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Hodh El Chargui (Reportage) : Un havre de pauvreté et de marginalisation


Société
Mercredi 8 Mai 2013 - 11:15

Loin de Nouakchott, à plus de mille kilomètres, les populations du Hodh Chargui attendent encore de voir le bout du tunnel, dans leurs besoins de base, comme l’eau, les points de santé ou les écoles. Ici, pas besoin d’être un spécialiste pour voir la pauvreté, la marginalisation et le désespoir.


La ville de Néma capitale régionale du Hodh Echarghi. Crédit photo : Le Calame
La ville de Néma capitale régionale du Hodh Echarghi. Crédit photo : Le Calame
Tout vous y ramène. De la femme pilant son mi dans un mortier fissuré au vieillard en haillons, laissant entrevoir, par un large sourire, les quatre ou cinq dents que sa rude existence lui a laissées. Bengou, Mavnadech, Leabeir, Vir Kitane, Lembaratt, Aoueinatt Rajatt, Mabrouk et autres adwabas ou villages, rien de spécial. Toujours la même chose. Un puits au bout du hameau. Quelques enfants ordinairement sans maître d’école. Des hommes complètement désœuvrés qui attendent un jour de marché hebdomadaire pour aller casser la monotonie de la vie et en rapporter peut-être un quelconque produit : huile du Mali, viande sèche de gazelle, condiments divers pour assaisonner la sauce « Takya », très prisée au Hodh, thé vert ou médicaments directement volés au camp de Mberra et écoulés via des commissionnaires rompus, depuis belle lurette, à de pareilles combines.

Avec ses sept moughatass (Néma, Timbedra, Djiguenni, Amourj, Bassiknou, Oualata et Mbeikett Lahwach) et ses quatre arrondissements (Fassala, Bousteila, Aoueinatt Zbil et Adel Bagrou), le Hodh Chargui est, géographiquement parlant, l’une des régions les plus importantes du pays, avec plus de 200.000 km² pour une population de quelques centaines de milliers de personnes. Quelque six cents enseignants (618 exactement) servent dans les 1 024 écoles de la région dont les plus illustres et les plus anciennes sont, certainement, celles de l’école 1 de Néma (1922) et des fils de chefs de Timbedra dont les ruines narguent encore le temps et rappellent une époque où aller à l’école nécessitait, encore, toute l’omnipotence du colon et le facteur du rang social. Un unique hôpital régional, pas exceptionnellement équipé, vers où convergent toute la population du Hodh.

Des dispensaires comme ceux qu’on trouve dans tous les départements nationaux. Quelques points de santé, ça et là, parfois implantés au seul regard de l’allégeance ou de quelque vieille considération rebelle, très en vogue encore, en cette partie du pays. Une région militaire dotée de deux à trois mille hommes. Aucune industrie, ni grande, ni moyenne, ni petite. Le taux de chômage est donc très élevé. Commerce, élevage, agriculture sous pluie et quelques occupations informelles. Un centre de formation agronomique, un autre pour l’encadrement professionnel, juste pour faire tout comme. Selon l’ancien maire de Néma, Fadili Ould Aheimed : « Cette région souffre d’une pauvreté extrême. Aucun projet structurant, aucune industrie, aucune opportunité de travail. Le taux de pauvreté doit, ici, atteindre plus de 70% de la population ».

Néma, la « Rouge » du Hodh

Ouadi Beneamane, autre nom de Néma, la capitale régionale. Une ville située, exactement, à 1 087 kilomètres de Nouakchott. Certaines de ses ruines et ruelles tortueuses rappellent un passé à la fois glorieux et cosmopolite. Sa fondation remonte à 1 223 de l’Hégire, par des gens venus de Oualata, selon la version classique. Mais, après deux siècles d’existence, Néma ne compte encore que douze écoles fondamentales, quelques mahadras, deux collèges d’enseignement général et un lycée, pour une population totale de 46 000 habitants. Autour du marché sis au centre-ville, les espaces d’Ehl Gasri, d’Ideylba et d’Ould M’baba constituent, depuis des décennies, les lieux de rencontres, où les autochtones de la ville – les « vrais », ceux des quartiers d’Ideylba, de Qadima et de Koulba – rencontrent les autres, moins anciens, communément appelés « Rahalas » des quartiers de Savha, Adala, Chewviya ou Ngadi.

On se croirait à Ségou ou à Tombouctou, tant le Bambara est d’usage naturel aux Néméens BCBG, tandis que le Zreïga – un mélange de Hassaniya et de Bambara – reste l’apanage des quelques vieilles vendeuses de degnou, senguetti (boissons locales) et autres moun (galettes à base de mil) et poignées de chroutt (condiment incontournable au Hodh). Le soir, surtout pendant les fêtes, c’est deg daga, une danse traditionnelle au cours de laquelle un orchestre, composé de sept à huit tam-tams, offre, à des dizaines de gens endiablés, l’occasion de danser frénétiquement, en gesticulant harmonieusement.

Et la politique ?

Le Hodh Chargui est un des plus grands réservoirs électoraux du pays. Aussi les gouvernants ne prennent-ils jamais le risque de ne pas considérer cette évidence. A lui seul, le Hodh Chargui détient, aujourd’hui, quelque quatorze postes de ministres ou fonctions assimilées dont les plus importantes sont la Primature, les présidences de l’Assemblée nationale, de la Médiation de la République ou du Conseil Constitutionnel. Naturellement, la région est toujours du côté du Makhzen. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas son propre.

Ceux qui essaient de s’y opposer apprendront, à leurs dépens, la gravité de leur geste. Et ce n’est pas l’ancien maire APP, Fadili Ould Aheimed, qui dira le contraire, lui qui a été débarqué de son poste, après à peine quinze mois d’exercice, pour avoir refusé d’accueillir Mohamed Ould Abdel Aziz, alors général putschiste. Sur injonction de celui-ci, les conseillers municipaux ont été, manu militari, dépêchés à Néma, une session extraordinaire organisée et un coup d’Etat municipal orchestré, sous la supervision de l’actuel wali de Nouadhibou, pour débouter le maire rebelle et le remplacer par Sidi Mohamed Ould Mohamed, un ancien du RDU, transplanté, depuis, à l’UPR, beaucoup plus coopérant.

Comme quasiment partout en Mauritanie, les élus locaux – députés et sénateurs – sont des anciens indépendants recyclés UPR. Traditionnellement, la ville de Néma faisait l’objet de rudes empoignades entre l’opposition (APP, RFD, UFP) et les gens du pouvoir. D’ailleurs, son premier maire de l’ère démocratique fut feu Mohamed Abdallahi Ould M’barek, alias Be Zagoura, suivi par Moulaye El Mamoun Ould Sidi Mohamed, Cheikhna Ould Bah – trois mandats sous couleurs PRDS – Vadili Ould Aheimed (APP) et l’actuel, Sidi Mohamed Ould Mohamed (UPR).

Aujourd’hui, la carte politique de la ville se redessine, à cause de l’entrée en ligne des formations politiques comme Tawassoul ou El Wiam. Pour Vadili Ould Aheimed, « le parti Tawassoul s’impose de plus en plus, grâce à une jeunesse très dynamique et à des actions sociales concrètes sur le terrain : écoles privées d’enseignement, mahadras et forage de puits. Néanmoins, l’UPR reste très fort, à cause de la présence à la moindre occasion, de hauts responsables étatiques derrière lesquels villages et adwabas courent, de peur ou d’envie ».

Feue Seydel Hergal, histoire de Nwefell et de la pierre sacrée

Evoquer Néma sans parler de ces choses extraordinaires qui attisent l’imaginaire de ses habitants serait d’un fade achevé. Seydel Hergal, une vieille pédiatre autrichienne de 90 ans qui a fini par s’installer à Néma, après avoir servi partout en Mauritanie, depuis son arrivée, au milieu des années 70. Lorsqu’elle construisit sa maison, à la sortie de la ville, sur la route de Bassiknou, Seydel ne savait, certainement pas, qu’elle finirait par reposer, pour de bon, à quelques mètres de là. Tous les Némaéens vous le confirmeront, c’était une femme de grand cœur qui mit son expertise de pédiatre expérimentée et sa pharmacie au service de tous, surtout des indigents qu’elle n’hésitait pas à prendre entièrement en charge. En 2008, des bandits l’attaquent et la ligotent dans sa chambre, avant de lui voler sa voiture et quelques effets sans importance.

Ce n’est que deux jours plus tard que son employé la découvre, agonisante. Elle rendra l’âme à Nouakchott, non sans avoir recommandé d’être inhumée dans un lieu qu’elle a déjà montré, il y a plusieurs années, à l’un de ses proches et de pouvoir jouir des modalités d’inhumation auxquelles aurait eu droit tout musulman. Dans sa chambre à coucher, on aurait retrouvé une natte de prière, un chapelet et un livre du Coran. Musulmane, donc ? Personne n’ose le dire… Même morte, Seydel Hergal est restée une femme de cœur. Dans son testament, elle a légué sa Land Cruiser à son mécanicien ; à son domestique, cinq millions dans l’un de ses comptes et l’équipement de sa maison ; à son planton, les sept millions disponibles sur son autre compte bancaire ; et aux pauvres, le fruit de la vente des médicaments de sa pharmacie. Pour s’assurer que tout cela serait fait, Seydel prit le soin de déposer copie de son testament à l’ambassade de son pays à Nouakchott. Finalement, les meurtriers de cette admirable femme ont été retrouvés à Nouakchott. Quel sort leur réservera Allah dans l’au-delà ?

A quelque huit ou neuf kilomètres de Néma, sur la route d’Amourj, voici, imperturbable, la montagne de Rajatt où, selon la tradition, un ogre dénommé Nwefell venait, régulièrement, rendre visite à la belle Aïche Lelli et dont la cadence des pas a été immortalisée, dans le Hewl, par un célèbre chor du même nom. Les tidinitt d’Ould Bewba Jiddou (Belkama) et de Sid’Ahmed Ould Ahmed Zeïdane racontent, à longueur de journée, cette mystérieuse épopée où les hommes et les ogres se côtoyaient sans méfiance. Juste au centre du marché, une énorme pierre nargue le temps. C’est un diable, selon une version locale, qui l’aurait placée là. Toutes les maisons qui l’entourent ont puisé leurs matériaux de ses profondeurs, sans que cela ne la diminue en rien. Extraordinaire. Mais Néma, la Rouge du Hodh, recèle encore bien d’autres mystères.

En attendant, l’Etat gagnerait à la pourvoir de projets industriels en rapport avec son statut d’importante région agropastorale. Une grande boucherie moderne ou une usine de transformation de produits laitiers ne seraient pas de trop et permettraient de susciter beaucoup d’opportunités d’emploi, pour les milliers de jeunes nationaux qui n’ont, actuellement, d’autre choix qu’aller, à leurs risques et périls, faire « le toujours debout » dans les boutiques des pays de l’Afrique de l’Ouest environnants, alors que leur terroir recèle tant de potentialités et de ressources inexploitées par des gouvernants qui n’ont la tête qu’à des banalités.

Sneiba El Kory, envoyé spécial
Pour
Le Calame.info
Mamoudou Kane


              

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