l’adolescence. Point de racisme donc si nous sommes tous aussi «  affreux, sales et méchants  » les uns que les autres. L’objection n’est recevable qu’à la condition de négliger l’air du temps, éminemment lourd, dans lequel L’Arabe du futur est publié. Intention et réception sont deux choses. À cet égard, il est bien révélateur et ô combien inquiétant de constater qu’aucune critique n’a jusqu’à présent relevé, même allusivement, la centralité de ces stéréotypes dans le récit autobiographique. Il ne s’agit aucunement d’accuser Riad Sattouf de «  haine de soi  ». À bon droit, il ne revendique aucune racine ou «  origine  » et prétend faire sienne la jolie formule de Salman Rushdie, «  Un homme n’a pas de racines, il a des pieds  ». Il s’agit simplement de rappeler que si l’on peut rire de tout, on doit peut-être se garder de le faire avec n’importe qui et n’importe quand. En l’espèce, jouer comme le fait l’auteur sur les stéréotypes à propos des sociétés du Moyen-Orient et du Maghreb revient à faire peu de cas du contexte actuel en Europe et de la perversité d’un discours dominant qui stigmatise les cultures du monde arabe jusque dans les rangs les plus «  progressistes  », grands consommateurs de romans graphiques.
 
Dans un entretien à Jeune Afrique1, Riad Sattouf croyait déceler un paradoxe dans le fait de voir son livre en tête des ventes au lendemain de la victoire du Front national aux élections européennes de juin 2014. Cette conjonction est-elle si paradoxale que cela  ? N’ y aurait-il pas plutôt, tant les stéréotypes véhiculés dans cette bande dessinée pourraient bien s’accommoder de la «  lepénisation des esprits  » ou de la vulgate «  zemmourienne  » qui gagne la société française, une pernicieuse convergence  ? C’est cet accommodement qui peut générer un certain malaise à la lecture de L’Arabe du futur.
 
 

«  Chez les Arabes, c’est différent  »

 
Riad Sattouf faisait, dans les colonnes des Inrocks2, cette fois un aveu essentiel : il connaît fort mal la Syrie où il n’est pas retourné depuis les années 1990 : «  La Syrie  », expliquait-il, «  n’a jamais été aussi connue que depuis la guerre, c’est malheureux. Mais, en réalité, les gens ne savent pas grand-chose de ce pays, pour ne pas dire rien.  » Fort juste  ! Malheureusement, a-t-on envie de rajouter, ce n’est pas sa bande dessinée qui permettra à ses centaines de milliers de lecteurs de s’informer, de comprendre la complexité de ce qui se trame aujourd’hui dans cette région du monde ou même de tenter, en s’appuyant sur les aventures du petit Riad, de contredire la sentence de son père, «  expliquant  » à la fin de l’ouvrage pourquoi les dictateurs dominent le Proche-Orient et l’Afrique du Nord : «  Chez les Arabes, c’est différent. Il faut être dur avec eux. Il faut les forcer à s’éduquer, à aller à l’école. Si tu leur demandes leur avis, ils feront rien, ce sont des feignants et des bigots alors qu’ils ont le même potentiel que les autres.  »
 
Le lecteur se sent ici quelque peu accablé. Il ne lui reste plus alors qu’à souhaiter que les deux tomes suivants prévus par Riad Sattouf permettront de corriger le tir en faisant une petite place à la nuance, à la tendresse et à la beauté… Rien que pour essayer, un tout petit peu, de briser les clichés désespérants qui ont aujourd’hui cours sur les Arabes et leur futur.
 


              

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