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Interview : « La Mauritanie est totalement délabrée » affirme l'ex Président Ely Ould Mohamed Vall


Actu Mauritanie
Jeudi 22 Octobre 2015 - 08:39

De passage à Dakar, l’ancien dirigeant mauritanien n’a pas craché sur l’occasion de s’ouvrir sur la situation dans son pays, avec la gouvernance de l’actuel Président Ould Abdel Aziz, auquel il ne reconnaît aucune légitimité.


Le Président de la transtion 2005-2007, l'ex Colonel Ely Ould Mohamed Vall
Le Président de la transtion 2005-2007, l'ex Colonel Ely Ould Mohamed Vall
Comparant avec ce qu’avait été la Mauritanie lors de son passage aux affaires, et de ce qu’il avait laissé, celui qui avait volontairement renoncé au pouvoir, dresse les perspectives qui se dessinent pour son pays, et qui le rendent assez pessimiste.
 
M. le Président, vous vous trouvez au Sénégal ; et il y a quelques jours vous étiez en France, aux Etats-Unis,… Vous bougez beaucoup ces temps-ci. Qu’est-ce qui fait courir Ely Ould Mohammed Vall ?
 
Ce qui me fait courir, c’est pour l’essentiel, la situation qui prévaut dans notre pays. Celui-ci traverse l’une des situations les plus difficiles qu’il ait jamais connue. Et ceci sur tous les plans. Depuis ce qui s’est passé en 2008-2009, et qui continue aujour­d’hui, je n’ai cessé de dénoncer cette situation, je n’ai cessé de travailler pour que notre pays revienne à une situation normale. L’ensemble de mes voyages et de mes interventions à l’intérieur du pays vont en ce sens.
 
Est-ce une façon de dire au Peuple mauritanien et à la Communauté internationale que «je suis une alternative, je suis là» ?
 
Non ! C’est une façon de dire à tout le monde que notre pays est dans une situation extrêmement difficile et qu’il est impératif pour les Mau­ritaniens de trouver une solution avant que la situation ne leur échappe, parce que sinon, ce sera trop tard. Et de dire aussi à la Communauté internationale, de faire attention.

Car ce qui s’est passé en 2008 et qui a été toléré est intolérable et risque de conduire notre pays vers une catastrophe contre laquelle ni les Mauritaniens ni la Communauté internationale ne pourront rien. Et par conséquent, la question n’est pas une question de personne, mais de trouver une solution consensuelle, une solution politique raisonnable pour notre pays, avant qu’il ne soit trop tard.
 
Tout m’inquiète dans la situation de la Mauritanie ! Premièrement, la situation économique actuelle, est totalement délabrée. D’abord, sur le plan de la gestion, et sur le plan moral. Ensuite, notre pays est délabré politiquement, et c’est ce qui est le plus inquiétant pour moi, et que je considère comme étant une des questions les plus dangereuses.
 
Vous avez eu à gouverner ce pays, la Mauritanie. Dans quel état l’aviez-vous laissé ?
 
D’abord, dans quel état ai-je trouvé la Mauritanie ? J’avais trouvé un pays dans une situation de confrontation intérieure. J’avais trouvé la Mauri­tanie dans une situation des plus catastrophiques que l’on puisse imaginer.

Une dette intérieure qui avoisinait les 20 milliards d’Ouguiyas. Une dette extérieure qui avoisinait le milliard de dollars. Avec un service de la dette de pratiquement 40 millions de dollars par an. J’ai trouvé un pays délabré politiquement, où les cito­yens n’avaient plus aucune confiance ni dans le système politique ni dans leur avenir. 

Et qu’avons-nous fait à notre arrivée ? Nous avons tenté de redonner confiance aux Maurita­niens, en leur faisant comprendre que le pays leur appartenait à tous, et que nous devions tous travailler pour donner au pays, une perspective politique qui pourrait le sortir définitivement de la situation dans laquelle il était.
 
C’est pourquoi, nous avions, tout de suite, pris sur le plan politique, un certain nombre de décisions. Et notamment, une amnistie pour tous les Mauritaniens, quelle que soit la situation dans laquelle ils se trouvaient sur le plan politique ; qu’ils soient exilés politiques, condamnés politiques, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Cela, pour permettre à tout le monde de revenir au pays et de commencer à travailler ensemble.

Deuxièmement, nous avons entamé immédiatement un processus de discussions avec l’ensemble des partis politiques, et des Mauritaniens de l’intérieur et de l’extérieur, pour tenter de rapprocher les points de vue et les amener à un point de vue commun, pour refonder notre société et notre Etat dans une perspective politique consensuelle, raisonnable et maîtrisée.

C’est ce que tous les Mauritaniens ont compris et ils y ont tous répondu. Et nous avons, à partir de là, entamé une transition consensuelle, où toutes les décisions, du premier jour jusqu’à l’élection du Président, ont été prises de façon consensuelle par l’ensemble de la classe politique et le pouvoir.
 
Sur le plan économique, nous avons travaillé de façon à ce que les équilibres économiques du pays soient totalement remis en ordre. C’est ainsi que notre dette intérieure a été totalement résorbée et l’ensemble des ayants droit, qui avaient des engagements vis-à-vis de l’Etat et que l’Etat avait des difficultés à payer, ont été payés.

Sur le plan extérieur, nous avons travaillé d’arrache-pied, avec les représentants des partenaires extérieurs et des institutions comme la Banque mondiale et le Fmi, pour résoudre toutes les contradictions entre notre gouvernement et ces institutions financières. Cela a abouti à effacer une dette de 800 millions de dollars.

Nous avons aussi redonné confiance aux acteurs économiques de notre pays, qui ont recommencé à investir chez eux, alors qu’avant cela, la fuite des capitaux était la règle générale, parce que tout le monde était inquiet de la situation du pays. Les investisseurs sont revenus, ainsi que les partenaires internationaux.
 
Nous avons laissé un pays politiquement réconcilié, économiquement redressé, et en plus de cela, nous avons refondé notre pays dans une perspective extrêmement importante.

Nous avons procédé à des élections législatives, et municipales dans une ambiance d’acceptation générale et de reconnaissance nationale et internationale. Et nous avons organisé une élection présidentielle reconnue par l’ensemble de la classe politique à l’intérieur et par la Com­munauté internationale.
 
Cette embellie a connu un coup d’arrêt. Qu’est-ce qui l’explique, les fondements n’étaient pas solides ?
 
Je pense que la question fondamentale est que cette transition était très idéaliste. C’est une transition qui a reformulé l’ensemble de la donne politique mauritanienne ; et cela n’était pas de l’intérêt de tout le monde. Il est évident que ce n’était pas de l’intérêt de tout le monde que la transparence règne dans notre pays, que l’égalité des chances y prédomine et une certaine route politique soit évidente.

C’est pourquoi une année après, en 2008, il s’est passé ce qui s’est passé qui, malheureusement, a été d’une gravité extrême et dont notre pays est en train de payer le prix et risque de continuer à le payer dans l’avenir.
 
Le fait que ce soit le numéro 2 de la Transition qui ait remis en cause tout le processus démocratique, ne veut-il pas dire qu’il y avait des contradictions au sein des acteurs de la Tran­sition ?
 
Non, la Transition n’avait pas de numéro 2 ! Il y avait le chef de la Transition, et du temps de la Transition, la personne à laquelle vous faites référence n’était ni numéro 2, ni numéro 3, ni numéro 4, ni numéro5, ni numéro de quoi que ce soit. C’était un numéro anonyme (rires).

Comme l’ensemble des membres, il faisait partie d’un conseil militaire et à ma connaissance, il n’a jamais influé de près ou de loin sur la Transition, ni sur quoi que ce soit. La question est que, malheureusement, par inexpérience, les nouvelles autorités n’ont pas su prendre des précautions pour éviter ce qui est arrivé.
 
Ça aurait pu être celui-là ou un autre. Elles n’ont pas su prendre les précautions qu’il fallait pour sécuriser le système et ce sera une grande faute. Celui-là malheureusement, il se trouvait que lui était à l’intérieur de la Présidence, et par conséquent, il lui était facile, d’autant plus que je crois que l’ancien Président lui a fait beaucoup confiance.

Et il lui a facilité la tâche parce qu’il l’a nommé chef d’Etat-major particulier et lui a confié toute la sécurité ; et il avait main basse sur l’ensemble des forces armées et de sécurité. Et par conséquent, à partir du moment où on vous fait cela, on fait pousser des ambitions et ça vous donne le moyen de faire ce que vous avez envie de faire.
 
Est-ce que la Communauté internationale ne s’est pas montrée passive sur ce coup-là?
 
Ecoutez, j’ai dit dès le premier jour de cette affaire, et jusqu’aujourd’hui, je ne cesse de dire et de répéter, que ce qui s’est passé en 2008 est d’une immoralité extrême. Cela est incompréhensible et inacceptable.

Et cela aurait dû être inacceptable à la fois pour les Mauritaniens et la Com­munauté internationale tout simplement parce qu’un petit officier chargé de la sécurité d’un Président est venu lui dire, «si tu m’enlèves, je t’enlève».

Vous voyez le parallélisme : «si tu m’enlèves, je t’enlève», et une fois que ce Président, qui est élu légalement, qui est reconnu par l’ensemble de la classe politique au bout d’une Tran­sition consensuelle et par toute la Communauté internationale, quand il le relève de ses fonctions, cet officier se permet de le prendre et de le jeter en prison, et pour justifier son coup devant tout le monde il dit : «Il m’a enlevé, je l’ai enlevé.»

Comment la Communauté internationale peut-elle moralement accepter qu’un tel processus puisse être «légalisable», acceptable et jouable ? Par conséquent, j’estime que ça a été une erreur monumentale, et une erreur que notre pays payera très cher malheureusement.
 
Le Président Aziz a semblé un peu s’illustrer comme un champion de la lutte contre le terrorisme. Est-ce que ça n’a pas renforcé son pouvoir ?
 
J’ai toujours dit et répété que je trouve extraordinaire cette appréciation et cette façon de voir, parce qu’en 2008-2009, c’est lui qui était chargé de la sécurité, et qui avait en main toute la sécurité du pays. Entre 2008-2009 et 2010, que s’est-il passé ?

Pour la première fois, notre pays a connu des attentats directs à l’intérieur de la capitale. L’attentat contre l’ambassade de France. L’Américain tué, les Espagnols enlevés sur la route de Nouadhibou, les Français tués vers Aleg, 4 ou 5 personnes.

Plus tard quand il a pris le pouvoir, il y a l’opération Tourine qu’il commandait directement et qui a causé la destruction d’une unité mauritanienne complète, avec un commando terroriste qui s’en va tranquillement après avoir désossé les véhicules de leurs roues et tout emporté. L’opération de Hassi­s­sidi, vers la frontière malienne, où une unité complète a été détruite.
 
La forêt Ouagadou où les unités ont dû se retirer et dès qu’elles sont arrivées en territoire national, elles ont été attaquées et un poste de gendarmerie a été attaqué, des gendarmes enlevés. Alors n’eut été, je dis bien n’eut été l’intervention internationale au Mali, la stabilisation du Mali croyez-moi, aujourd’hui la situation en Mau­ri­tanie serait autre et par conséquent, je ne vois pas en quoi ce monsieur a contribué à la lutte contre le terrorisme. Au contraire, il a permis pour la première fois que notre pays soit l’objet d’attaques et de tant de catastrophes.

Et pire encore, au­jourd’hui, à cause de la faiblesse de ce régime, à cause de son incapacité à affronter la situation, les organisations terroristes internationales re­crutent dans notre pays presque au vu et su de tout le monde, et il n’a pas le courage de les affronter. Voilà, voilà les résultats de sa politique.
 
Sur le plan économique, vous reprochez au régime de Aziz une dilapidation des ressources foncières de la Mauritanie. Sur quoi vous fondez ces accusations ?
 
Je pense que ce n’est pas moi, c’est connu de tout le monde. J’ai dit que ce régime a dilapidé et continue encore à dilapider l’ensemble de la réserve foncière de l’Etat mauritanien et particulièrement celles qui ont plus de valeur, celles qui sont à Nouak­chott.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Premiè­rement, une première opération foncière qui consiste à donner des terrains à la population et dans laquelle on réserve les terrains qui ont de plus de valeur à la clientèle politique.
 
Deuxièmement, on passe à la phase de vente des biens fonciers de l’Etat mauritanien. On commence par l’école de police. Une école de police en pleine activité, dont la façade a été vendue sur 400, 500 ou 600 mètres, sur une voie principale, à des commerçants pour construire des boutiques.

Un stade olympique unique à Nouakchott, le seul complexe olympique du pays, dont toute la devanture a été vendue à des commerçants et qui sont en train de construire des immeubles de commerce.

Vous avez la caserne de la Fanfare, qui est juste au sud du marché de la capitale et qui a été aussi vendue. Il ne restait plus que les 3 plus vieilles écoles publiques de Nouakchott, qui datent du temps de la colonisation et le plus vieil hôpital de la Capitale, qui sont aujourd’hui en projet de vente à des privés.

Au-delà de cela, ce qu’on appelle la ceinture verte de Nouak­chott, qui a été créée depuis 1976, dans laquelle l’Etat a investi des millions et des millions chaque année pendant plus de 40 ou 50 ans, se trouve aujourd’hui dans le cadre d’un deal avec un privé, soi-disant pour la construction de l’aéroport de Nouak­chott.

Et probablement, cela ne s’arrêtera pas là. Il y a une dilapidation totale des biens publics et tout y passe, chaque mètre carré, dans n’importe quelle zone, peut être commercialisé. Et je vous le dis, ce sont les choses qui sont les plus symboliques. Et ça, c’est de notoriété publique.
 
Vous semblez être aujourd’hui le porte-parole de l’opposition mauritanienne.
 
Je ne suis pas le porte-parole de l’opposition, parce que l’opposition a son organisation propre, sa direction qui parle en son nom. Mais ce que je vous dis, c’est ce que l’opposition dit tous les jours, à l’intérieur et à l’extérieur.

Je ne fais que contribuer à éclairer cette situation et à titre personnel. C’est aussi ce que dit la majorité, si on est tenté de croire qu’il y a une majorité en Mauritanie. Vous savez, aujourd’hui, quand vous allez à Nouakchott et que vous abordez un responsable politique, il est plus critique que moi vis-à-vis du régime.

Donc, sur cette question-là, je pense qu’il n’y a plus ni opposition ni majorité. Tout le monde est d’accord que le pays est en train de s’écrouler, le pays est en train d’aller vers des perspectives extrêmement dangereuses.
 
Mais au moins, M. le Prési­dent, vous pourrez quand mê­me avoir des motifs de satisfaction vu que le Président Aziz est en train d’accomplir son dernier mandat et que la Cons­titution lui interdit de se représenter ?
 
Permettez-moi d’abord de vous dire qu’en ce qui me concerne, la personne dont vous parlez n’a jamais eu un mandat du Peuple mauritanien. Il y a eu rébellion en 2008…
 
…Coup d’Etat…
 
…Non, une rébellion. Je dis bien une rébellion individuelle. Ce n’est pas un coup d’Etat. Un coup d’Etat, c’est beaucoup plus noble que cela.

C’est quelque chose de plus élaboré. C’est quelque chose qui a des raisons, quelque chose qui peut se défendre. Non là, il s’agit bien d’une rébellion d’un individu. C’est un individu qui, relevé de ses fonctions, a réagi en enlevant un Président. Il y a une grande différence dans cette affaire.

C’est une rébellion. Ce n’est pas un coup d’Etat qui peut être légitimé, pour lequel on peut invoquer une raison quelconque. Non, c’est une rébellion de bas-échelle, d’un individu qui, en solo, a mis le pays dans la situation où elle est. Il est le seul responsable de cette rébellion, et le seul responsable de ses conséquences.

Par conséquent, permettez-moi de vous dire qu’il n’y a jamais eu de mandat. Et en ce qui me concerne, cette affaire est immorale. Elle ne peut pas prêter à conséquence du point de vue juridique et du point de vue légal, d’une manière ou d’une autre. Il est resté dans l’illégalité absolue et il continuera à être dans l’illégalité absolue.
 
Mais il a été à des élections ?
 
De quelles élections vous voulez parler ? Vous voulez parler des premières élections ? Vous savez très bien ce qui s’est passé.
 
Rappelez-le nous?
 
Ce qui s’est passé, je vais vous le rappeler de façon schématique. Vous savez l’opposition et tous les Mauritaniens ont refusé cette rébellion. Et au fur et à mesure, la Communauté internationale s’était introduite. Il y a eu les accords de Dakar. Quand il est revenu, il n’a pas respecté ces accords. Il a fait sa propre élection, et s’est offert sa propre légitimation. Et la deuxième élection personne n’est allé. Il n’y a pas eu 20% de participation des Maurita­niens.

Il n’y a pas eu un seul candidat de l’opposition, ni un seul candidat sérieux qui est allé avec lui. Il est resté tout seul avec seulement 20% de participation des Mau­ritaniens et 80% d’abstention. Si, en utilisant tout les moyens de l’Etat, l’Administration, on arrive à ce résultat, vous estimez que c’est légitime, eh bien je vous laisse le croire.

En ce qui me concerne, c’est cette situation qui prévaut aujourd’hui. Elle a commencé par une rébellion. Elle a continué par une deuxième rébellion contre l’accord de Dakar. Et elle a abouti par une élection unilatérale. Alors où est la légalité ? Il n’y a pas de légalité.
 
Dans ces conditions, quelles pourraient être les perspectives qui s’offrent au pays ?
 
Il n’y a pas cinquante perspectives. Ou on arrive à une solution discutée, consensuelle et acceptée par tout le monde. Qui encadre et règle le jeu. Ou on ira vers des solutions incontrôlables et incontrôlées. Dès lors, vous connaissez le résultat. C’est ce qui s’est passé au Liberia, en Côte d’Ivoire, en Somalie, et c’est ce qui peut se passer dans n’importe quelle condition, malheureusement.

Il y a malheureusement 90% de chance, qu’il ne laisse aucune chance au pays d’aller vers une solution raisonnable et négociée. Je pense qu’il y a 80 à 90% de chance que nous allions vers des solutions incontrôlables et incontrôlées.
 
La classe politique mauritanienne semble se faire une raison : attendre tranquillement 2017.
 
Non la classe politique maurita­nien­ne a tout fait pour prévenir. Elle est très consciente des dangers de ce régime et de la voie empruntée par ce régime. Et de ce point de vue, elle a tout fait et a toujours fait et continue à essayer de tout faire pour que l’on arrive à une solution négociée politiquement raisonnable… Mais elle n’a pas d’interlocuteur.
 
Vous êtes persuadé que Aziz cherchera, peut-être à rester, comme d’autres l’ont fait, après deux mandats ?
 
Non. Il faut que vous compreniez. L’une des forces qu’a introduite la Transition, c’est la fermeture totale de la Constitution. L’article qui devait permettre l’alternance politique dans notre pays, a limité le mandat dans le temps, de six ans à cinq ans. Il a limité le mandat à deux. Mais le verrouillage est tel aujourd’hui qu’il est extrêmement difficile de lever ce verrouillage.

Ce verrouillage n’est pas seulement technique, mais il est aussi moral. Parce qu’il est tenu de faire un serment. Et dans le cadre du serment, même si son élection a été une élection bancale, il est obligé de prononcer un serment constitutionnel.

Et qu’il jure sur le Coran et devant les Mauritaniens qu’il ne peut pas toucher à l’article concernant le nombre des mandats. Par conséquent, il lui sera moralement très difficile de toucher au nombre de mandats. Mais il cherchera d’autres moyens biaisés qui consistent à créer un poste de vice-président.

Et à quelques mois de la fin de son mandat, de nommer un vice-président et de partir. Et de permettre à une personne qu’il contrôle de se présenter à partir de la Présidence, avec les moyens et les possibilités de l’Etat.

Ou deuxièmement, de vider probablement, les pouvoirs du Président et les transférer vers la Primature afin d’organiser dans les mois à venir ou dans une année à venir, des élections législatives unilatérales, qui lui permettront d’avoir une majorité au Parlement.

Et avec une majorité au Parlement, en faisant évoluer le pouvoir du Président vers le Premier ministre, contrôler l’Etat à partir de la Primature. Ce sera d’une manière ou d’une autre une solution biaisée, qui lui permettra d’être là et de ne pas partir.
 
C’est un schéma à la Vladimir Poutine…

Oui en quelque sorte. Probable­ment c’est un peu cela. Ou l’autre solution que j’ai dite. C’est créer un poste de vice-président et avec une personne qu’il croit contrôler, contrôler à la fois la Présidence et la Primature. D’une manière ou d’une autre, ce sera une solution qui sera porteuse de tous les problèmes pour le pays et qui aggravera encore la situation plus qu’elle ne l’est déjà aujourd’hui.
 
Vous affichez une résolution telle qu’on peut vous attendre sur la ligne de départ pour une prochaine Présidentielle en Mauritanie ?
 
Je continue à dire à tout le monde quand on me pose cette question : «La question n’est pas là.» La question, c’est de trouver une solution politique pour notre pays. Peu importe celui qui, demain ou après-demain, sera Président de ce pays.

Mes convictions, le travail de dénonciation et de construction que je fais aujourd’hui, n’ont pour objectif que de trouver d’abord une solution politique dans le pays. Que cette solution ou ce processus se fasse, demain, à travers un autre Mauritanien, je serai le premier à l’applaudir.

Ou que cela se fasse à travers moi. Si cela était utile ou nécessaire à la Mauritanie, il en serait ainsi. Mais ce n’est ni l’objectif, ni une obligation, ni ce qui est recherché. Ce qui est recherché aujourd’hui, c’est d’anticiper la crise qui est en train de se préparer dans notre pays et de trouver une solution politique pour notre pays.
 
Pensez-vous qu’il y a à part vous, dans l’opposition Mauri­tanienne, des gens capables d’anticiper cette catastrophe que vous prédisez ?
 
Je me suis tué pendant toute la Transition à répéter aux gens… C’est d’ailleurs, cette culture que le pouvoir essaye de cultiver aujourd’hui. C’est de dire : «Après moi c’est le chaos.» Des hommes indispensables, cela n’existe pas ! N’importe quel Mauri­tanien peut remplir cette charge, à partir du moment où on met en place un système viable, un système correct et accepté par tous.

La notion de l’homme indispensable n’existe pas. C’est une notion complètement fausse et inacceptable. Que ce soit moi, ou quelqu’un de l’opposition, ou un autre Mauritanien qui peut sortir de nulle part, je pense que cela est possible.
 
Vous semblez suivre tranquillement le chemin emprunté par d’autres généraux comme Obasanjo, Buhari ou Amadou Toumani Touré. Faire un come-back légitime mais par les urnes ?
 

Je pense qu’eux et moi, nous sommes dans des situations un peu différentes. Eux, ce sont des hommes qui reviennent dans des pays normaux et normalisés. Ils font un come-back sur une sorte de terreau politique légal, normal.

Une élection normale, où quelqu’un, n’importe qui, peut venir se présenter, tenter sa chance. S’il a des convictions ou qu’il peut être élu et que son pays ou si ses citoyens sont prêts à lui faire confiance. Ce sont des gens qui viennent sur des terreaux politiques qui sont déjà élaborés. Moi je lutte contre une situation d’illégalité et d’anormalité, pour que mon pays revienne à la normalité.

C’est cela mon programme aujourd’hui. Que mon pays revienne à la normalité. Une fois qu’il y a la normalité, les autres questions peuvent se poser. Mais ce n’est pas la question fondamentale.
 
La société mauritanienne n’est pas une société très politisée, ne pensez-vous pas que cela peut constituer un grand handicap pour l’opposition de conquérir le pouvoir par les urnes ?
 
Le problème, malheureusement pour notre pays, nous avons fait une expérience, un vécu politique, ou une expérience politique historique, qui a traumatisé et mis les Mauritaniens dans une perspective difficile.

Et jusqu’à présent, il n’y a eu que la tentative de la Transition qui a essayé d’inverser ce processus. Nous n’avons connu, depuis l’indépendance. Ou avant l’indépendance même, c’était la colonisation. C’est le gouverneur de Dakar qui décidait pour les Mauritaniens. A l’indépendance, il s’est instauré un système de parti unique. Or le sens du parti unique, c’est que personne ne pouvait s’opposer.

Il n’y avait qu’un seul parti dont personne ne pouvait sortir. Tout le monde devait y être. L’Etat c’est le parti unique, on ne pouvait pas être ministre, administrateur, sans appartenir au parti unique. Dans certains pays même, on ne pouvait pas être officier, sans appartenir au parti unique. Le premier régime d’indépendance étant basé sur le système de parti unique, nous l’avons alors vécu pendant 18 ans.

En 78, nous avons eu le changement par coup d’Etat militaire. Depuis nous n’avons connu de changement que par coup d’Etat militaire. Jamais, sauf l’élection qui s’est passée pendant la Transition qui a été opérée.
 
En 2007
 
C’est la première fois dans le cadre de notre pays que nous avons connu un changement en dehors d’un régime politique ou un régime politique légitimé, ou un régime militaire légitimé. Et par conséquent ces deux vécus, le parti unique, le régime militaire et les successions de changement par coup d’Etat, ont été mortels pour notre pays.

Parce qu’ils nous ont interdit tout simplement, toute possibilité d’avoir une classe politique alternative. Une classe politique alternative suppose qu’il y ait un débat politique, des partis politiques, et la possibilité d’une élection honnête dans laquelle quelqu’un peut se présenter et la gagner. Or, notre pays n’a jamais eu la chance de vivre une situation de ce type.
 
En Mauritanie, on vous surnomme le «Sénégalais». Qu’est-ce qui explique cette appellation ?
 
J’en suis très fier. Et croyez moi, je suis étonné qu’on parle de Sénégalais en Mauritanie. Jusqu’à une certaine époque, qui était Sénégalais ou Mauritanien ? On ne pouvait pas faire la différence. Il y avait un même espace politique et administratif. 80% des Mauritaniens ont vécu et travaillé ici au Sénégal. Et vice versa.

On traversait comme on voulait. Il n’y avait pas de frontière. Moi, j’ai eu la chance d’avoir vécu au Sénégal et d’avoir durant une période de ma vie été ici avec mon père. J’en suis très fier et très content. Cela a été une expérience très enrichissante pour moi. Par contre, cela n’enlève en rien ma «mauritanité».
 
Qu’est-ce cela fait pour un Mauritanien de parler wolof ?
 
C’est un enrichissement. J’ai souhaité ne pas parler seulement le Wolof. J’aurais aussi voulu parler toutes les langues du Sénégal et du Mali. Et là aussi j’en serais très content.
 
Pour en revenir à la situation politique en Mauritanie, nous avons observé une stratégie du pouvoir du Président Aziz de faire rallier à sa cause, des personnalités politiques et de la Société civile importantes. Ne pensez-vous pas que cette démarche va être payante à terme ?

Je pense que les Mauritaniens sont suffisamment fondés sur le fait que ce régime ne peut plus tromper personne. La dernière fois, le régime a appelé au dialogue. L’opposition a répondu favorablement et a posé ses conditions. Des conditions minimales qui cherchaient une solution politique.

Mais lui n’en voulait pas parce que cela créait la transparence et une situation qui ne permettrait plus à l’Etat de manipuler les gens dans le cadre d’une élection normale. Alors il a dit non : «Je ne discute plus avec l’opposition, je veux le faire avec les partis.» Il a envoyé une invitation à tous les partis.

Alors qu’il n’a pas encore terminé le processus de dialogue avec l’opposition, il entame un autre de façon solitaire. Il a pu attirer un certain nombre de personnes de l’opposition membres du Forum politique qui regroupe des partis politiques, la Société civile et des personnalités indépendantes. Il a essayé de retirer des personnalités indépendantes, de récupérer des partis. Mais personne n’est allé vers lui. Il y a eu je crois, deux ou trois personnes membres d’un parti qui ont dit :

«Nous estimons que nous pouvons venir, écouter ce qui se dit dans ce forum.» Ni un parti encore moins une personnalité ne l’a rejoint. Jusqu’à aujourd’hui, l’opposition est restée unie et fait totalement face à ses manœuvres. Aujourd’hui tout le monde a compris. Il lui sera donc très difficile de débaucher dans l’opposition.
 
Source : Le Quotidien (Sénégal)
 
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