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Guerre de Libye : faire la part de la propagande


Tribunes
Samedi 26 Novembre 2011 - 10:57

Tzvetan Todorov
Philosophe


Guerre de Libye : faire la part de la propagande
La guerre de Libye s'est terminée en octobre 2011 par la victoire triomphale de l'OTAN et des rebelles libyens regroupés derrière le Conseil national de transition (CNT).
Cet événement a été salué par la grande majorité des médias français et occidentaux comme une belle illustration du nouvel ordre mondial (en France, faisaient notamment exception à cette unanimité le site Mediapart et Le Monde diplomatique), comme un exemple réussi d'intervention militaire à objectifs humanitaires.
Or, pour juger du sens et de la valeur d'une action, il faut d'abord s'assurer que la connaissance dont nous en disposons soit aussi proche que possible de la vérité.

Les prétendues armes de destruction massive de Saddam Hussein


On sait que tel n'est pas toujours le cas : au lendemain de l'invasion de l'Irak, et pendant de longs mois, les médias américains unanimes ont affirmé la présence en Irak d'armes de destruction massive ; on a découvert à la fin qu'il s'agissait d'une pure manipulation.
Peut-on affirmer que, au cours de cette nouvelle manifestation de la puissance militaire occidentale, les grands médias ont mieux joué leur rôle dans la recherche de vérité et dans la diffusion d'une information impartiale ?
On peut en éprouver quelques doutes à la lecture d'un article paru récemment dans la London Review of Books (vol. 33, numéro 22, du 17 novembre 2011), consacré à ce sujet.

Son auteur est Hugh Roberts, qui a été, entre 2002 et 2007, puis entre février et juillet 2011, directeur du département d'Afrique du Nord à l »International Crisis Group. Cette ONG indépendante, dont les principaux bureaux se trouvent à Bruxelles et Washington, se consacre depuis plus de quinze ans à la « prévention et résolution des conflits armés ». Elle est bien appréciée en haut lieu, ses conseils sont sollicités et écoutés par l'ONU comme par les différents organismes qui en dépendent.

Sa ligne politique n'est nullement opposée aux interventions militaires humanitaires. L'un de ses anciens directeurs était Gareth Evans, principal promoteur de la doctrine dite de « responsabilité de protéger » et son actuelle directrice est Louise Arbour, l'ex-procureure de la Cour pénale internationale (CPI).
Mais cette orientation globale n'empêche pas les analystes qui lui sont associés de chercher la vérité en toute indépendance, comme en témoigne l'article de Roberts.
 

Guerre de Libye : faire la part de la propagande

Des propositions de cessez-le-feu rejetées par la « communauté internationale »

 Après avoir présenté une brève histoire politique de la Libye, celui-ci s'attache à examiner deux questions cruciales concernant les événements récents.
  • La décision du Conseil de sécurité d'appuyer militairement le CNT était-elle la seule ou la meilleure solution au conflit en cours ?
  • Qu'est-ce qui a motivé cette décision ?
Les réponses vont chaque fois à l'encontre de l'opinion dominante.
La résolution 1973 du Conseil de sécurité, qui date du 17 mars 2012 et qui a autorisé l'intervention militaire, est un amalgame complexe (d'aucuns diraient : habile) de positions différentes.
Ses articles 1 et 2 affirment la nécessité d'imposer un cessez-le-feu immédiat, d'engager des négociations entre les forces en présence afin de chercher une solution pacifique du conflit ; en cas de refus, une intervention militaire étrangère deviendrait inévitable.
Deux voies donc, la paix ou la guerre, la première étant présentée comme prioritaire.

Celle-ci accueille de plus les faveurs des pays de l'Union africaine, de grandes puissances comme la Chine, l'Inde, la Russie et le Brésil, ou de pays européens comme l'Allemagne, la Pologne et la Turquie. Le déploiement des casques bleus de l'ONU est également évoqué.
Dès le lendemain, 18 mars, Kadhafi fait savoir qu'il accepte le cessez-le-feu et l'ouverture des négociations. De son côté, le CNT, par la voix du commandant rebelle Khalifa Haftar, rejette la proposition. Curieusement, les dirigeants occidentaux choisissent de le seconder : que Kadhafi arrête ses interventions d'abord, réclame Cameron ; qu'il quitte au préalable les villes qu'il contrôle, ajoute Obama.


Le 20 mars, Kadhafi fait une nouvelle proposition de cessez-le-feu et de négociations ; elle est ignorée. Le 27 mars, la Turquie fait état de ses contacts avec les deux belligérants et propose de négocier un cessez-le-feu ; on n'en tient aucun compte.

Début avril, l'Union africaine plaide pour un cessez-le-feu suivi de négociations. Le Conseil de sécurité refuse de l'écouter ; le CNT demande comme préalable la démission de Kadhafi – alors même qu'il s'agit de ramener le chef de l'Etat à la table des négociations. Les offres suivantes de Kadhafi d'arrêter les hostilités et de commencer les pourparlers, du 30 avril, du 26 mai et du 9 juin, restent également sans réponse.
Autrement dit, Paris, Londres et Washington, qui mènent l'intervention, ont choisi d'emblée l'option militaire intransigeante, et n'ont jamais cherché à favoriser la voie pacifique, comme le leur enjoignait la résolution 1973.

La décision française, du 10 mars, de considérer le CNT comme unique représentant légitime de la Libye, écarte toute perspective de négociation : Kadhafi n'est plus qu'un usurpateur qu'il faut éliminer !
Mais est-ce à ces quelques puissances étrangères, pompeusement appelées « la communauté internationale », qu'il revient de décider quel dirigeant libyen est légitime et lequel ne l'est pas ?
 

Guerre de Libye : faire la part de la propagande

Une propagande bien orchestrée contre le génocidaire Kadhafi

 
Reste la seconde question : comment se fait-il que la « communauté internationale » se soit convaincue aussi soudainement de la nocivité de Kadhafi et de la qualité intrinsèque de ses adversaires, alors même que leurs dirigeants sont des anciens dignitaires du régime ?
Roberts écarte d'abord la réponse habituellement donnée, à savoir que, de cette manière, on a réussi à empêcher un génocide.

Rien n'indique, en effet, qu'un tel crime était imminent. Kadhafi avait déjà réprimé dans le passé d'autres rebellions, à cette occasion il avait fait exécuter les meneurs, mais n'avait jamais visé des couches entières de la population, choisies sur la base de critères ethniques, religieux ou raciaux.

Il faut par ailleurs rappeler que, loin d'être de simples manifestants pacifiques, les rebelles menaient d'emblée des actions armées, mettant en danger le pouvoir central. Que leurs dirigeants aient redouté la vengeance du chef de l'Etat, qu'ils aient voulu la présenter comme le génocide du peuple entier, est parfaitement compréhensible ; que les chancelleries occidentales y aient cru l'est moins. Comment se l'expliquer ?
Probablement, par une propagande bien orchestrée, elle-même la conséquence d'un projet précis. Tout se joue, pense Roberts, le 21 février 2011. Ce jour-là, un reportage d'Al-Jazeera annonce la nouvelle, reprise en boucle par toutes les agences : Kadhafi bombarde sa propre population, ses avions massacrent les manifestants pacifiques. Deux pilotes libyens font défection, déclarant refuser de participer à ces violences. Le ministre de la Justice de Libye démissionne de son poste (il deviendra président du CNT). A l'étranger, plusieurs ambassadeurs de Libye annoncent aussi leur démission.

Le plus impressionnant est le représentant de la Libye à l'ONU, Ibrahim Dabbashi, qui convoque une conférence de presse à New York, au cours de laquelle il déclare que Kadhafi « a déjà commencé le génocide contre le peuple libyen ».

L'opinion publique « mondiale » est bouleversée, la pression monte de tous les côtés, la CPI commence à préparer son acte d'accusation contre Kadhafi et les siens pour crimes contre l'humanité.

Pour partager cette indignation unanime, il n'y a qu'une petite difficulté : c'est que le bombardement en question n'a jamais eu lieu. Aucun témoignage direct n'a été produit, aucune image de ce massacre n'a été montrée – ce qui, à l'époque des téléphones portables avec caméra, omniprésents, paraît surprenant.

Du reste, lorsque, le 2 mars, le secrétaire d'Etat à la Défense et le chef d'Etat-major américains témoignent devant le Congrès, ils déclarent : nous ne disposons d'aucune preuve d'attaques aériennes contre les civils. Mais le plan de désinformation a déjà rempli sa tâche, le monde occidental bruissant d'indignation devant ce colonel sanguinaire : on ne laissera pas se produire un deuxième Srebrenica, un nouveau Rwanda !
D'après les comptes de Human Rights Watch, la répression initiale de Kadhafi est responsable de 233 morts. D'après les dirigeants du CNT, la guerre de Libye s'est soldée par 30 000 victimes, chiffre évidemment approximatif.

Quel régime naîtra de ces cendres-là ? Assisterons-nous à l'instauration d'un double gouvernement, local pour les décisions courantes qui font beaucoup de bruit, comme la polygamie et la place de la religion, et « international » pour les décisions importantes à traiter avec discrétion, telle la vente de pétrole et de gaz ? Et quels médias nous informeront là-dessus ?
Tzvetan Todorov


              

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