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Inde : comment une guêpe a sauvé la papaye


Lu sur le web
Mardi 21 Janvier 2014 - 18:19

Agriculture. Bien plus efficace que les pesticides, cet insecte a repoussé l’invasion d’un parasite qui dévastait les cultures de papayers depuis trois ans.


Inde : comment une guêpe a sauvé la papaye
Un matin de novembre 2010, Radha Doraisamy s’est retrouvée avec un tube à essai dans la main et des doutes plein la tête. 
 
Trois ans auparavant, ses trois hectares de papayers avaient été détruits par un insecte et elle avait renoncé à cette culture. L’insecte avait envahi l’exploitation en un rien de temps : en deux mois, les fruits avaient été réduits à une masse blanche cotonneuse inexploitable. 
 
Le coupable était la cochenille du papayer, Paracoccus marginatus pour les scientifiques, un insecte jaune plus petit que le chas d’une aiguille, qui était venu du Mexique en semant destruction et ruine économique dans son sillage. En l’espace d’un an, elle s’était répandue dans toute l’Inde du Sud et la production de papaye avait chuté de 80 %. La bestiole avait poursuivi son expansion, faisant perdre 15 milliards de roupies [180 millions d’euros] par an aux producteurs. Cette année-là, Radha avait perdu 3 millions de roupies. 

Il lui a fallu huit mois avant de pouvoir recommencer. Cette fois-ci, lui a-t-on dit, il y avait une solution. Celle-ci semblait d’une simplicité absurde. Tout ce que Radha avait à faire, c’était de prendre un tube à essai fourni par les autorités, de le déboucher et de parcourir sa plantation en l’inclinant vers la terre noire ; le tube contenait une centaine de guêpes minuscules, à peine visibles, se mirent à parasiter les cochenilles. Elles pondaient leurs œufs dans l’insecte et, quand ils avaient éclos, les larves dévoraient les organes internes de l’hôte et le tuaient [on parle alors de parasitoïde et non de parasite, car un parasite ne tue pas son hôte]. Comme Radha, plus de 20 000 agriculteurs du Tamil Nadu ont reçu ces tubes. 
 
Cette technique a été inventée à la fin du XIXe siècle, mais elle est davantage en phase avec les sensibilités modernes touchant à la protection de l’environnement. Le biocontrôle – la protection des végétaux par des mécanismes naturels – est antérieur à l’usage massif des pesticides et ne présente pas les effets néfastes des produits chimiques. Il repose sur le principe que tout nuisible a un “ennemi naturel”, comme les chats pour les rats. L’ennemi naturel maintient la population de nuisibles à un niveau qui ne provoque pas de dommages économiques.
 
La cochenille du papayer forme des amas cotonneux sur les feuilles et les fruits. La femelle adulte est jaune, ovale, et mesure environ 2 millimètres de long pour 1,5 de large. Elle est en partie recouverte d’une sécrétion cireuse blanche qui lui permet de bien mieux résister aux pesticides que les autres cochenilles courantes en Inde. 
 
La cochenille se nourrit de la sève de l’arbuste en insérant ses stylets dans la feuille, le fruit ou la tige. De plus, elle injecte dans les feuilles une toxine qui les déforme, les racornit et les empêche de produire de la chlorophylle. Feuilles et fruits tombent prématurément. En cas d’infestation massive, les fruits se retrouvent couverts d’une épaisse sécrétion cireuse qui les rend impropres à la consommation. 
 
En juillet 2010, le ministère américain de l’Agriculture a envoyé par FedEx cinq colis, contenant chacun environ 200 spécimens vivants des trois parasitoïdes ennemis naturels de la cochenille du papayer, au Bureau national des insectes importants pour l’agriculture (NBAII), dont le siège est à Bangalore. [Les premiers tests en laboratoire puis sur le terrain furent concluants et, après consultation de plusieurs experts, il apparut que l’Acerophagus papayae était le candidat le plus indiqué pour l’Inde.] 

Acerophagus papayae est une guêpe jaune aux ailes transparentes et aux yeux bleuâtres. Chaque femelle vit trente-cinq jours et peut pondre jusqu’à 50 œufs à raison d’un œuf par cochenille. Une guêpe peut ainsi tuer 50 cochenilles et les 50 guêpes qui naissent peuvent en tuer 50 autres, ce qui provoque une croissance exponentielle de la population de guêpes. 
 
Avant l’avènement du biocontrôle, les agriculteurs abusaient des pesticides. Ils doublaient leur concentration et procédaient à quatre ou cinq pulvérisations au lieu des deux prescrites, explique le Dr M. Kalyanasundaram, professeur d’entomologie à l’université agricole du Tamil Nadu (TNAU), à Coimbatore. “Un agriculteur avait même pulvérisé dix doses sur ses papayes. Même si les fruits avaient survécu, ils auraient été extrêmement toxiques”, ajoute-t-il. Quand les nuisibles sont naturellement résistants aux pesticides, le recours à ces produits les fortifie. Grâce à ses sécrétions cireuses, la cochenille du papayer résistait mieux aux pesticides que ses ennemis naturels. Ces derniers, des insectes utiles, étaient éliminés, ce qui avait fait exploser la population de cochenilles du papayer.
 
Aujourd’hui, les décideurs en matière agricole insistent pour qu’on fasse appel au biocontrôle quand c’est possible et n’autorisent le recours aux produits chimiques que quand cette méthode échoue. Les scientifiques du NBAII et de la TNAU reconnaissent que le biocontrôle est encore trop peu utilisé en Inde. “Dans les pays développés, 12 % des infestations de nuisibles sont traitées par biocontrôle ; en Inde, cela tourne autour de 1 %”, regrette Kalyanasundaram. 
 
L’Inde a lancé il y a vingt ans une politique de gestion intégrée des nuisibles, mais les résultats ont été décevants. Le gouvernement a donc décidé, dans le cadre du XIIe plan quinquennal (2012-2017), de mettre sur pied une mission nationale pour l’agriculture durable destinée entre autres à promouvoir le biocontrôle. 

Les guêpes parasitoïdes ont été lâchées dans les plantations en octobre 2010 et on a diminué une diminution des cochenilles du papayer dès le mois de janvier suivant. “En l’espace de trois à quatre mois, les incidences ont diminué de 32 à 42 %”, rapporte le Dr A. N. Shylesha, entomologiste au NBAII. A la saison suivante, le nombre de cochenilles est tombé au-dessous du seuil de nuisance économique : il était trop faible pour causer des dommages. Deux ou trois ans plus tard, la production de papaye a retrouvé son niveau d’avant l’infestation. 
 
Le biocontrôle a permis à Radha de continuer à cultiver des papayes. Elle est productrice depuis 1997, elle a été parmi les premiers de la région, confie-t-elle. La papaye est une culture très appréciée dans cette région du Tamil Nadu, parce qu’elle nécessite moins d’eau que d’autres et un investissement très faible. Les plants ont un cycle de vie de deux ans et l’agriculteur peut en tirer un bon revenu – près de 400 000 roupies par demi-hectare. 
 
Maintenant que le problème de la cochenille est réglé, Radha va tenter de cultiver des variétés hybrides. Elle s’est rendue en Thaïlande et en Malaisie au début de l’année pour y observer les plantations de papayers et elle est revenue avec de nouvelles techniques qu’elle compte mettre en œuvre sur son exploitation. Elle s’inquiète pourtant : le virus de la tache annulaire de la papaye a récemment fait son apparition. Les spécialistes de l’université lui ont assuré que ce n’était pas grave. Il n’y aurait pas un tube à essai pour ça ? a-t-elle demandé. 
 
—Shamsheer Yousaf
Publié le 4 janvier 2014 dans Fountain Ink (extraits) Madras
Lu sur Courrier international
Mamoudou Kane


              

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