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L’Apport du Filet


Tribunes
Vendredi 25 Mai 2012 - 15:20


L’Apport du Filet
A la recherche d’un remède contre l’oisiveté, je me suis dit qu’il serait de quelque intérêt de m’adonner à l’exercice de l’écriture un peu comme l’a fait Queneau pour le style. Mais cette écriture-là, les écrits que j’espère pouvoir coucher dorénavant, pour être intéressants, ont besoin, entre autres, d’objets également intéressants. Ça je le sais bien, mais pour ne pas perdre prématurément le pari, je me suis résolu à faire simple, comme s’il y a quelque chose de vraiment simple d’ailleurs. Histoire de chasser les démons d’un perfectionnisme inhibant. Pour commencer donc, ça va être plutôt soft.

On va ratisser large, comme on dit. S’ils verront le jour, ces écrits n’auront pas la vocation d’être particulièrement axés sur une actualité, parfois brulante, en raison d’abord de ses implications par rapport aux enjeux politiques du moment qui laissent perplexe le plus avisé des hommes. Et surtout, en raison de ses  « liaisons dangereuses » avec un pouvoir hyper jaloux de ses prérogatives.

Je ne vais donc pas me casser la tête. J’utiliserai, pour les besoins de ma cause, une métaphore assez commode, un lieu commun, qui renvoie au domaine de la pêche. Il s’agit du filet que l’on jette pour piéger en principe, les poissons, mais aussi tout ce qui peut intéresser le pêcheur. D’où la formule titulaire « L’Apport du Filet », c‘est-à-dire « ce que le filet peut ramener au pêcheur du fond de la mer », ce qui peut être n’importe quoi et parfois rien du tout. Or à y regarder de plus près, cette formule renvoie tout simplement à la vie. Car c’est quoi la vie si ce n’est une recherche tâtonnante, hasardeuse dans un espace immense à s’y perdre. Un espace sombre et opaque, dépourvu de repères évidents qui permettraient au pêcheur d’accéder à ce que cet espace a dans le ventre, à ce qu’il renferme ou recèle de vraiment intéressant. Un jeu du hasard donc, une course du risque, une vraie aventure équivalent à une soumission réelle aux aléas de la fortune.

En fait, ce que je propose aujourd’hui est l’aventure d’un « vrai » pêcheur dans la mesure où il s’agit d’un homme, probablement un maure, pêcheur de son état, qui part chaque jour à la mer, jeter son filet et attend patiemment ce que le destin voudrait bien conduire dans son filet. La patience étant une caractéristique du pêcheur, celui-ci a devoir d’attendre, parfois longtemps, avant d’être touché par la Miséricorde, par la Grâce divine et de pouvoir jouir des bons soins  de la Providence. Et comme c’est avant tout une question de patience à toute épreuve, d’attente qui, parfois, s’éternise ; la séance de pêche est aussi un moment de désir, de méditation et de contemplation.

Le pêcheur a tout son temps. Ainsi on en arrive, sans faute, à devenir philosophe, à se résigner au sort que nous réserve la Providence, à être tout à fait prédisposé à accepter son lot, quel qu’il soit, en faisant bon cœur contre la mauvaise fortune. Et comme dans la vie, il arrive aussi bien de gagner somptueux que de rentrer bredouille. Mais le plus souvent, le résultat d’une journée de labeur, d’attente de son lot, pour la majorité des Hommes, se situe quelque part entre les deux extrêmes. La journée d’un pêcheur donc, comme d’ailleurs celle du commun des mortels, varie suivant la fortune. On y peut rien. C’est la vie, le monde est ainsi fait. Allah l’a voulu ainsi et il est ainsi.

Revenons-en à notre pêcheur qui, après un assez long temps d’attente et de méditation, sentit soudain son filet remuer assez fortement pour présager une grosse prise. Peut être un de ces gros poissons dont la pêche procure la double satisfaction matérielle et morale que cherchait le vieux pêcheur cubain immortalisé par Hemingway. Alors notre pêcheur mauritanien, dont on a déjà dit qu’il s’agirait d’un maure. Oui, oui c’était bien un maure, un « bidhani » comme on en côtoie tous les jours. Ce "quelqu’un" de chez nous donc, en tirant son filet hors de l’eau, sur le rivage, découvre, à  sa grande stupéfaction, que sa prise, le gros poisson de ses vœux, de ses rêves, c’était en fait un homme ! Un « vrai » homme de surcroît un maure comme lui, habillé d’un boubou bien trempé il est  vrai et c’est normal n’est-ce pas dans pareilles circonstances. Et comme tous les maures vraisemblablement, l’homme-poisson était aussi musulman, voire bon musulman et parlait le hassanya sans le moindre accent !

Le choc de la surprise passé et juste le temps de débarrasser sa prise du filet, le pêcheur s’apprêtait, le plus tranquillement du monde, à égorger l’homme-poisson. Celui-ci qui n’était apparemment pas d’accord, mais n’était pas moins tranquille que son bourreau - ils seraient peut être tous les deux  originaires d’une région, pas très loin de la mer, caractérisée par la frigidité des nerfs ou le sang froid et la tranquillité de ses habitants - demanda, pour s’assurer des vraies intentions du pêcheur :

-    Qu’est ce que vous allez faire de moi ?
-    En tant que gibier de mer, votre sort est d’être égorgé et consommé ; où est le problème ?
-    Le problème est que je suis votre compatriote, votre coreligionnaire, un « bidhani » comme vous et je ne vois pas de quel droit vous vous autorisez à verser mon sang.
-    Le droit ici est celui appliqué en matière de pêche (maritime). Lequel droit prescrit que tout ce que prend le filet du pêcheur, et amène du fond de la mer, lui est aussi licite que le lait de sa mère.
-    Je récuse cette prescription du moment que vous entendez l’appliquer, dans le cas présent, à un homme, à un musulman et n’accepterai votre jugement qu’à la condition qu’il soit validé par un homme de loi habilité à trancher dans pareil litige. Allons d’abord plaider chacun sa cause devant un cadi, si vraiment vous persistez à croire que vous êtes dans votre droit.
-    Je n’ai pas d’objection à votre requête, comme vous y tenez tant, même si je suis convaincu que cette démarche n’aura pour toute conséquence qu’un peu de temps de perdu d’un côté et gagné de l’autre.

En convenant de ceci, nos deux protagonistes partent voir le cadi qui les reçoit en visiteurs dont les apparences prédisposent au traitement dû à d’honorables hôtes. Après l’accueil et l’échange de civilités d’usage, les hôtes du cadi déclinent la raison de leur visite en dévoilant leur identité en tant que parties qu’oppose un contentieux. Alors le cadi leur demanda de présenter chacun sa version des faits et l’argumentaire défendant sa cause. Les plaidoyers terminés, le cadi qui était outillé, en plus de la jurisprudence, d’un peu de ruse, proposa à ses hôtes une « pause-thé » (comme on dit pause-café, sous d’autres cieux), le temps de méditer leur cas, de délibérer avec soi-même ou avec son libre arbitre et parvenir à prononcer la bonne sentence, le verdict rendant justice et disant le Droit. Suite à cette offre d’hospitalité, le cadi tâcha d’installer confortablement ses justiciables et fit en sorte que la séance de thé soit suffisamment étalée dans le temps (c’est peut-être lui-même, le maître de céans, qui prépare le thé, en tout cas c’est souvent le cas).

Après la deuxième théière qui s’est faite attendre exprès, l’homme-poisson que rien, à l’œil nu, ne distingue de l’autre maure et dont on sait déjà qu’il vient peut-être de très loin, de quelque part dans le tréfonds de l’un des océans; commença à bailler. Ce qui laisse deviner qu’il était assez fatigué pour s’assoupir un peu dans l’attente de la troisième théière qui prendra tout son temps avant d’être enfin servie. Alors notre plaidant pour sa propre survie et qui était en fait venu au mieux, pour avoir la vie sauve ; et au pire pour éviter une mise à mort de manière extrajudiciaire, dans son assoupissement s’est mis à ruminer les aliments qu’il avait ramassés des fonds marins et avalés quelque temps avant sa malencontreuse rencontre avec le filet du pêcheur. Or ce comportement animalier de l’homme-poisson-ruminant n’est pas passé inaperçu. Il ne s’est pas déroulé devant les yeux d’un aveugle (comme on dit « tomber dans les oreilles d’un sourd »).

On s’y attendait même. Le pauvre maure venant pacifiquement du fin fond des mers, est condamné. Pourtant, il n’a fait de mal à personne et n’a rien demandé à personne sauf peut être un sursis, celui de sauvegarder sa vie jusqu’à la mésaventure inéluctable celle-là, de la bonne, douce et pacifique mort naturelle, une mort en somme sans remords. On lui cherchait un indice de culpabilité, un pou dans la tête, et on l’a finalement piégé, pour la deuxième fois. Il n’a eu droit à aucune chance. L’allongement prémédité de la séance de thé. Son sort est scellé, le pauvre. La sentence n’a  même pas été prononcée explicitement pour ménager les âmes sensibles. Au lieu de dire le Droit, le juge a choisi une formule polysémique toute tordue qui a valeur à la fois de congédiement, d’adieu et de verdict prononçant la peine capitale doublée d’anthropophagie. Ainsi pour rendre son jugement, le cadi aurait lancé à l’adresse du pêcheur, alors que le plaignant était peut être entrain de rêver de belles choses :

Eh bien ! Vous pouvez maintenant vous en aller tous les deux et n’oubliez surtout pas de nous réserver de quoi « assaisonner » notre repas.
Le narrateur vous fait gentiment grâce de la suite.
Et à un de ces quatre, pour partager un quelconque, hypothétique apport du filet.


Sidi Mohamed Ould Hademine
rimbiladi


              

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