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France - Grande Guerre : le ramadan dans les tranchées


Lu sur le web
Samedi 11 Juillet 2015 - 20:45

Il y a 100 ans, le ramadan avait également lieu durant l'été. En pleine Grande Guerre, l'armée française avait dû s'adapter à la pratique religieuse de ses soldats musulmans. L'État-major avait donné des ordres pour faciliter la pratique du jeûne.


France - Grande Guerre : le ramadan dans les tranchées
Alors que la période du ramadan touche bientôt à sa fin cette année, il y a 100 ans, elle s’apprêtait à débuter. En 1915, le mois sacré s’est déroulé du 13 juillet au 12 août. L’Europe est alors plongée en pleine Grande Guerre, entraînant dans son macabre sillage des soldats venus des quatre coins du monde, notamment de nombreux "poilus" de confession musulmane.

L’armée française regroupe dans ses rangs environ 300 000 combattants originaires du Maghreb, sans compter les milliers de soldats musulmans parmi les quelque 180 000 tirailleurs venus d’Afrique noire.
 
Un contingent loin d’être négligeable sur le front et dont les autorités ont saisi toute l’importance. Dès le 26 juin 1915, le ministère de la Guerre prend des dispositions à l’approche du ramadan.

Une dépêche officielle décrit les mesures à prendre à l’égard des soldats concernés : "À partir du 12 juillet au soir, les militaires musulmans qui auront déclaré vouloir jeûner pourront prendre leurs repas aux heures suivantes : café du matin reporté au coucher du soleil. Déjeuner trente minutes environ après le café.

Dîner vers 23 heures. En pays musulman, la rupture du jeûne est annoncée, chaque soir, par un appel à la prière. Cette pratique n’étant pas réalisable en France, les musulmans seront laissés, dans chaque groupement, libres de fixer le moment où ils croiront devoir prendre leur premier repas".
 
Des accommodements très pragmatiques
 
L'armée française n'a pas attendu la première période du ramadan du conflit pour se soucier de la pratique religieuse de ses combattants.

"Dès 1914 et les premiers mois de la guerre, le ministère de la Guerre a ordonné aux officiers de donner aux soldats musulmans un peu de répit lors des fêtes religieuses et de leur permettre de prier en commun", explique ainsi Richard S. Fogarty, professeur de l’Université d’Albany aux États-Unis et auteur de "Race & War in France, Colonial Subjects in The French Army (1914-1918)" (Race et Guerre en France, les sujets coloniaux dans l’armée française)".
 
Pour l’historien, cette tolérance et ces accommodements ont toutefois une visée très pragmatique voire politique. Les autorités françaises craignent en effet, à l'époque, l'éruption de troubles dans les colonies si les familles venaient à entendre parler d'un manque de respect à l’égard de la religion ou d’autres pratiques culturelles au sein de l'armée. Le gouvernement est aussi soucieux de répondre à la propagande allemande.

Alors que dans le camp adverse, l’Empire Ottoman allié à l'Empire germanique a lancé, en novembre 1914, un appel au jihad, les Français se doivent d’entretenir la loyauté de leurs soldats musulmans afin de ne pas risquer qu’ils rejoignent "leurs frères" de religion.

"Les autoriser à observer le jeûne du ramadan durant la journée, leur servir leur repas après le coucher du soleil et les informer des fêtes religieuses du mois sacré, cela peut être considéré comme de la 'bonne politique'. De cette façon, les soldats pouvaient voir des preuves concrètes des précautions prises par l’armée pour respecter leur religion et leurs usages", souligne ainsi Richard S. Fogarty.

"Permis de ne pas observer le jeûne"
 
La pratique du ramadan n’est toutefois pas sans poser problème pour l’état-major, alors que le conflit s’enlise dans les tranchées depuis des mois. Tenus en arrêt sur le front occidental par les Allemands, il mène de grandes offensives en 1915 en Artois et en Champagne.

Les pertes humaines sont considérables et l'armée française a besoin de toutes les forces disponibles. En juillet, les soldats originaires des colonies sont particulièrement sollicités. "Les généraux ordonnaient encore de grands assauts pour prendre les lignes ennemies.

L’été était alors la saison durant laquelle les troupes indigènes avaient le plus de chances d’être en action, car durant l’hiver elles étaient plus souvent cantonnées dans le sud du pays sous un climat plus chaud", décrit l’historien américain.
 
Inquiets de voir leur foi mise à mal par le conflit, quelques soldats musulmans décident d’écrire à des autorités religieuses pour savoir s’ils doivent bien observer le ramadan alors que les combats font rage. En réponse, deux importantes figures religieuses à Tunis et à Alger émettent des fatwas leur permettant de rompre le jeûne.

Dans l’un de ces textes daté de juillet 1915*, le mokaddem (chef) de la confrérie musulmane de la zaouïa [petite mosquée, NDLR] de Boghari en Algérie écrit notamment : "O frères, il vous est permis de ne pas observer le jeûne pendant tout le mois de Ramadan et cela conformément aux paroles ci-après du Prophète. (…)

La non-observation est une indulgence que Dieu vous a accordée. (…) Le marabout exhorte ses coreligionnaires à témoigner leur dévouement au noble gouvernement de la République française".
 
Les autorités cherchent bien entendu à tirer avantage de ces fatwas. Des traductions sont distribuées aux officiers de régiments au sein desquels se trouvent des soldats musulmans pour qu’ils puissent les lire à leurs troupes : "Cela montre clairement qu’ils espéraient que ces combattants ne perturbent pas le quotidien de leurs unités en demandant à pouvoir observer le ramadan.

Mais dans le même temps, le ministère de la Guerre a continué à maintenir des mesures leur permettant de respecter leurs pratiques religieuses et il cautionnait le fait que l’interprétation de ces fatwas devait être laissée à la latitude des militaires indigènes", modère toutefois le spécialiste de la Première Guerre mondiale.
 
"Heureux fils de Mahomet"
 
Les critiques sur la pratique du ramadan durant la guerre sont plutôt à chercher en dehors des rangs de l’armée. Dans son édition du 25 juillet 1915, "l’Éclair", un journal régional catholique du Midi, ironise ainsi sur les dispositions prises durant le mois sacré dans un article intitulé "Heureux fils de Mahomet" : "Mais quelle chance d’être musulman !

Supposez que M. Millerand donne des ordres pour que les soldats catholiques puissent faire le Carême et accomplir rigoureusement à Pâques leurs devoirs religieux ! (…) N’interdit-on pas à nos soldats catholiques de porter l’emblême du Sacré-cœur ! Ah ! Si c’était une image d’Allah !", peut-on lire en première page de ce quotidien.
 
Pour Richard S. Fogarty, ce papier montre bien qu’il existe des tensions sur la place de la religion dans la guerre pour une République "coincée entre son engagement pour la laïcité et la nécessité de continuer une bonne politique musulmane pour des raisons d’ordre colonial".

Une prise de position qui, 100 ans après, ne manque pas de faire sourire l’historien : "Je ne pense pas que beaucoup de soldats nord-africains se considéraient comme étant chanceux d’être en France en 1915. Beaucoup d’entre eux combattaient involontairement, loin de chez eux, pour défendre une nation qui n’étaient pas la leur, et pour laquelle ils ne bénéficiaient pas des droits de la citoyenneté".
 
*Ces documents sont consultables au Service historique de l'armée de terre du Château de Vincennes sous la cote SHAT 16N195.

france24.com
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