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Hawa Timera, urbaniste : «L’absence de planification handicape les villes africaines»


Société
Vendredi 7 Décembre 2012 - 17:15

Les grandes villes africaines sont de plus en plus peuplées en raison de l’exode rural. Mais elles n’ont pas été construites ni emménagées pour faire face à cette croissance démographique. Résultat, de nombreuses personnes n’ont pas accès à l’eau ni aux services de base pour vivre décemment. L’urbaniste sénégalaise Awa Timera, rencontrée lors du Forum Africités, à Dakar, analyse la situation.


Hawa Timera (g), lors de la présentation d'un projet de réamangement urbain, avec son associée
Hawa Timera (g), lors de la présentation d'un projet de réamangement urbain, avec son associée
Originaire du Sénégal, l’urbaniste Hawa Timera est à la tête depuis 2010 de la société de conseil en urbanisme, Urbania, basée à Paris. Elle intervient régulièrement en Afrique pour apporter son expertise aux collectivités locales qui souhaitent réaménager leur commune.

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les grandes villes africaines ?

Les villes africaines n’ont pas de vision stratégique et de planification urbaine sur le long terme. Les pouvoirs publics n’effectuent pas un travail de fond ni de réflexion scénique. Ils font des interventions ponctuelles. C’est à dire que par exemple, si un quartier est inondé, ils vont intervenir pour apporter des solutions au problème dans l’immédiat. Mais en revanche, il n’y a aucune stratégie sur le long terme pour y remédier définitivement. Or l’urbanisme c’est quoi ? C’est faire en sorte que plusieurs actions puissent coexister sur un même périmètre. On doit pouvoir habiter la ville pour y travailler, y avoir des loisirs, y étudier, s'y informer. C’est un espace qui doit être organisé. Or dans les grandes villes africaines, il n’y a toujours pas de planification urbaine. Et cette absence de planification les handicape. Il faut donc réfléchir à la manière dont la ville s’étend. Car aujourd’hui en Afrique, la ville s’étend vers les bidonvilles.

L’accroissement des bidonvilles dans les villes africaines est dû à quoi ?

La plupart des habitants des bidonvilles sont des populations qui fuient leur région pour plus de sécurité. Les bidonvilles sont des quartiers nouveaux qui ne sont pas légalisés par les pouvoir publics. Elles se trouvent dans les périphéries ou centre-ville. Mais les populations ne sont pas accompagnées par les pouvoirs publics lorsqu’elles s’y installent. Et leur arrivée dans ces zones n’est pas anticipée. Elles vivent aussi dans de mauvaises conditions et n’ont pas accès aux services de base qui leur permettent d’avoir des conditions de vies descentes. Il faut donc leur permettre d’avoir accès à l’éducation, à la santé, à l’eau. Mais dans les grandes villes africaines, beaucoup de quartiers n’ont pas accès à tous ces services. Dans les zones les plus défavorisées, il faut aller à la fontaine pour trouver de l’eau.

Est-ce que toutes les mégalopoles africaines sont confrontées aux difficultés d’accès à l’eau ?

Toutes les grandes villes africaines rencontrent des difficulté pour accéder aisément à l’eau. Par exemple, dans des mégalopoles comme Kinshasa, beaucoup de gens n’ont pas accès à l’eau chez eux. Ils envoient ce qu’on appelle là-bas des "porteurs" pour leur en apporter à leur domicile. Même si elles sont confrontées aux mêmes problèmes, les villes africaines sont toutefois très différentes les unes des autres. Il n’y a pas de solution miracle car elles sont toutes spécifiques. Le système de distribution de l’eau est différent en fonction de chaque pays. Par exemple, au Sénégal, la question de l’eau n’est pas décentralisée, contrairement au Burkina Faso où se sont les collectivités locales qui gèrent la distribution de l’eau. Toutefois, la ville de Dakar a des atouts. Elle a depuis très longtemps un rapport avec l’urbanité. Et le maillage urbain est déjà structuré. On a des quartiers comme le Plateau et la Medina ou les routes sont très bien tracés. Si les pouvoirs publics avaient réfléchi à l’extension de Dakar, la ville ne rencontrerait pas toutes les difficultés qu’elle a actuellement. Il aurait fallu la réaménager pour l’adapter à la croissance démographique.

Quelles sont les solutions qui permettraient aux plus démunis d’accéder aux services de base comme l’eau ?

Si les quartiers étaient organisés en amont on pourrait savoir le nombre de mètre de tuyaux qu’il faudrait installer pour que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mais pour le moment, les villes africaines ne se sont pas encore adaptées à cette forte croissance démographique. Donc l’enjeu est de contenir l’extension urbaine en aidant les gens à rester dans leurs territoires. Il faut donc sortir de la centralisation des villes capitales pour développer les terroirs et les régions alentours. Par exemple, au Sénégal, on pourrait relancer la production d’arachide à Kaolack. De même, dans la région du fleuve et de la Casamance, il y a des choses à faire en termes de développement économique. Les gens viennent en ville pour chercher de meilleures conditions de vie. Pourtant, dans le milieu rural personne ne dort dehors. Alors qu’en ville, beaucoup n’ont nulle part où se loger. D’où l’accroissement des bidonvilles.

« L’entretien et la pérennité des emménagements »

Hawa Timera, urbaniste : «L’absence de planification handicape les villes africaines»
Comment améliorer les conditions de vies de ceux qui vivent dans les bidonvilles ?

Il faudrait réaménager ces quartiers informels, en y apportant des services de base comme l’eau, l’électricité. Les villes africaines rencontrent les mêmes problèmes que celles des pays occidentaux au 19ème siècle. A cette époque, les quartiers se constituaient sans autorisation. Mais ils ont finalement peu à peu été légalisés.

C’est à ce phénomène qu’il faudrait arriver en Afrique. Au Sénégal, dans des quartiers comme grand Yoff, à Dakar, où il y a eu dernièrement de fortes inondations, il faut éviter que les gens s’installent. Car c’est un quartier où il y a plusieurs zones inondables. Les pouvoirs publics sont complices de cette situation car ils ont laissé des gens s’y installer. Ces inondations sont dues au manque d’entretien du quartier. Donc la question de l’entretien et la pérennité des emménagements se pose.

En quoi l’entretien est primordial pour assurer la pérennité des aménagements ?

Les égouts sont mal entretenus par les pouvoirs publics. Ils ne sont curés que de temps en temps et la population y jette n’importe quoi. On y trouve des chariots, des pneus et parfois même des bébés morts ! Quand on construit un tuyau, un égout ou un caniveau, il faut systématiquement l’entretenir. Il faut de temps en temps le curer. Il faut aussi éviter que les gens y jettent n’importe quoi sinon ça se bouche. Du coup l’eau remonte et inonde la route.

L’Etat doit donner une direction générale sur une planification pour raccorder toutes les villes et les villages. Même si on n’utilise pas de tuyau, car cela demande plus de financement, il y a des moyens plus économiques et écologiques de traiter le recueil des eaux. Cette méthode ne coûte pas chère et permet d’avoir de l’eau, de l’humidité et de la végétation. C’est ce que le baron Haussmann appelait les investissements productifs. C’est-à-dire on met de l’argent dans les choses publiques qui ne vont pas rapporter tout de suite comme si on investissait à la bourse mais qui sont un levier à long terme sur la santé des gens. Les gens en bonne santé vont aller travailler et s’ils travaillent ils dépensent de l’argent. Donc tout cela va rentrer dans le circuit économique et le circuit du développement.

Propos recueillis par Assanatou Baldé
Pour afrik.com
Mamoudou Kane


              

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