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Noorinfo

Faites paniquer les riches!


Tribunes
Vendredi 8 Mai 2015 - 13:00

Les capitalistes se fichent pas mal de savoir qui remportera l’élection présidentielle. Ils se fichent pas mal de savoir qui est élu au congrès. Les riches ont le pouvoir. Ils arrosent leurs favoris d’argent à la manière d’un parieur misant de l’argent sur son cheval favori. L’argent a remplacé le vote. Les riches peuvent écraser quiconque ne joue pas selon leurs règles. Et les élites politiques – bavant devant les butins que leur distribuent leurs maîtres patronaux en échange de leur bradage des citoyens – comprennent le jeu. Barack et Michelle Obama, tout comme les Clinton, engrangeront des millions de dollars une fois qu’ils quitteront la Maison-Blanche. Et votre représentant élu au Congrès ou au Sénat, s’il n’est pas déjà multimillionnaire, le sera dès qu’il ou elle se retirera de la politique et qu’on lui proposera des sièges dans des conseils d’administration d’entreprises ou des positions dans une boîte de lobbying. Nous ne vivons pas en démocratie. Nous vivons dans un système politique qui a légalisé la corruption, sert exclusivement les puissances capitalistes et baigne dans la propagande et le mensonge.


Maniféstant place Taksim, Istanbul (AFP)
Maniféstant place Taksim, Istanbul (AFP)

Si vous voulez un changement crédible, détruisez le système. Et changer le système ne signifie pas collaborer avec lui, comme le fait Bernie Sanders [sénateur indépendant du Vermont, se présentant comme « socialiste » mais rattaché administrativement aux Démocrates, NdE] en jouant selon les règles concoctées par le Parti démocrate. Les profondes transformations sociales et politiques sont reconnues par les législateurs et les tribunaux mais n’y sont jamais initiées. Les changements radicaux viennent toujours d’en bas. Tant que notre regard est orienté vers le haut, vers les puissants, tant que l’on placera ses espoirs dans la réforme du système de pouvoir capitaliste, nous resterons asservis. Il peut y avoir des gens bien au sein du système — Sanders et Elizabeth Warren en sont des exemples — mais la question n’est pas là. C’est le système qui est pourri. Il doit être remplacé.
 

« La seule façon d’attirer l’attention des partis, c’est en leur piquant des voix », m’a expliqué Ralph Nader au téléphone. « Donc », dit-il de Sanders, « à quel point est-il sérieux? Il fait passer Clinton pour une meilleure candidate bidon. Elle va devoir se dire d’accord avec lui sur un certain nombre de choses. Elle va devoir être plus anti-Wall Street pour se protéger de lui et le neutraliser. Nous savons que ce sont des conneries. Elle nous trahira dès qu’elle deviendra présidente. Il augmente ses chances à elle de gagner. Et d’ici avril il aura disparu. Et puis s’effacera. »
 

Nous devons construire des mouvements de masse alliés avec les partis politiques indépendants — une tactique utilisée en Grèce par Syriza et en Espagne par Podemos. L’action politique sans le soutien des mouvements de masse radicaux devient inévitablement une coquille vide, et ça, je pense, sera le sort de la campagne présidentielle de Sanders. Il n’y a qu’en construisant des mouvements de masse militants, implacablement hostiles au système capitaliste, à l’impérialisme, au militarisme et à la mondialisation que nous pouvons nous réapproprier la démocratie.
 

« Les portes d’entrées sont contrôlées par deux partis au service des mêmes intérêts commerciaux », explique Nader. « Si vous ne passez pas par ces portes, si vous faites ce que [Ross] Perot a fait… vous [pourriez] obtenir 19 millions de voix [mais] pas un seul vote à un collège électoral*. Si vous n’obtenez pas de votes électoraux vous ne pesez rien. Et même si vous remportez des votes électoraux vous êtes face à un système « le gagnant rafle toute la mise ». Ce qui signifie que si vous perdez, vous ne construisez pas pour le futur comme vous l’auriez fait avec une représentation à la proportionnelle. Le système est un système verrouillé. Il est brillamment conçu. Il est taillé pour permettre un duopole bipartisan parfait. »
 

Nous devons nous organiser autour d’une série d’exigences non négociables. Nous devons démanteler l’éventail de mécanismes dont les riches se servent pour contrôler le pouvoir. Nous devons détruire le système idéologique et juridique cimenté dans les fondations pour justifier le pillage capitaliste.
 

Cela s’appelle révolution. Il s’agit d’arracher le pouvoir à une cabale d’oligarques capitalistes et de le rendre aux citoyens. Cela ne se produira pas en implorant le pouvoir capitaliste, mais en le terrifiant. Et le pouvoir, comme nous l’avons vu à Baltimore, ne sera terrifié que lorsque nous descendrons dans les rues. Il n’y a pas d’alternative à cette voie.
 

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#Baltimore


« Les riches ne peuvent être défaits  que lorsqu’ils sont contraints de s’enfuir pour sauver pour leur vie », a souligné l’historien C.L.R. James. Et tant que vous ne verrez pas les riches fuir paniqués des halls du Congrès, des temples de la finance, des universités, des conglomérats médiatiques, de l’industrie de guerre, de leurs zones résidentielles fermées et sécurisées et clubs privés, toute politique aux USA  sera une farce.
 

La plupart des gens autour du globe voient clairement qu’organiser le comportement politique et social autour des diktats du marché s’est avéré être un désastre pour les hommes et les femmes qui travaillent. La prospérité promise, censée augmenter le niveau de vie par les effets de la soi-disant « économie du ruissèlement » a été démasquée comme mensonge. L’État capitaliste, comprenant qu’il avait été démasqué avec la montée des troubles sociaux, a formé des forces de police militarisées, nous a privés de toute protection légale, a pris le contrôle des corps législatifs, des tribunaux et des médias de masse et a construit le système de surveillance de masse le plus intrusif de l’histoire de l’humanité. Le pouvoir des grandes entreprises, s’il n’est pas contrôlé, extraira la moindre trace de profit des sociétés humaines et des écosystèmes avant de s’effondrer. Il n’a aucune limite auto-imposée. Et il n’a aucune limite externe. Nous seuls pouvons en créer.
 

Afin de nous sauver de la catastrophe financière et environnementale qui menace, nous devons construire des mouvements ayant comme objectif sans concession l’abolition du pouvoir capitaliste. Entreprise après entreprise, banques comprises, entreprises du secteur énergétique, secteur de la santé et entreprises sous-traitantes de la défense, doivent être démantelés et nationalisés. Nous devons instituer un programme national de travaux publics , particulièrement pour les moins de 25 ans, afin de créer des conditions pour le plein emploi. Nous devons imposer un salaire horaire minimum de 15 $.. Nous devons sabrer dans notre budget obscène de défense — nous dépensons 610 milliards par an, plus de quatre fois les dépenses de la deuxième puissance militaire mondiale, la Chine — et diviser la taille de nos forces armées par plus de deux. Nous devons reconstruire nos infrastructures, dont les transports en commun, les routes, les ponts, les écoles, les bibliothèques et les logements sociaux. Nous devons déclarer la guerre à l’industrie des combustibles fossiles et nous tourner vers les sources alternatives d’énergie. Nous devons mettre en place de lourdes taxes sur les riches, dont une taxe spéciale sur les spéculateurs de Wall Street qui serait utilisée pour effacer les 1,3 trillions de dettes étudiantes. Nous devons garantir que l’éducation à tous les niveaux, ainsi que les soins de santé, soient un droit gratuit pour tous les habitants des USA, et pas d’accessible seulement aux riches. Nous devons abolir le collège électoral et imposer le financement public des campagnes politiques. Nous devons faire en sorte que les personnes âgées, les handicapés, les parents célibataires et les malades mentaux aient un revenu garanti d’au moins 600 $ par semaine, ou bien nous devons leur trouver de la place dans des institutions publiques s’ils ont besoin de soins quotidiens.

Nous devons instituer un moratoire sur les saisies immobilières et les reprises de biens par les banques. Nous  devons mettre un terme à nos guerres, ainsi qu’aux guerres par procuration au Moyen-Orient, et faire revenir nos soldats, Marines, aviateurs et marins. Nous devons payer des réparations à l’Irak, à l’Afghanistan, et aux Africains-Américains dont les ancêtres ont construit en grande partie ce pays en tant qu’esclaves, et n’ont jamais reçu de compensation pour leur travail. Nous devons abroger le Patriot Act et la section 1021 du National Defense Authorization Act [autorisant la détention militaire de civils, y compris des citoyens US, pour une durée indéterminée, sans habeas corpus ni procès, NdE].
 

Nous devons abolir la peine de mort. Nous devons démanteler notre système d’incarcération de masse, remettre en liberté la grande majorité de nos 2,3 millions de prisonniers, les placer dans des programmes d’acquisition de compétences et leur trouver un travail et un logement.
 

La police doit être démilitarisée. La surveillance de masse doit cesser. Les travailleurs sans-papiers doivent recevoir la citoyenneté et la pleine protection de la loi. L’ALÉNA , l’ALÉAC ** et les autres accords de libre-échange doivent être révoqués. Les lois anti-ouvrières comme la Loi Taft-Hartley***, ainsi que les lois qui criminalisent la pauvreté et la dissidence, doivent être abrogées.
 

Tout ceci est un minimum.
 

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#Baltimore


N’espérez pas que les maîtres capitalistes de la guerre  et du commerce permettront tout cela.  Ils faudra les y forcer.
 

Les révolutions prennent du temps. Elles sont souvent commencées par une génération et achevées par la suivante. « Ceux qui donnent le branle à un État, sont volontiers les premiers absorbés en sa ruine », a écrit Michel de Montaigne en 1580. « Le fruit du trouble ne demeure guère à celui qui l’a ému ; il bat et brouille l’eau pour d’autres pécheurs ». Les révolutions peuvent être écrasées par la force, comme l’histoire nous l’a amplement démontré. Où elles peuvent être détournées par des individus comme Vladimir Lénine, Léon Trotsky et Joseph Staline, ou par des mouvements qui trahissent la plèbe. Rien ne garantit que nous dirigerions vers un paradis des travailleurs ou une utopie socialiste — nous pourrions nous diriger vers la forme la plus efficace de totalitarisme de l’histoire de l’humanité. Les mouvements radicaux sont souvent leurs propres pires ennemis. Les militants ont la fâcheuse tendance à se disputer à propos de détails de doctrines obscurs, créant des scissions contre-productives, faisant une lecture erronée du pouvoir et s’engageant dans des luttes de pouvoir internes autodestructrices. Quand ils ne calculent pas soigneusement leur force de frappe et le moment de frapper, ils vont souvent trop loin et sont écrasés. L’État utilise ces vastes ressources pour infiltrer, surveiller et diaboliser les groupes, et arrêter ou assassiner les leaders des mouvements — et tous les soulèvements, même ceux censés être sans leader, ont des leaders. Le succès n’est pas garanti, particulièrement si l’on tient compte des niveaux endémiques de violence qui caractérisent la société US.
 

Mais peu importe ce qui se passera, la réaction en chaîne menant à la révolte a commencé. La plupart des gens se rendent comptes que nos attentes d’un avenir meilleur ont été anéanties, non seulement pour nous-mêmes mais aussi pour nos enfants. Cette prise de conscience a allumé la mèche. Il y a une perte de foi  très répandue dans les systèmes établis de pouvoir . La volonté de régner faiblit au sein des élites, envoûtées par l’hédonisme et la décadence. La corruption interne est rampante et transparente. Le gouvernement est méprisé.
 

La nation, comme nombre de sociétés pré-révolutionnaires, se dirige vers une crise. Lénine a identifié les combinaison de conditions nécessaires à la réussite d’une révolte :
 

La loi fondamentale de la révolution, qui a été confirmée par toutes les révolutions, et particulièrement par les trois révolutions russes du XXe siècle, est la suivante : il n’est pas suffisant pour la révolution que les masses exploitées et les opprimées comprennent l’impossibilité de vivre selon l’ancien mode de vie et exigent des changements, ce qui est requis pour une révolution c’est que les exploiteurs ne soient plus en mesure de vivre et régner comme avant. « C’est seulement lorsque “ceux d’en bas”  ne veulent plus et que “ceux d’en haut” ne peuvent plus continuer de  vivre à l’ancienne manière, c’est alors seulement que la révolution peut  triompher. » (Le gauchisme, maladie infantile du communisme, 1920).


En tant qu’envoyé spécial à l’étranger, j’ai couvert des révoltes, des insurrections et des révolutions, dont les conflits de guérilla dans les années 80 en Amérique centrale, les guerres civiles en Algérie, au Soudan et au Yémen ; et les deux soulèvements palestiniens ou intifadas, ainsi que les révolutions en Allemagne de l’Est, en Tchécoslovaquie, en Roumanie et la guerre en ex-Yougoslavie. J’ai observé que les régimes despotiques s’effondrent sur eux-mêmes. Une fois que les fantassins au service de l’élite — la police, les tribunaux, les fonctionnaires , la presse, la classe intellectuelle et enfin l’armée —n’ont plus envie de défendre le régime, le régime est fini. Lorsque ces organes de l’État se voient ordonner de commettre des actes de répression — comme expulser les gens de parcs et arrêter voire même tirer sur les manifestants — et qu’ils refusent d’exécuter  ces ordres, l’ancien régime s’effrite. Le vernis du pouvoir semble intact avant une révolution, mais la pourriture interne, invisible depuis l’extérieur, ronge constamment l’édifice de l’État. Et quand les régimes à l’agonie s’effondrent, ils le font à une vitesse étourdissante. Le soulèvement approche. Le peuple doit être préparé. Si nous le sommes, nous aurons une chance.

Chris Hedges
truthdig.com

Traduction: Nicolas CASAUX
Révision & Édition: Fausto Giudice


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Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com

 

NdE
*La présidentielle US est une élection au suffrage universel indirect : les électeurs désignent des représentants qui sont ensuite chargés d’élire le président et le vice-président. Chaque État dispose d’un certain nombre de ces grands électeurs, lesquels — hormis quelques exceptions — sont intégralement attribués à la paire de candidats président/vice-président qui y a remporté le plus de voix. Ces grands électeurs se réunissent ensuite dans la capitale de leur État respectif pour élire le président et le vice-président ; mis à part en de très rares occasions, ils votent en faveur de la paire de candidats pour laquelle ils ont été élus.

** ALÉNA : Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA en anglais) associant USA, Canada et Mexique.
ALÉAC : Accord de libre-échange d’Amérique centrale (CAFTA en anglais) associant USA, Costa Rica, République dominicaine, Salvador, Guatemala, Honduras et Nicaragua.

*** Loi de 1947 restreignant les prérogatives des syndicats et limitant le droit de grève. Elle autorise le gouvernement fédéral à interdire ou arrêter une grève « mettant en danger la sécurité nationale ». La clause obligeant les dirigeants syndicauxà prêter serment de non-communisme. a été déclarée anticonstitutionnelle en 1965.



              

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