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Gazras : "Le problème des "Moudakhalat" dévoile la faiblesse de l’Etat ..."


Société
Mardi 19 Février 2013 - 11:35

Entamé depuis 2010, le projet de restructuration des quartiers précaires ou « Gazras » de Nouakchott, programme clé du président Mohamed Ould Abdel Aziz, se révèle aujourd’hui être un puzzle inextricable.


Vue d'en haut des gazras situées à Hay Saken et Dar Naïm à Nouakchott. Crédit : ADU.mr
Vue d'en haut des gazras situées à Hay Saken et Dar Naïm à Nouakchott. Crédit : ADU.mr
La déchirure du tissu social et familial consécutive à l’exécution de ce programme n’a d’égal que l’incapacité de l’Etat à faire respecter ses décisions, au moment où la concussion et l’ampleur de la corruption au sein des équipes en charge des opérations est de plus en plus décriée par les bénéficiaires. Ce problème a déjà valu la tête du ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme et chasser le préfet d’Arafat de la plus grande zone de turbulence.

Partout à Arafat, notamment dans les secteurs 12 et 13, tout comme dans la zone ARS 2 (Arafat secteur 2) près de Fallouja, aucune famille n’est épargnée par le phénomène des interpénétrations ou « Moudakhalat ». Des familles déguerpies refusent de quitter leur Gazra pour rejoindre le terrain de compensation qui leur est attribué à Tarhil, parce que leur emplacement a été emporté par la route prévue dans le plan directeur, ou parce que la parcelle qui leur reste ne peut pas constituer, par ses faibles dimensions, un lot valable. Pour Ahmedou Ould Taleb, un fonctionnaire de l’Etat qui avait acheté il y a plus de cinq ans une Gazra pour fuir le poids du loyer, sa situation ressemble à celle de plusieurs milliers de citoyens. « Ma voisine a été emportée par la route et elle reste clouée sur un terrain de moins de 2m², bien qu’elle ait déjà reçu quatre badges, donc quatre terrains. Le malheur est que je ne peux pas profiter de mon terrain. Quand j’ai voulu construire et qu’il ne me restait plus que la phase de plafonnage, elle a ameuté la commission chargée de la restructuration et on m’a bloqué, m’indiquant d’attendre que le litige soit réglé, or il n’y a pas de litige, la femme a été sommée de quitter et elle refuse. Et cela dure depuis 2 ans »

«Cupidité et égoïsme, deux traits dominants dans les Gazras»

Près du Poteau 11 d’Arafat, c’est la famille de Mawlouda, au secteur 13 qui se lamente. « J’ai une interpénétration avec ma voisine, 3 mètres que le plan directeur m’attribue ; elle doit occuper le terrain contigu. Seulement, sa place est occupée par sa cousine et cette dernière est engagée dans un bras-de-fer avec une autre famille au coin et chacun se bat pour arracher cet emplacement stratégique ». Pour Mawlouda, le calvaire dure depuis trois ans, sans aucune possibilité de jouir de sa parcelle. A la question de savoir, pourquoi la commission n’a pas encore réglé ce problème, elle répond : « ils sont venus plus de quatre fois, mais chaque fois, dès que le ton monte, ils s’en vont. Il n’y a aucune volonté de la part de l’Etat à résoudre ces problèmes d’interpénétration, à cause des pressions et de la corruption ». Dans le même secteur, ce sont les habitants de tout un bloc de 17 lots qui sont bloqués par deux personnes qui refusent de quitter la zone, malgré les badges qui leur a été remis, leur attribuant d’autres terrains de compensation à Tarhil. « Parfois, quelqu’un déménage, parce que sa Gazra a été emportée, mais il conserve sur place une petite chambrette, empêchant ses voisins de jouir de leur droit de propriété » Chez

la famille d’Ahmed Ould Cheikh Ould Weli au secteur 12, quelques briques sèchent au soleil, à côté d’un tas de coquillages à moitié emporté par le vent et des sacs vieillis de ciment. Sa colère est Homérique. « J’ai découvert avec cette restructuration combien certains Mauritaniens peuvent être cupides, égoïstes et vils ». Lui, c’est un voisin qui l’empêche de profiter de sa Gazra qui lui a été attribué. « Il a été emporté par la rue, mais il garde sa baraque sur place ; à chaque fois que je veux entamer mes constructions, il ameute la commission qui débarque avec un fort contingent de gardes ; on casse alors ce que j’avais construit et quand je leur fais remarquer que ce sont eux qui l’ont pourtant demandé de déguerpir vers le terrain qui lui a été attribué à Tarhil, ils me demandent d’attendre je ne sais quel règlement ». Depuis deux ans, Ahmed déclare avoir été sucé par cette affaire, passant son temps entre la préfecture, le ministère de l’Habitat et les grilles de la présidence, au point qu’il n’a même plus le temps de s’occuper de son commerce.

Des voisins ennemis à ARS 2

Dans la zone ARS 2, la chronique locale est alimentée par le bras-de-fer, qui a tourné à la franche animosité, entre la famille Ehel Khaïry et sa voisine, Zeynebou Mint Sidina. Cette dernière est devenue presque folle par ce qu’elle considère comme « une injustice intolérable ». Ameutant le voisinage pour témoigner, elle s’écrie « quel est le premier habitant de cette zone ? » Tous attestèrent qu’elle fait partie des trois premières familles à s’être installée dans cette Gazra, toute proche du quartier Fallouja.

« Cette Gazra, je l’ai acheté en 1975 à 7.000 UM à l’époque et je l’ai partagé en trois parcelles, entre moi, ma défunte mère et mon père ». Un septuagénaire à l’air calme et conciliant, qui ne cesse de l’apaiser, en vain. En 1995, elle affirme avoir bâti une chambre en zinc, en vendant l’une des chèvres. Les enfants naîtront plus tard. Sa fille aînée qui serait née dans la Gazra est aujourd’hui mariée. Avec le début des opérations de restructuration en 2010, Zeynabou avoue n’avoir pas pu aider sa fille et sa mère à recenser leur parcelle, par manque de pièces d’identité. La famille voisine, Ehel Khaïry, se serait installée en 2005. « Personne parmi cette famille n’habitait alors la Gazra. Ils s’étaient contenté de mettre des grillages et une baraque et ce n’est qu’en 2010, qu’ils se sont installés lorsque la distribution a commencé ».

Zeynebou déclare que cette famille, qui possède une maison au Carrefour, a été emportée par la route et sommée de quitter les lieux. « Seulement, Mohamed Mahmoud se vante de sa richesse et ne s’en cache pas, n’hésitant pas à me jeter à la figure qu’une forgeronne comme moi ne prendra jamais le dessus sur lui, et qu’il va me montrer que le droit est un vain mot en Mauritanie ». Selon Zeynebou, la chambre rasée par le Bulldozer de la famille Ehel Khaïry, renaîtra quelques jours plus tard de ses cendres. La complicité de certains personnages qui semblent traîner une sombre renommée dans la zone est revenue plusieurs fois sur ses lièvres et celles de son voisinage immédiat. Il s’agit d’Abderrahmane Ould Nourreïni et de Sidi Ould Bakha, qualifiés de topographes ripoux, et leur chef Sid’Ahmed Ould Sidi Amar.

« Ce trio-là est la pire des poisons et constitue le véritable obstacle pour la réussite de l’opération » témoignent-elles. Non seulement, selon Zeynebou, la famille Ehel Khaïry lui a pris un de ses lopins de terre et grugé une autre grande partie, mais toutes ses tentatives pour recouvrer ses droits sont restées vaines. La version de la famille Ehel Khaïry est pourtant toute autre. Selon la mère de la famille, qui a préféré garder l’anonymat, « nous n’avons aucun différent réel avec notre voisine ». Et de poursuivre : « nous avons acheté cette Gazra auprès d’un cousin proche de notre voisine, et tout comme elle, nous avons bénéficié de deux lots ». Elle reconnaît toutefois que lors de la restructuration, la famille a perdu une partie de sa Gazra, mais le plan directeur lui permettait une extension sur ses côtés extérieurs et vers l’intérieur, une partie de la Gazra de sa voisine lui a été attribuée. « Le préfet, qui est parent à Zeynabou, est venu deux fois vérifier le bien fondé de sa version, mais elle n’avait pas raison » conclue-t-elle.

En attendant, le feu de la dissension continue de couver derrière cette longue et inextricable opération de restructuration qui a déjà enregistré des divorces douloureux entre époux, des inimitiés profondes entre les membres d’une même famille, des animosités réelles entre voisins après des décennies de fraternité et d’amitié. Dernière victime collatérale de cette opération d’envergure, le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, Ismaël Ould Boudde Ould Cheikh Sidya, emporté comme les habitants des Gazras, par des « Moudakhalat » d’une autre nature. Son remplaçant Bâ Yahya hérite ainsi d’un cadeau empoisonné, car la résolution de cet épineux problème requiert toute l’autorité d’un ministre capable de faire front aux pressions des hommes d’affaires, des officiers supérieurs, des hauts cadres de l’administration, des autorités religieuses, si prompts à couvrir des protégés, même contre l’application du droit et de la justice sociale.

Cheikh Aïdara
Pour l'authentique
Mamoudou Kane


              

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