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Inde : Quatre minutes pour rire des viols


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Mercredi 9 Octobre 2013 - 12:43

It’s Your Fault, une vidéo sur le viol produite par un collectif d’humoristes, a fait sensation sur la Toile. Pour la première fois, des hommes s’emparent du sujet et utilisent la satire pour sensibiliser.


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Le viol, ce n’est pas drôle. La partie la plus difficile quand on écrit sur ce sujet, qu’on répète les mêmes histoires horribles avec des personnages différents, qu’on rappelle chiffres et statistiques, c’est que l’indignation est ennuyeuse, banale, et provoque une surdité sélective. Les gars de All India Bakchod [AIB, que l’on pourrait traduire par Les glandus nationaux], un collectif comique connu pour son esprit mordant, ont cette semaine fait quelque chose devant quoi de grands humoristes ont reculé : ils ont plaisanté sur le viol et se sont fait entendre de plus de 2 millions de personnes. 
 
It’s Your Fault [C’est votre faute] est une vidéo [en anglais] de quatre minutes qui dénonce sur le mode satirique les reproches qu’on fait aux victimes de viol. On y voit les actrices Kalki Koechlin et Juhi Pande, un flic à l’accent [indien] prononcé et plusieurs mains représentant le patriarcat. Elle a suscité un intérêt sans précédent de la part des médias internationaux après le viol collectif du 16 décembre [les quatre accusés majeurs ont été condamnés à mort le 13 septembre]. Au moyen d'un sourire lobotomisé et du refrain “C’est votre faute” de Kalki, le scénario dénonce l’absurdité des “choses qui provoquent le viol” [d’après les déclarations de plusieurs hommes politiques et personnages publics ces derniers mois] : la tenue vestimentaire, le chowmein [nouilles chinoises], les téléphones mobiles, le fait de travailler tard. La vidéo récapitule rapidement les “façons de prévenir le viol” [également avancées par les politiques], par exemple appeler votre agresseur bhaiyya [frère] ou se marier (mon passage préféré : “Détail amusant : si c’est votre mari, ce n’est pas du viol”, puisque le viol conjugal n’est pas reconnu par la loi). 
 
La vidéo, comme il fallait s’y attendre, a suscité des réactions mitigées, qui vont de “La ferme, c’est pas ça qui va arrêter les viols” à “Génial : il faut le traduire en hindi-ourdou-swahili”. Ceux qui affirment que l’AIB prêche pour sa paroisse ou pour des convertis partent du principe que son public, anglophone, branché et amateur de satire, est incapable de violer et n’adhérerait jamais à la culture du viol, une supposition étrangement similaire à celle qui veut que la victime soit responsable de ce qui lui arrive : c’est un certain type de personne qui viole et quelqu’un qui apprécie l’humour d’AIB n’en fait pas partie.
 
Multimédia. S’en prendre aux préjugés selon lesquelles les victimes ont bien mérité leur sort n’est pas nouveau. L’année dernière en particulier a vu un déferlement de campagnes et de slogans multimédias positifs (La liberté sans la peur, sur Google, ou Sans peur, par exemple). AIB n’apporte rien de nouveau à cet égard. En revanche, en combinant un script percutant et un visage connu de Bollywood, il attire un public qui survolerait un éditorial indigné d’un œil vitreux. La dernière fois qu’AIB a fait appel à une actrice de Bollywood dans une vidéo – Alia Bhatt, en l’occurrence –, le nombre de vues est passé de 50 000 en moyenne à 200 000. Kalki Koechlin a récemment expliqué lors d’un entretien que ses fans avaient entre 12 et 30 ans. Si la vidéo d’AIB incite les adolescents à réfléchir à la culture du viol, on n’a plus qu’à applaudir debout. 
 
Ce qui rend It’s Your Fault remarquable, ce ne sont cependant pas les femmes célèbres qui jouent dans la vidéo, mais les hommes qui l’ont écrit : une tribu d’humoristes jeunes, cools et privilégiés, qui ont été suffisamment indignés pour tenter de démanteler la culture du viol par la satire. La vidéo laisse entendre que les “féministes” pourraient aimer la plaisanterie et, plus scandaleux encore, que les féministes pourraient être des hommes. Lors d’une conversation avec moi, Rohan Joshi, un membre d’AIB, a reconnu que l’humour était parfois “un club réservé aux mecs” – les foyers d’artistes ou les coulisses des théâtres sont remplis d’hommes à la langue bien pendue. Le nombre d’humoristes femmes est en augmentation dans le pays, a-t-il reconnu, on en compte quatre aujourd’hui alors qu’il n’y en avait aucune auparavant. Mais les bons humoristes sont rares et les humoristes femmes encore plus rares. 
 
Ce n’est pourtant pas une surprise si, pour attirer les regards, ce sont Kalki Koechlin et Juhi Pande qu’un présentateur connu a interviewées le soir où la vidéo s’est propagée comme un virus, et non ceux qui l’avaient conçue. Kalki a eu beau faire remarquer que c’était plutôt AIB qu’il fallait féliciter, le présentateur a continué à s’épancher. Il n’est pas inhabituel que les célébrités adoptent des causes. Et quand des femmes parlent du viol (qui est considéré comme un “problème de femme” par défaut), on considère que ce n’est pas tabou. Si les gars d’AIB veulent faire quelque chose de radicalement cool – se lancer dans le débat qui entoure les rapports entre les sexes –, ils devraient envisager de jouer dans leurs vidéos plutôt que d’engager de jolies femmes pour débiter leurs répliques. La satire est une arme puissante, mais le fait de devenir un guerrier n’est pas la seule récompense qu’elle accorde : dans une culture où la seule représentation de types rigolos semble être le trio d’idiots de Grand Masti [un navet bollywoodien], les garçons d’AIB pourraient devenir nos nouvelles stars. 

Nishita Jha
Mamoudou Kane


              

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