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Jour de fête et barbe noire


Vu de Mauritanie par MFO
Dimanche 11 Août 2013 - 23:09

Nous n’avons pas eu à attendre toute la soirée : très tôt, la commission de surveillance des mouvements lunaires a déclaré que le jeudi sera le jour de fête, la fin du jeûne. Le discours du Président Ould Abdel Aziz avait été enregistré à toutes fins utiles.


Jour de fête et barbe noire
On le voit debout, avec une barbe. C’est un nouveau look qui doit vouloir dire quelque chose sinon pourquoi l’adopter ?
La station debout rompt avec le traditionnel discours déclamé derrière un bureau avec en arrière-plan une bibliothèque qui comprend entre autres «Kitab al aghani» de son auteur Abu Faraj al Asphahani, une sorte d’encyclopédie éditée en 25 volumes pour environ 10.000 pages. Rassemblée en 897à Ispahan (Isphahâne en Arabe), cette encyclopédie a servi à passer à la postérité une partie du patrimoine poétique de la sphère arabo-islamique, avec explication de textes et de contextes. On ne sait pas quel lien entretiennent nos présidents avec cette encyclopédie, s’ils la lisent par exemple ou s’il s’agit tout simplement d’un décor. Depuis le temps qu’on se pose cette question sur les éléments visibles de cette bibliothèque présidentielle présentée toujours comme arrière-plan des sorties du Président. Le choix de faire le discours debout, signifie-t-il le début d’une nouvelle ère dans la construction de l’image présidentielle ?
 
Arrive la barbe qui semble être une «survivance» du Ramadan. Du coup on peut penser qu’on trouve en haut-lieu que la barbe est un signe religieux prononcé, qu’elle est quelque part la preuve d’un aboutissement religieux. D’ailleurs le Président Ould Abdel Aziz avait dit dans l’un de ses discours «vifs» en s’adressant à ses détracteurs : «…ils ont des barbes et ils mentent…», comme si le fait d’en avoir signifiait quelque chose en termes de piété et de rigueur morale.
 
Pour célébrer l’évènement et ne pas rester indifférent au nouveau look du Président de la République, j’ai choisi de vous proposer en lecture le seul «traité» connu sur la question, le Mauritanides de Habib Ould Mahfoud sur La barbe, traité à méditer en la circonstance :
 
«Il faut bien qu'un jour ou l'autre la question vous rattrape: "Pourquoi ne laisses-tu pas pousser la barbe?" Pendant le Ramadan les risques de s'entendre poser cette terrible question poilue sont multipliés par 30.

 
La barbe a toujours été l'un des moteurs de l'histoire de l'homme. Dans un remarquable ouvrage sur la question, bizarrement élaboré par 3 femmes et, moins bizarre, édité avec la collaboration de Gillette chez Nathan, on apprend par exemple que la barbe se déploie avec 15000 poils, pousse de 14 centimètres par an et que son rasage prend 6 mois de la vie d'un homme. Un homme qui ne se raserait pas aurait une barbe de 9 mètres de long à la fin de sa vie (espérance de vie européenne, bien entendu, l'Africain aura une barbe moins longue de 30 ans).

 
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe?"
La barbe, mon vieux, c'est toute une histoire. Le philosophe polonais Jerzy  Jedlicki, "père de la barbologie politique", s'intéresse de très près à "la dialectique des poils et du pouvoir". Il s'en est expliqué à un magazine français (EDJ, 10-9-92): "A toutes les époques, dans toutes les cultures, le pouvoir s'est intéressé à la manière de se coiffer de ses citoyens. Il voyait dans leurs cheveux et leur barbe un symbole du soutien ou de l'opposition à son égard... C'est vrai que ces dernières années le pouvoir s'est moins occupé du poil des citoyens. Mais le conflit à ce sujet peut reprendre d'un moment à l'autre. Il suffit d'observer les rapports entre les états arabes laïcs et les barbus islamistes pour s'en convaincre".

 
Remontons un peu dans le temps pour voir quand est-ce que ce problème a commencé à se poser. Contrairement à ce que les mauvais esprits pourraient penser, la barbe ne s'est pas imposée aux premiers musulmans parce qu'il n'y avait pas mille façons de se raser. (L'histoire du rasage signalée plus haut distingue  l'âge des cavernes où l'homme se valait avec un silex, puis la période romaine où l'on se dépilait avec de la graisse d'âne, du sang de chauve-souris et de la poudre de vipère, puis la période allant de la chute de l'Empire romain d'Occident (476?) à 1900 où l'on se rasait à coups de bidules genre couteaux. Il fallut attendre 1972 pour voir le rasoir à double lame, 1979 pour le rasoir à tête pivotante).

 
Non ce n'est pas faute de moyens de rasage qu'on se laissait pousser la barbe aux premiers temps de l'Islam. C'est plus profond, si l'on ose dire. A la base du port de la barbe se trouve le besoin de fuir la Fitna (séduction trouble, sédition) qu'occasionnaient, bien sûr, les femmes, mais aussi les jeunes garçons sans barbes (Amrâd). Il ne faudrait pas oublier que l'homosexualité et la pédérastie étaient choses courantes en ces temps-là à tel point que Quanâwi, dans son "Kitab Fath'al Rah'man", écrit, page 16: "Le jeune garçon imberbe est comme une femme. Pis encore, le regard porté sur lui est autrement criminel que celui qui est porté sur une femme étrangère". Et de conseiller aux maîtres des écoles coraniques, qui sont de par leur fonction, "hélas, en contact avec les garçons sans barbes", de tourner le dos à leurs élèves pour ne pas succomber à la tentation.

 
Ibn Al Wardi dans sa fameuse "Lamia", cite parmi "les choses" à fuir les chansons, les poèmes d'amour, le vin, les farceurs, les belles femmes, les instruments de musique et les garçons imberbes sur lesquels il insiste par le vers: "Ne te laisse point égarer par leurs croupes dodues et séduisantes". Là, évidemment, Ibn Al Wardi confond le côté pile avec le côté face mais, enfin, on ne va lui tenir rigueur de ne rentrer dans notre démonstration.

 
Si un homme vous demande donc de vous laisser pousser la barbe, répondez-lui que vous êtes déjà marié. Comprenez aussi que vous le troublez ou qu'il craint de se laisser séduire par votre menton glabre comme un genou. C'est un problème de tentation. La barbe fut à l'honneur ainsi chez les anciens Arabes qui étaient au moins aussi farfelus que les Punks de notre époque barbare, si l'on en croit Mazahéri: "Ainsi, un bourgeois promenait une belle barbe demi-teinte soit en bleu, en jaune, en vert ou en rouge. Un ouvrier ou un esclave avait une petite barbe taillée court. Les notables, médecins, cadis, professeurs, imams avaient le menton orné d'une très longue barbe blanche comme neige, tandis que celle des militaires se partageait en deux touffes du plus noir". (In "vie quotidienne des musulmans", p. 70).

 
Je préfère ne pas penser à ce qu'aurait pu être une réunion du Comité militaire de Salut national de cette époque-là. Actuellement nous n'avons que le très pieux ministre de la Défense, le colonel Minnih, qui fait des efforts méritoires en arborant un bouc de taille modeste. Il attend sans doute le prochain remaniement ministériel pour le partager "en deux touffes". Mais il teindra sans doute sa barbe en jaune et vert, lui.

 
Notre président lui s'est épargné les affres du choix des teintures en se rasant chaque matin. Aurait-il eu à teindre sa barbe qu'il l'aurait teinte, vous l'avez déjà compris, en blanc avec une très belle diagonale bleue.
Ahmed Ould Sidi Baba, le président du RDU, aurait eu une barbe bleue, Ould Mah une jaune, Mustapha Ould Mohamed Salek une barbe orange et Ould Daddah une barbe blanche.

 
Vous savez ce qui tue notre gouvernement? L'absence de barbe.
Oh! Il y a bien ça et là quelques maigres touffes de poils mal irrigués, quelques mentons qui piquent, mais pas de barbe vraiment conséquente. Le ministre de la Justice a bien 4 à 5 centimètres de barbe mais il a intérêt à se raser au plutôt. S'il continue à se singulariser, on va le trouver suspect.

 
Cette tragique absence de barbe convaincante chez nos gouvernements s'explique peut-être par ce passage du traité de Shams Dine Al Ansari, "Kitab Siâssa Fi Ilm il-Firâssa": "L'homme supérieur, raisonnable, intelligent, philosophe éveillé, averti, savant, fin connaisseur des hommes, est un homme qui porte une barbe..." CQFD.
Allez, revenons. Le port de la barbe est donc d'abord une distinction, une marque de virilité affichée, un refus d'amour homosexuel, une protection en quelque sorte de soi, mais aussi des autres, de "la tentation". Ce serait une provocation de se raser la barbe et s'exposer ainsi aux regards des autres hommes.

 
Au début de ce millénaire, les hommes "sans barbe" comme nous avons dit étaient très prisés et pas seulement les "ghilmân" si chers à Abu Nawas. Ibn Youssef At Tifashi (mort en 1253) dans un traité inédit très cru consacre de longs chapitres à la manière de repérer les jeunes imberbes qui se prostituent et comment les séduire (Nuzhat Al Albab... cité par A.W. Bouhdiba, p. 175 de l'Essai sur la sexualité en Islam). Un manuscrit de la même époque, signalé par Al Munajjid, traite du même sujet en plus de 2000 vers. Ainsi de suite...

 
Plus le temps passait, plus la barbe s'affichait comme un signe de respectabilité. La mythologie grecque a rendu célèbre la barbe des satyres. Dans la civilisation arabe le satyre justement n'a pas de barbe. Et ceux qui les séduisent non plus.
Tout se passe comme si l'Arabo-musulman passait son temps à se boucher les oreilles pour ne pas entendre la syrinx de Pan et à se fermer la bouche pour ne pas en jouer. La barbe constitue chez nous un enjeu beaucoup moins anodin qu'on ne le croit.
Au cours des siècles, les chevelus de la planète allaient donner à la barbe une valeur hautement subversive. La barbe depuis le XIXème siècle rime désormais avec contestation de l'ordre établi. Le pouvoir était glabre et bien coiffé (on se rappellera de la touffe hirsute du baathiste en chef Khattri Ould Jiddou qui allait s'assagir et diminuait à mesure qu'il se confirmait dans son poste gouvernemental. Même processus pour le nassérien Rachid Ould Saleh).

 
Des révolutionnaires russes aux joyeux chevelus des sixties, la barbe avait épousé le non. Les Islamistes ramenèrent la barbe sous les feux de la rampe à la fin des années 70 avec l'accession au pouvoir en Iran d'un mégabarbu du nom de Ruhollah Khomeiny. Le Moyen-Orient est traditionnellement terre chevelue depuis Enoch (Idriss).

 
De 1980 à 1988 eut lieu la première grande confrontation entre attributs pileux. Irak contre Iran. Moustaches contre barbes.
Dans notre histoire à nous, le poil fut à l'honneur chez les Kadihines, le plus puissant mouvement de contestation que connut le pays. Avec la démocratisation le seul parti non autorisé fut l'Oumma qui regroupe des Islamistes de tout poil. L'homme qui rata la présidence d'un cheveu, à la tête de l'opposition fut le (légèrement, c'est vrai) barbu : Ahmed Ould Daddah qui devint ainsi la bête noire et poilue du glabre Maaouya Ould Taya.

 
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe?"
"Ne nous induis pas en tentation" deviendrait-elle "Ne nous induis pas en opposition"?
Il est assez étrange que la signification de la barbe islamique ait changée du tout au tout au fil des siècles. De signe de pouvoir "bourgeois", elle est devenue déclaration de guerre, révolte, marginalisation de soi contre l'ordre du monde.
C'est peut-être mieux. Chacun donnera à sa barbe le sens qu'il voudra. La guerre des barbes aura bien lieu un jour. Attention! Il n'y a pas que les barbes que l'on voit. Il en est d'autres, "morales" si l'on peut dire.
"Pourquoi ne te laisses-tu pas pousser la barbe"?
Laquelle des barbes, barbe-pouvoir, barbe-opposition ou barbe-à-papa?»


Mohamed Fall Ould Oumere
oumeir.blogspot.com
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