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Habib Mahfoud: Dix ans plus tard, toujours d'actualité


Société
Jeudi 3 Novembre 2011 - 13:03

Dix ans après la mort du fondateur du Calame, à la relecture de ses «Mauritanides», on redécouvre les descriptions, la vision d'un homme, de son pays. Fait saisissant: ses écrits sont toujours d'actualité.


Habib Mahfoud: Dix ans plus tard, toujours d'actualité
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Pour preuve, ces deux extraits qui suivent, dont le premier jamais écrit, sur le coup d'état de 1978, de ses Mauritanides, bientôt éditées en un recueil. Le premier extrait évoque bien le courage des opinions d'un homme, intellectuellement d'une honnêteté à toutes épreuves, à une période où ce n'était pas si évident que cela, surtout dans le contexte des évènements du début des années 90.

A la lecture de ses oeuvres, vous pourrez peut-être reconnaître entre deux ironies, et deux «sublimes idioties», des airs de Nasr Eddin, ce sage soufi turc, qui maniait la dérision, l'auto-dérision et une pseudo-ignorance, pour dénoncer l'hypocrisie (déjà) de croyants ou puissants de son époque.

C'est ainsi en tout cas, sans l'avoir rencontré, Nous Z'autres les jeunes (comme dirait Mariem Mint Derwich!), que certains d'entre nous qui l'avons lu, aimons à l'imaginer. Bonne lecture de ses sublimes «Mauritanides» qui suivent.

«Le poing sur le i»

«Quelques réactions s'efforçant de puiser dans un capital d'indignation encore intacte ont suivi les déclarations de Hamdi Ould Mouknass, notre ancien ministre des affaires étrangères, à l’Éveil Hebdo, et à Jeune Afrique. Ces réactions frileuses traduisent l'immaturité d'une certaine opinion qui prend l'autruche comme symbole, et l'amnésie comme programme.

Rien ne sert d'essayer d'oublier le problème négro-mauritanien, et de vouloir en rendre le Sénégal responsable. Près d'un demi- millier de morts dont 339 d'un seul coup, ne peuvent pas être escamotés au détour d'une phrase ni éjectés de la mémoire par un slogan de marchand ambulant. Un mort, un seul, est déjà un mort de trop. Se taire est une lâcheté. Vouloir bâillonner les autres est un crime. Ould Mouknass nous fait honneur. Il est le premier homme politique indépendant à avoir rompu le mur du silence, de la honte et de l'hypocrisie. Ceux qui le lui reprochent le font sur commande. Ils auront été vils même dans la basse servilité.
Les chiens du régime aboient. Et passe la caravane de l'Histoire.»
Habib OULD Mahfoudh dans le numéro 2 d'Al Bayane. Décembre 1991

Le coup d'état de 1978

«Ce dix juillet 1978, je m'en souviens comme si c'était demain soir. Je dormais - exactement comme je dormais le jour du fameux 12/12/84, comme quoi après les 400 coups, faut toujours prévoir le 401ème, qui est souvent un coup d’État - je dormais comme dorment les dormeurs conscients de leur dormition (à ce stade ce n'est plus le sommeil, c'est plus, disons, philosophique…)lorsqu'un vieux marabout me réveilla. Il avait un gros poste radio JVC qui braillait une marche militaire assez quelconque et à en croire le vieux marabout, c'était grave. Pour lui, il n'y avait absolument rien de grave, tant que le prof ne m'a pas collé un zéro. Pour lui c'était clair : on vient de renverser le ministre de l'intérieur Ahmed Ould Mohamed Sala, ce qui s'appelle un coup d’État, étant entendu qu'il était hors de question que Mokhtar puisse être renversé dans son entendement . Coup d'état ou pas coup d'état, ma matinée maigrelette était bel et bien fichue. La musique militaire s'arrêta et une voix appliquée dans son emphase, à l'articulation laborieuse (celle de Ould Deh ) l'actuel, passé et futur directeur du port de Nouakchott ), répandit sur le pays ce qui passa à la postérité sous le nom de " communiqué N° 1 " et couvre ces fortes paroles : " Mauritaniens, Mauritaniennes, peuples de héros, de régime de corruption anti-nationale et anti-populaire a pris fin. Les forces armées, dépositaires en dernier recours de légitimité nationale, ont pris le pouvoir… " et ainsi de suite.

C'était donc assez sérieux pour que je consente à lâcher mon cousin. La première question que je me posais a eu seulement -à ce moment-là et que je me pose encore- est de savoir comment doit se comporter le citoyen d'un pays gouverné par les militaires, que doit faire un "putché". Ma première conclusion fut la suivante : il faut éviter comme la peste tout ce qui rappelle de près ou de loin, le régime " de la corruption anti et anti ", à savoir le méchoui, le Sahara et sa guerre et sa paix, les bureaux (politiques et autres), les secrétaires fédéraux, les peuples et leurs partis, la limonade, les discours de plus de deux heures, le terme " camarade ", Abdallahi Salem Ould Ahmedoua, les festivals, les voyages à l'étranger, les avocats, le mot " ministre " et un tas d'autres choses relevant du champ sémantique Daddahien. (...)

Il faut dire que jusqu'à la guerre du Sahara, l'image des militaires que j'avais, bien que fils de gendarme très " jugulaire-jugulaire ", se réduisait à une sorte de comptine que nous répétions dans les cours de récré : " voiture 4X4, numéro 4 4 4 4, ici le sergent G'naybira, c'est à dire moi-même, envoyer un cable, et un hable, et un frigidaire africain ". De là, nous passions à cette belle déclaration d'amour militaire : " quand je suis coté de toi, mon cœur il est Frigidaire, quand je suis loin de toi il est Butagaz ". Le rapport n'est pas évident, je sais, mais un mot rime rarement avec logique, beaucoup moins souvent en tout cas qu'avec certaines marques déposées.
N'allaient à l'armée , pour nous que les cancres et les têtes brûlées. C'était insultant jusqu'à un certain point mais parfaitement défendable au-delà. De faute d'orthographe en faute de syntaxe nos valeureux militaires confirmèrent avec la guerre du Sahara puis de façon plus nette après leur accession au pouvoir, ce que Boris Vian savait déjà : Que " le propre du militaire était la sale du civil ".
Pour en revenir à mon premier 10 juillet, je puis vous certifier, sur l'honneur, que j'étais vraiment vraiment désemparé . Je sus beaucoup plus tard que je n'étais pas le seul à l'être.

Les auteurs du coup d'état l'étaient encore plus que moi. Le jour du coup d'état , des personnalités d'horizons divers (en fait plutôt des horizons du côté où les horizons se lèvent ) et des " notables en réserve de la République " furent convoqués à la présidence de la République un peu après dix heures. Personne d'entre eux ne savait exactement ce dont il pourrait bien s'agir. Nous en étions à notre premier coup d'état et le système n'avait pas encore généré ces hommes à géométrie variable qui s'adapte et adhère à toutes les surfaces et dont la devise est la fidélité à la trahison. Les turbans rivalisaient de blancheur et les boubous empesés accentuaient la solennité du moment. L'ambiance sentait l'inquiétude devant l'inconnu et la lessive Omo.

Surgit Sid Ahmed ould Bneijara. Lui-même.

Celui qui le jour du 10 juillet 93, sera nommé médiateur de la République. Ce jour-là, il pensait son heure de gloire arriver. Il faisait partie de "l'aile civile" du " mouvement du 10 juillet " ayant pris le train en marche en janvier, six mois plutôt , alors que la préparation du coup d'état entrait dans son troisième mois.

Ould Bneijara prit la paroles devant les vieux turbans : il annonçait la révolution, rien de moins .
Son discours annonçait le 17 octobre 1917, la nationalisation du Canal de Suez ; fleurait bon les œillets et les maquis boliviens ; un discours Faroukicide. L'apocalypse pour l'impérialisme et ses suppôts ; le chant des damnés de la terre. L'assemblée qui écoutait bouche bée eut brusquement très soif. Des fantômes de Robespierre tournoyèrent dans les airs et sortirent avec Ould Bneijara. Un moment après lui, ce fut au tour de Ismaël Ould Amar (à l'époque directeur de la Snim), membre lui aussi de l'aile civile du mouvement du 10 juillet, qu'il a rejoint moins de deux semaines plus tôt.

Ould Amar y alla de son petit boniment, d'un libéralisme forcené. Tout n'était que privatisations, libre concurrence, laisser-faire et laisser-laisser.
Le coup d'état de Ould Bneijara et de Ould Amar n'était visiblement pas le même. L'un d'eux s'était trompé de "mouvement". Le troisième à parler était Cheikhna ould Mohamed Lagdhaf, l'un des pères du 10 juillet, étant le premier civil contacté par le "quarteron" des putchistes (Moustapha ould Mohamed saleck, Jiddou ould Saleck, Ahmedou ould abdellah et ould haidalla) en octobre 1977. Mais Cheikhna avait lui aussi sa version du coup d'état : C'était la " revanche des laisser-pour-compte de l'Est du pays qui forment la majorité de ce peuple". Certains notables arrivèrent très vite à la conclusion qu'il n'y avait pas un seul coup d'état mais trois. Réellement il y en avait quatre, de coups d'état.

On s'en aperçut quand Moustapha ould Mohamed Saleck fit irruption dans la salle en rangers et tenue paras (" peut-être tombe-t-il du ciel ", se dirent certains) et se mit à expliquer " le sens du mouvement du 10 juillet ". Le problème pour lui était surtout d'ordre économique , le pays étant au bord du gouffre à cause de la guerre du Sahara.

Les personnalités présentes le crurent sur le champ : Il était en tenue militaire. Les autres n'étaient déjà plus " que " des civils. Ce terme de " civil " (siwil en hassania), il faut le reconnaître, avait une forte connotation péjorative (sans que le terme " militaire "_sandri_ soit toutefois valorisant). Mais personne n'avait jugé bon d'appeler le régime de Ould daddah " régime siwil ", avant le 10 juillet. Et même avec le 10 juillet on lui trouva une autre appellation : " le régime déchu "(le verbe " déchoir "connut d'ailleurs une fortune remarquable par la suite). Ce qui sauvait l'honneur, les militaires n'étant moins " siwil " que les civils».

Noorinfo
Mamoudou Kane


              

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