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Hicham El Moussaoui, Maître de conférences en Économie : "L’islam est compatible avec l’économie de marché"


Economie
Lundi 3 Septembre 2012 - 14:00

La montée en force de l’islamisme modéré dans la sphère politique des pays de la rive Sud de la Méditerranée n’est pas sans interrogations et sans craintes chez les acteurs économiques. Pour le professeur Hicham El Moussaoui, Maître de conférences en Économie et analyste pour le projet www.unmondelibre.org, l’islam est compatible avec l’économie de marché. Entretien.


Hicham El Moussaoui est enseignant-chercheur à l’université sultan moulay Slimane et analyste pour le projet www.unmondelibre.org.
Hicham El Moussaoui est enseignant-chercheur à l’université sultan moulay Slimane et analyste pour le projet www.unmondelibre.org.
Peut-on parler aujourd’hui d’une vision islamiste de l’Economie ?

C’est encore trop tôt. Il n’y a pas au sens académique de paradigme de l’Economie vue par les islamistes. L’on est à l’état embryonnaire. Les différentes recherches dans ce domaine sont en rapport avec le politique. L’islamisme a toujours été agité comme un épouvantail. La fermeture de la porte de l’ijtihad notamment, pour tout ce qui concerne les problématiques économiques et financières, explique l’immobilisme dans la pensée et les concepts de la vision islamiste de l’Economie.

Mais d’une manière générale est-ce que l’islam est compatible avec l’économie de marché ?

Il faut distinguer les niveaux d’analyse. L’observation des faits dans les pays musulmans nous renvoie à l’incompatibilité. Nous avons dans ces pays là des sortes de gouvernement à orientation socialiste, vivant de la rente et pratiquant la répression politique et économique. Or, si l’on revient aux sources de l’islam, on retrouve cette liberté de choix. Il n’y a en effet nulle contrainte en islam. Durant les premières années de l’islam, il y avait une tradition de limitation des interventions de l’Etat. L’on avait un système étalonor qui atténuait les risques inflationnistes. Pas d’imposition obligatoire. De même, on avait dans ces années-là le respect de la propriété privée et de l’Etat de droit et on encourageait la libre concurrence. L’Etat musulman limitait son intervention à la prévention de la fraude.

Pourtant, on a l’impression que l’islam économique est un peu moralisateur, ce qui n’est pas le cas de l’économie de marché, porté sur le profit ?

En fait, ce qui distingue l’économie dans l’islam et le concept dominant de l’économie de marché c’est l’objectif recherché. La maximisation de la consommation des biens matériels reste le but de l’économie de marché alors que l’islam élabore une vision de l’économie qui vise aussi les biens spirituels et, au-delà, la recherche du juste milieu et de l’équilibre. Il n’y a pas de dichotomie en islam entre la sphère morale et la sphère économique.

Finalement, en parlant de l’économie en islam, n’est-on pas en train de décrire les principes de l’économie éthique ou alternative ?

Absolument. Certains médias et penseurs ne vont pas dans le fond des choses. L’économie de marché, c’est seulement la liberté d’échanger. L’économie de marché est donc morale par essence, reposant sur la liberté individuelle, et l’équilibre entre l’intérêt privé et l’intérêt général.

Si le paradigme d’une vision de l’économie en islam est encore à l’état embryonnaire, la finance islamique s’est considérablement développée ? Qu’est-ce qui explique cette vigueur ?

Elle s’explique principalement par la volonté de contourner la contrainte de l’interdiction de l’intérêt et permettre ainsi de moderniser le financement des économies islamiques. En dépit de son dynamisme, la finance islamique est souvent critiquée Certains lui reprochent de n’être qu’un simple habillage. Il faut replacer le débat dans son contexte historique. Lorsque le Prophète a interdit la «Ribah», il n’avait pas interdit toutes les formes d’intérêt. A l’époque, l’emprunteur devait payer le double en cas de défaut de paiement. Il était donc quasiment réduit en esclavage. La finance islamique visait à corriger ce déséquilibre entre l’emprunteur et le prêteur.

Un pays comme le Maroc devrait-il faire plus de place à cette finance islamique ?

C’est une opportunité pour l’économie marocaine. Avec moins de 5 mois de réserves de change, on a besoin de sources de financement diversifiées. La finance islamique permettra en outre d’augmenter le taux de bancarisation (40% en ce moment) et de mobiliser encore plus d’épargne, sachant que certains marocains ne confient pas leur argent aux banques pour des motifs religieux.

Comment l’économiste que vous êtes analyse-t-il l’arrivée au pouvoir d’une alliance dirigée par les islamistes du PJD ?

Au Maroc, nous avons le PJD, en Tunisie, il y a Ennahda et en Egypte, les Frères musulmans. En Libye, même si les islamistes n’ont pas remporté les élections, le président du CNT a déclaré que la charia reste la source privilégiée du droit. Bref, il y a la montée de l’islamisme politique. Mais, faut-il le dire, nous ne sommes pas face à un bloc homogène. Cette arrivée des islamistes au pouvoir marque néanmoins une rupture fondamentale. Car, depuis l’indépendance, on a essayé de faire des choix politiques et économiques protectionnistes. L’on s’est replié sur nous même dans une logique de contrôle des acteurs de l’économie.

Or, pour se développer nous avons besoin de nous ouvrir, donc de nous ouvrir sur les autres. En Algérie par exemple, malgré l’argent qui coule à flot, l’économie est restée au stade faible du développement. Grace au premier choc pétrolier, le gouvernement de ce pays, comme ceux des pays arabes dans la même situation, achetait des usines et des solutions clé en main. Après le second choc pétrolier, nous sommes rentrés dans le cycle des endettements.

Bref, après tant d’années de socialisme, les citoyens sont déçus par les résultats. Cela dit, il y avait un accord tacite entre les gouvernants et les gouvernés selon lequel ces derniers renoncent à leurs libertés en contrepartie d’une amélioration de leur niveau de vie espérait profiter des fruits de la croissance. L’échec des politiques économiques à honorer ce contrat tacite a réveillé le citoyen de sa torpeur. D’ailleurs, durant le printemps arabe, il n’y avait pas de slogans islamistes comme dans les années 80. Les maîtres mots qui revenaient chez les manifestants c’était «emploi et dignité».

Recherche d’emplois et de dignité, ce sont donc pour vous les deux revendications majeures des manifestants lors du printemps arabe ?

En effet. En plus de l’échec des politiques économiques, il y avait aussi le recul au niveau des libertés. Il y avait une sorte de prédominance de l’économie de rente. C’est ça qui était insupportable pour la plupart des citoyens. Les jeunes étaient au chômage mais devaient côtoyer une catégorie de privilégiés, au train de vie insolant. La colère et la frustration ont joué un rôle clé dans la chute de Ben Ali.

Après le printemps arabe, que doivent faire les pays maghrébins pour infléchir la courbe du chômage ?

La question du chômage était au coeur des soulèvements populaires. C’est une question centrale. Lorsque vous regardez la structure des pays du Maghreb, il y a les facteurs conjoncturels et les facteurs structurels. Les échanges économiques entre le Maroc, la Tunisie et l’Algérie se font avec l’Europe et non entre eux. L’autre facteur c’est l’économie de rente, liée aux ressources naturelles et à des dysfonctionnements.

Autre facteur expliquant le chômage, l’inadéquation entre la formation et l’emploi. En Tunisie par exemple, on avait de la sous-traitance dans les secteurs comme le textile et de l’automobile demandant des techniciens spécialisés. Or, la majorité des diplômes était hautement qualifiés, académiques, donc non adaptés à la demande. En conséquence, pour une lutte efficace contre le chômage, il est impératif de rompre avec l’économie de rente pour assurer l’égalité des chances pour tous les acteurs économiques, améliorer l’environnement des affaires pour promouvoir l’investissement privé et surtout investir dans le capital humain.

Ces gouvernements islamistes ne seront-ils pas tentés de vouloir rompre avec l’économie libérale ?

Lorsque l'on analyse les déclarations des principaux leaders islamistes de ces pays d’Afrique du Nord, l’on constate une volonté de rassurer les partenaires. En Egypte, les Frères musulmans ne sont pas en principe contre l’économie de marché. Idem en Tunisie et au Maroc. J’ai quand même l’impression que cela pourrait être des déclarations politiques dans le but de rassurer les investisseurs occidentaux. Probablement de la real politik car les islamistes ont besoin de l’aide des Occidentaux.

Du reste, je perçois une sorte de continuité avec des décrets qui ne vont pas dans le sens de l’économie de marché. Le maintien de la politique de subvention de la consommation et des emplois sont là pour le prouver. Il y a un problème dans le modèle marocain fondé sur la croissance basée sur la demande interne. Je ne vois pas de rupture dans les premières décisions prises par l’actuel gouvernement. Maintenant, est ce que les gouvernements islamistes auront suffisamment d’indulgence pour sortir leurs pays de la crise ? En tout cas, il y a une immense attente populaire, sans doute disproportionnée, par rapport à ce que peuvent faire les gouvernements.

Devrons-nous faire le constat avec vous que le printemps arabe n’a pas traversé la barrière du Sahara ? Qu’est-ce qui explique, dans la pensée économique, cet immobilisme de l’Afrique subsaharienne ?

Je crois que c’est une question de temps. Il faut dire que ces révoltes dans les pays arabes ont toujours existé… L’Afrique subsaharienne et le Maghreb partagent les mêmes problèmes. Le socle de tous ces pays repose sur l’institution militaire qui permet de contrôler le système politique et économique. Le monde arabe a brisé le mur de la peur, cela peut donner des idées aux africains.

Propos recueillis par Adama Wade
Pour lesafriques.com
Mamoudou Kane


              

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