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Gilles Le Guen, alias Abdeljalil al Faransi : combattant d'al-Qaida ou espion français?


Société
Vendredi 3 Mai 2013 - 17:00

L'étrange histoire du djihadiste blanc de Tombouctou.


Capture d'écran de la vidéo YouTube de Gilles Le Guen. Photo : Saharamedias.net
Capture d'écran de la vidéo YouTube de Gilles Le Guen. Photo : Saharamedias.net
Selon RTL, Gilles Le Guen aurait été arrêté au Mali. Ce 30 avril 2013, le site affirme que le «djihadiste blanc» serait détenu sur place avant d'être expulsé vers la France. Nous publions une enquête parue dans Foreign Policy sur ce Français «le plus recherché par les autorités».

Gilles Le Guen incarne sans doute le pire cauchemar de la France. Il est blanc, Français, sûr de pouvoir sillonner le pays à sa guise et a juré fidélité à la branche nord-africaine d'al-Qaida. Il a même combattu aux côtés des djihadistes pendant leur occupation du Nord-Mali.

Mais l'histoire n'est peut-être pas aussi simple: al-Qaida s'est mis à avoir des doutes sur la véritable identité du personnage. Pouvait-il s'agir d'un espion envoyé par la France pour infiltrer ses rangs? Une vaste enquête a donc été diligentée pour clarifier ses allégeances. Si nous le savons, c'est grâce à dix pages manuscrites rédigées en arabe et découvertes dans la mythique cité malienne de Tombouctou. Un document laissé sur place par des extrémistes en fuite, peu avant l'assaut des forces françaises en janvier.

Le document prouve que des Européens ont effectivement rejoint les rangs d'al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), mais que pour les cadres de l'organisation, ces «blancs d'al-Qaida» devaient être traités avec la plus grande méfiance. Le groupe terroriste avait toutes les raisons de douter des djihadistes blancs, surtout depuis la trahison mortelle d'un converti danois à l'égard d'Anwar al-Awlaqi, chef d'al-Qaida au Yémen. La chose s'applique aussi en Syrie, où des centaines de combattants munis de passeports européens –arabes et convertis– se sont joints aux franges extrémistes de l'opposition.

Lors de leur marche sur Tombouctou de mars 2012, quasiment tous les djihadistes étaient des arabes d'Algérie, du Maroc, du Mali ou de Mauritanie. Des hommes d'Aqmi enturbannés et aguerris, bien décidés à mener leur guerre sainte dans l'une des régions les plus hostiles de la planète –le Sahara, désert le plus vaste du monde.

Au sein de ce groupe de combattants acharnés, Le Guen a su se démarquer. Lui le converti à l'islam au passeport français, ancien capitaine de marine marchande et ex-employé de Médecins sans Frontières. Avec son épouse marocaine, il s''était installé à Tombouctou peu avant la prise de la ville par Aqmi et ses complices maliens, Ansar Dine. A l'arrivée des extrémistes, les Maliens noirs et non-arabes et les touristes occidentaux ont été nombreux à quitter Tombouctou dans la panique. Pas Le Guen et sa femme, qui décident de rester.

Immédiatement, le Français rejoint al-Qaida et son bataillon du désert. Ses camarades lui donnent même un nom de guerre arabe: Abdeljalil al Faransi, «Abdeljalil le Français». A Tombouctou, il suit les entraînements militaires d'Aqmi et enregistre un message vidéo dans sa langue natale où il déclare soutenir le groupe et sa guerre sainte. La vidéo apparaît le 9 octobre sur YouTube. Assis près d'une Kalachnikov, il a tous les atours et la morgue du combattant islamiste.

Mais à peine un mois après, ses ennuis commencent –de très graves ennuis. Un combattant d'al-Qaida informe ses nouveaux amis que Le Guen a reçu un coup de téléphone émanant de l'Ambassade de France à Bamako, la capitale malienne. Et le doute, évidemment, s'empare des rangs d'Aqmi: Abdeljalil al Faransi est-il un véritable djihadiste ou un espion français?

Le 10 novembre, Le Guen est arrêté et interrogé à Tombouctou par les forces d'al-Qaida. Sa femme marocaine est elle aussi soumise à la question. Le lendemain, le groupe ouvre une enquête sur son cas et nomme un de ses célèbres officiers, Abdelhamid Abou Zeid, comme chef des opérations. (La mission ne sied clairement pas à Abou Zeid, vu qu'en arabe, le nom de Gilles Le Guen est mal orthographié tout au long du document –il devient «Gilles Léon»).

Ouverte le 11 novembre, l'enquête commence par le témoignage d'un combattant mauritanien d'al-Qaida, Abou al-Dardaa al-Shanquiti selon son nom de guerre. Il explique avoir rencontré le Français dans le camp d’entraînement d'Abou Haretha où Le Guen «participait à une session d'entraînement sur les armes lourdes et a su faire preuve de patience».

Le camp d'«Abou Haretha» est l'ancien QG de la police militaire malienne dont s'emparent les djihadistes après la déroute des forces de sécurité officielles. Aqmi en fait l'un de ses QG et transforme le terrain environnant en camp d'entraînement. Pendant l'offensive française, c'est l'une des premières cibles des attaques aériennes et la zone est aujourd'hui complètement détruite.

Le combattant mauritanien affirme que Le Guen lui a dit avoir été contacté par l'Ambassade de France. Il ajoute que Le Guen lui fait l'effet d'un homme bon, tout en étant «peu versé dans le concept d'allégeance [à l'islam]».

Le Guen est aussi un homme fortuné. «Il m'a dit que sa mère lui envoie régulièrement de l'argent, ajoute Shanqiti. Et deux mois auparavant, il m'a dit vouloir s'acheter une voiture car sa mère venait de lui envoyer 1.000 euros.»

Et en plus de ses liens avec l'Ambassade de France et de ses poches pleines, Le Guen parle tout le temps d'un sujet sensible pour les djihadistes. «Il me demandait toujours où se trouvaient les otages [européens] et ce que nous voulions faire après les offensives des ennemis», précise le combattant mauritanien aux enquêteurs.

Le témoin mauritanien est ensuite interrogé sur Nawal, l'épouse marocaine de Le Guen. «Oui, sa femme pose aussi beaucoup de questions, comme par exemple “Que vont faire les frères après le début de la guerre? Où vont-ils aller?” Hier, je l'ai vue après son interrogatoire et après l'arrestation de son mari, et elle me parlait toujours des mêmes choses.»

Ensuite, c'est au tour de Le Guen d'être interrogé. Abou Zeid s'en charge personnellement.

Il demande à Le Guen de se présenter. Le Français précise qu'il s'est converti à l'islam en 1982 ou 1983 en Tunisie, alors qu'il travaillait sur un bateau.

Les enquêteurs veulent davantage de détails. «J'étais le capitaine du bateau», explique le Français. «Cette même année, j'ai démissionné et je suis retourné en France. Ma femme est devenue musulmane quand je l'ai épousée. Elle était ouvrière d'usine, avant de travailler dans l'agriculture. En 1999, j'ai divorcé de cette femme qui m'a donné deux fils: Abdoul Karim, qui a 16 ans, et mon premier fils qui s'appelle Simbad, il a aujourd'hui 18 ans. Ils vivent tous les deux en France.»

Mais cela ne suffit pas aux enquêteurs qui veulent creuser davantage. Sur la page où ils consignent les informations de base sur Le Guen –son nom et sa profession– ils ajoutent une question: «Le Guen a-t-il déjà servi dans l'armée française?».

«J'ai servi quand j'avais 18 ans, mon rang militaire était deuxième classe», affirme Le Guen, qui donne un grade subalterne. A côté de sa réponse, les enquêteurs inscrivent «soldat» entre crochets.

Le Guen prétend avoir oublié le nom des armes sur lesquelles il s'est entraîné dans l'Armée française. Quand les djihadistes le pressent de répondre, il se hasarde à mentionner une mitraillette M7.

La suite des interrogatoires est retranscrite en plusieurs pages de notes détaillant la vie personnelle de Le Guen. Son expérience de capitaine, sa vie de famille brisée, ses relations conflictuelles avec ses frères et sœurs. A un moment, Le Guen révèle qu'il est revenu en France pour travailler avec l'ONG Médecins sans Frontières qui l'envoie à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, pendant six mois. «Ils m'ont pris parce que je connais plusieurs langues, comme le français, l'anglais et l'espagnol», déclare-t-il.

Un cadre dirigeant de Médecins Sans Frontières, Fabrice Weissman, nous a confirmé que Le Guen avait bien été employé par l'organisation en 1985 pour des missions logistiques. Mais il n'a plus eu aucun contact avec Le Guen depuis et n'avait aucune idée qu'il vivait à Tombouctou. «Nous avons découvert la présence d'un djihadiste français avec un passé chez MSF après sa vidéo sur YouTube», nous a-t-il précisé.

Mais ce que les enquêteurs d'Aqmi voulaient évidemment éclaircir, c'était la teneur de la conversation téléphonique entre Le Guen et l'Ambassade de France. Pendant son interrogatoire, le Français admet avoir été contacté par son ambassade, mais il insiste sur la banalité de la discussion. Il ajoute qu'un de ses voisins de Tombouctou avait fui la ville en donnant son numéro à l'ambassade. «Ils m'ont appelé et je leur ai dit que je n'avais aucun problème à Tombouctou», se justifie-t-il.

A Bamako, l'Ambassade de France confirme avoir appelé ses ressortissants à Tombouctou après l'offensive d'al-Qaida dans le Nord-Mali pour leur demander de quitter la zone. Cependant, un conseiller de l'ambassade, Didier Nourrisson, affirme n'avoir jamais contacté Le Guen. «Nous ne savons rien sur lui, nous a-t-il dit. Nous n'avons aucune idée de ses motivations. Et nous ne savons pas où il se trouve actuellement.»

Et c'est là que se terminent les dix pages sur Le Guen. Le document ne mentionne aucun verdict, impossible de savoir si Aqmi voit dans le Français un espion ou un véritable djihadiste.

Mais il reste une troisième possibilité. Pendant les interrogatoires, le témoin mauritanien laisse entendre que Le Guen pourrait souffrir de troubles mentaux. «J'ai remarqué qu'il semblait parfois atteint de maladies psychologiques, il est peut-être psychologiquement perturbé», affirme-t-il.

Alors, espion, djihadiste ou fou? Quelle que soit la vérité, Gilles le Guen a depuis été placé en détention par Aqmi et plus personne n'a de ses nouvelles*. Ni de lui, ni de sa femme.

Harald Doornbos et Jenan Moussa
Traduit par Peggy Sastre
Pour slate.fr
Mamoudou Kane


              

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