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Iran: ce ne serait pas la fin du monde si les mollahs avaient la bombe


Tribunes
Lundi 10 Juin 2013 - 15:24

L'Occident a peur du nucléaire iranien. Cela mérite qu'on y réfléchisse vraiment.


Iran: ce ne serait pas la fin du monde si les mollahs avaient la bombe
lireza Nader, analyste à la RAND Corporation, institution américaine à but non lucratif qui a pour objectif d'améliorer la politique et le processus décisionnel par la recherche et l'analyse, revient sur les différentes idées, «reçues» ou non, concernant le nucléaire iranien.

«L’Iran est un acteur irrationnel de la scène politique mondiale»

Faux. Il est très clair que la République islamique poursuit au Moyen-Orient des objectifs qui vont à l’encontre de ceux des Etats-Unis. Par exemple, l’Iran est opposé à la conception d’Israël en tant qu’Etat juif, et rentre en concurrence avec les monarchies conservatrices du golfe Persique pour gagner de l’influence sur cette région du globe. Mais ça ne veut pas dire que son gouvernement est irrationnel: au contraire, ses dirigeants, y compris son Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, prennent des décisions délibérées et réfléchies. Les singeries du président Mahmoud Ahmadinejad et sa rhétorique souvent incontrôlée ne doivent pas masquer le fait que la République islamique s’intéresse avant tout à sa propre survie. Quand on pense à la possibilité d’un Iran qui dispose de l’armement nucléaire, on devrait s’estimer heureux que des notions telles que le martyre ou des croyances apocalyptiques ne rentrent pas vraiment en ligne de compte dans les prises de décision en Iran.

Le désir de l’Iran de posséder des armes nucléaires est motivé par le pouvoir de dissuasion, et non quelque effort messianique pour provoquer la fin des temps. La République islamique possède une force militaire relativement faible comparée à celle des Etats-Unis et de la plupart de celles des pays occidentaux. La majorité des équipements que sa marine et son armée de terre utilisent date des années 1960 ou 1970. L’Iran a tenté de compenser cette faiblesse avec une doctrine d’asymétrie: il a soutenu des groupes terroristes et insurgés dans tout le Moyen-Orient et a créé une marine de «guérilla», qui, au mieux, serait capable de déferler sur les navires américains et d’interrompre les échanges dans le golfe Persique. Tout cela dans le but d’éviter un changement de régime provoqué par les Etats-Unis.

Une puissance nucléaire pourrait fournir à ce régime peu sûr la force de dissuasion dont il a besoin. Et l’Iran a bien des raisons de ne pas être sûr de lui: c’est une théocratie à majorité chiite et persane entourée par des arabes sunnites hostiles, et qui a récemment vu les Etats-Unis envahir des pays comme l’Afghanistan et l’Irak avec une certaine facilité, quand le régime en place s’est montré déplaisant. En Iran, le gouvernement actuel estime que ces deux conflits ont heurté la crédibilité et la puissance des Etats-Unis, mais ils savent également que cela ne constitue aucune garantie sur leur capacité à se défendre, dans le cas d’un conflit futur, contre l’armée américaine, en tous points supérieure, et ce, sans posséder de bombe nucléaire.

Aussi dangereux que ce soit, la volonté de l’Iran d’obtenir un armement nucléaire est parfaitement logique. Et cet effort ne se cantonne pas à la République islamique: n’importe quel système politique iranien, qu’il soit impérialiste, théocratique ou démocratique, n’aurait d’autre choix que de réfléchir à la possibilité d’un armement nucléaire. Et même si accorder une puissance nucléaire à l’Iran resterait dangereux, on se rend compte, quand on s’y intéresse un peu, qu’il pourrait s’agir d’un challenge tout à fait maîtrisable pour les Etats-Unis et leurs alliés.

«L’Iran atomiserait Israël»

Impossible. Khamenei a beau décrire Israël comme «un cancer qui doit être retiré», il ne se réveille pas tous les matins en pensant à détruire Israël. La haine de la République islamique envers Israël existe, mais ses politiques à l’encontre de celui-ci sont plus pragmatiques que ce qu’on pourrait croire.

Le gouvernement iranien voit Israël à travers le prisme de la relation douillette et illicite que le shah entretient avec Tel Aviv. Alors que pour ce dernier, une alliance entre l’Iran et Israël permettrait de contenir le communisme et le panarabisme, la République islamique voit Israël comme un avant-poste du «colonialisme» occidental dans la région. Le régime révolutionnaire a fait de la «libération» des musulmans, et plus particulièrement des Palestiniens, l’un des principaux objectifs de sa politique étrangère.

Mais au-delà de l’idéologie, en s’opposant à Israël, la République islamique jouit de plusieurs avantages pratiques: notamment une réduction de l’isolement de l’Iran au Moyen-Orient, en lui fournissant un but unificateur qui plaît aux sunnites, et une distraction qui fait oublier l’adhésion de l’Iran à un régime clérical chiite.

L’Iran s’opposera probablement à Israël aussi longtemps que son système révolutionnaire existera, en fournissant un soutien militaire et financier à des groupes terroristes comme le Hezbollah ou le Hamas. Mais le régime iranien n’a pas une perception fanatique d’Israël. Par exemple, Téhéran a hésité à attaquer Israël avec ses propres missiles, en craignant la réaction israélienne. N’importe quelle attaque nucléaire de l’Iran contre Israël conduirait probablement à une contre-attaque massive des Israéliens, accompagnés des Etats-Unis, qui se solderait par la destruction du régime.

Du point de vue de Khamenei, l’existence d’Israël est une alternative bien meilleure que celle d’une guerre nucléaire qui se terminerait par une destruction mutuelle. Le régime peut rendre Israël responsable pour tous les malheurs qui s’abattent sur la région, se dégageant ainsi d’une partie de la responsabilité. Ainsi, l’assassinat des commandants du corps des Gardiens de la révolution islamique en Syrie n’est pas le résultat de l’opposition de Téhéran vis-à-vis des insurgés sunnites, mais attribué par le régime à des «complots sionistes».

Toutefois, cela n’élimine pas la possibilité d’un échange nucléaire accidentel ou par inadvertance entre Israël et l’Iran, si celui-ci accède à l’armement. Surtout si on considère le manque de communication entre Téhéran et Tel Aviv. Si l’Iran venait à développer ses armes nucléaires, il faudrait au moins qu’il existe une ligne plus claire de communication entre Téhéran et Washington.

«Avec des armes nucléaires, l’Iran se sentirait capable de tout»

Pas tout à fait. Une crainte classique liée à la puissance nucléaire de l’Iran n’est pas que celui-ci serait en mesure d’atomiser certains de ses rivaux comme l’Arabie saoudite, mais plutôt que l’Iran devienne plus agressif dans sa lutte contre les régimes arabes conservateurs. Par exemple, s’il possédait le nucléaire, il pourrait, avec plus d’assurance, entraver les passages dans le détroit d’Ormuz, ou alimenter les troubles du golfe Persique.

Toutefois, en réalité, une bombe nucléaire ne serait pas très utile pour aider l’Iran à étendre son influence au Moyen-Orient. Les Saoudiens et leurs alliés, y compris le régime du Bahreïn, dominé par les sunnites, déclarent souvent que l’Iran se sert des populations chiites minoritaires comme d’une cinquième colonne pour servir ses propres ambitions. Il est vrai que l’Iran a soutenu les Séditionistes chiites par le passé: Téhéran a été mêlé à une tentative de renversement de la monarchie bahreïni menée par des groupes chiites en 1981. Mais de nos jours, son influence est assez limitée. La révolte des chiites au Bahreïn n’est pas le résultat d’une influence de Téhéran, mais plutôt de la répression que le gouvernement bahreïni a infligé à sa propre population. La peur des Saoudiens par rapport aux machinations iraniennes ne devrait pas masquer les véritables raisons de l’instabilité de certains états du Golfe.

De nombreux pays arabes se rendent maintenant compte que la République islamique n’est pas si différente de leur propre régime répressif, surtout après avoir vu la réaction brutale de Téhéran lors des manifestations qui ont suivi l’élection de 2009. Le soutien continu de l’Iran au régime violent de la Syrie a également diminué son influence dans la région. De plus, la plupart des chiites du Golfe ne semblent pas être des disciples dévoués de l’ayatollah Khamenei, mais suivent plutôt d’autres chefs religieux, tels que l’ayatollah d’Irak, Ali Sistani. Il est peu probable que la possession des armes nucléaires permette à Téhéran d’augmenter son influence auprès d’eux.

Un Iran nucléaire serait de toute façon toujours dépendant économiquement des états du Golfe. L’Arabie saoudite est l’acteur le plus puissant de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), alors que la position de l’Iran a diminué ces dernières années. Riyad exporte de plus en plus d’énergie à des clients qui achetaient autrefois à l’Iran, pour la plupart des pays asiatiques, ce qui a permis aux Etats-Unis d’imposer des sanctions à l’Iran sans engendrer d’augmentation radicale du prix du pétrole. L’Iran dépend aussi énormément des Emirats arabes unis: malgré les sanctions, l’émirat de Dubaï sert de porte économique à l’Iran pour accéder au monde extérieur. Un Iran nucléaire devrait tout de même prendre en compte sa santé économique: en se mêlant des passages dans le détroit d’Ormuz, il pourrait faire plus de tort à ses propres intérêts qu’à ceux de ses voisins.

La République islamique n’abandonnera probablement pas son opposition aux Etats arabes du Golfe dès demain, mais sa capacité à influencer l’ordre régional est assez limitée, ce qui sera toujours le cas même si l’Iran obtient des armes nucléaires.

«L’Iran étendrait son pouvoir de dissuasion nucléaire à d’autres groupes qui en dépendent»

Pas si sûr que ça. Les analystes américains et israéliens s’inquiètent souvent de la prise de pouvoir qu’un Iran nucléaire pourrait représenter pour le Hezbollah et le Hamas. Ils craignent que ces groupes qui dépendent de l’Iran n’attaquent Israël avec désinvolture, en partant du principe qu’Israël ne pourrait répondre de manière agressive, de peur de provoquer un conflit nucléaire.

Avant tout, dire que ces groupes «dépendent» de l’Iran est problématique: le Hezbollah doit avant tout protéger ses propres intérêts intérieurs, malgré les forts liens religieux et idéologiques qu’il entretient avec Téhéran. Cette organisation paramilitaire libanaise a peut-être été armée et équipée par l’Iran, et elle semble travailler en lien direct avec Téhéran pour soutenir le régime syrien, mais tous ses intérêts ne concordent pas avec les ambitions iraniennes. Etant donné l’équilibre sectaire fragile du Liban, le Hezbollah doit plaire aussi bien aux communautés sunnites et chrétiennes du pays qu’aux chiites. Il ne s’agit pas uniquement d’un pion de l’Iran. Même si Israël attaquait l’Iran, rien ne prouve que le Hezbollah lancerait une contre-attaque, surtout quand on sait que les Israéliens ont montré qu’ils avaient la capacité de démolir des forteresses chiites avec des attaques aériennes.

Il se peut également que l’Iran hésite à étendre son bouclier nucléaire au Hezbollah. Le principe même de son appui au Hezbollah est d’étendre son influence régionale sans amener la guerre aux portes de Téhéran. D’ailleurs, risquer un échange nucléaire avec Tel Aviv ne coïnciderait pas avec cet objectif. Le régime iranien préférerait que d’autres combattent pour lui plutôt que de se retrouver impliqué dans une guerre conventionnelle ou nucléaire contre Israël. Mieux vaut sacrifier le Hezbollah que le régime.

Quant à étendre son bouclier nucléaire au Hamas, c’est encore moins probable. Le mouvement palestinien reçoit un soutien militaire de l’Iran, mais il s’est éloigné de Téhéran, autant financièrement que politiquement, à la suite des violences en Syrie. Le Printemps arabe a ouvert de nombreuses opportunités pour le Hamas, avec la chute du régime du président égyptien Hosni Moubarak et la montée des Frères musulmans, qui ont réduit son isolement. Le chef exilé du Hamas, Khaled Mashaal, a élu résidence au Qatar et a fait l’éloge du Premier ministre turc Erdogan en le qualifiant de «dirigeant» du monde musulman.

De la même manière, ne vous attendez pas à ce que Khamenei livre si facilement ses missiles nucléaires à ces «dépendances» iraniennes, en leur donnant le pouvoir de faire des ravages dans tout le Moyen-Orient. Le Guide suprême ne fait même pas confiance à quelqu’un comme l’ayatollah Hachemi Rafsandjani, qui a été autrefois responsable de son accession au poste le plus haut de la République islamiste, mais qui a également été récemment disqualifié de la course pour les prochaines élections présidentielles. Faire confiance à un groupe non iranien et lui confier une arme nucléaire serait tout simplement trop risqué pour quelqu’un qui n’aime pas les risques, comme Khamenei.

«Si l’Iran obtient le nucléaire, on ne pourra plus le maîtriser»

Ça pourra se faire, mais ça aura un prix. Faire des plans sur un Iran qui possède l’armement nucléaire est souvent vu comme une admission de l’échec des Etats-Unis à empêcher la République islamique d’obtenir la bombe. Certains analystes trouvent même ça dangereux: ils craignent que cela indique aux alliés des Américains, et tout particulièrement à Israël, que Barack Obama ne mettra peut-être pas sa menace à exécution si un recours à la force devenait nécessaire.

En réalité, le vrai choix n’appartient pas à Obama, mais au gouvernement iranien. L’Iran pourrait très bien développer le nucléaire même s’il était en proie à un embargo économique et à des frappes militaires. La connaissance nucléaire et la technologie développée par Téhéran ne peuvent après tout pas être détruites par des bombes intelligentes ou des missiles de croisière. Et une attaque militaire contre l’Iran pourrait le convaincre qu’il a besoin de missiles nucléaires encore plus qu’avant.

En fait, les Etats-Unis ont su maîtriser l’Iran, d’une manière ou d’une autre, depuis la Révolution iranienne de 1979. Téhéran subit des sanctions depuis cette époque-là, et les Etats-Unis maintiennent une présence militaire de taille dans le Golfe depuis maintenant trois décennies pour protéger leurs alliés et contraindre les ambitions régionales de la République islamique.

On ne peut pas nier que l’endiguement, tout comme la dissuasion, est coûteux. Les Etats-Unis vont devoir maintenir des forces militaires considérables dans la région, et devront peut-être renforcer leurs relations avec leurs alliés sunnites du Golfe, comptant certains des régimes les moins démocratiques du monde arabe. Un Iran équipé du nucléaire pourrait également s’approprier des ressources provenant du «pivot» américain en Asie de l’Est.

Mais la politique américaine de prévention a aussi des coûts. Des sanctions économiques, même si elles augmentent la pression placée sur le régime iranien, sont également dévastatrices pour la classe moyenne iranienne qui soutient la démocratie et les Américains. Si ni les sanctions, ni la diplomatie ne fonctionnent, une attaque américaine ou israélienne de l’Iran ne pourrait se solder que par une guerre prolongée et sanglante, mais aussi diminuer l’espoir d’une démocratie en Iran, et plus largement dans cette région, pour des générations à venir.

L’Iran semble être au milieu d’une grande transformation. Sa prochaine élection présidentielle est peut-être orchestrée par Khamenei, un homme vieillissant et routinier, mais la société iranienne a considérablement changé depuis 1979. Les Iraniens veulent rejoindre le monde que leur culture a aidé à créer. La République islamique est peut-être idéologique, mais elle n’est pas irrationnelle, et ses propres actions, y compris la quête de la capacité nucléaire et le soutien au régime syrien, sont en train de l’affaiblir sur le long terme. Le régime iranien fait déjà du très bon travail quand il s’agit d’empêcher son influence de croître.

Un Iran équipé d’un armement nucléaire est une possibilité dangereuse. Mais ça ne devrait pas empêcher les preneurs de décisions américains de réfléchir sérieusement à son endiguement. Maîtriser l’Iran sera coûteux, mais une politique de prévention pure pourrait bien coûter encore plus cher.

Source: Slate
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