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Faire le bien des femmes en passant deux jours dans un 5 étoiles de Kinshasa


Tribunes
Lundi 17 Mars 2014 - 15:45

Les 3 et 4 mars derniers, la France, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) organisaient le deuxième Forum mondial des femmes francophones. Deux jours pour « réunir près de 700 participant-e-s de la société civile de l’espace francophone », autour de la thématique « Femmes, actrices du développement ». Parmi les objectifs de cette rencontre, l’élaboration d’une déclaration qui serait transmise aux Etats et gouvernements de la francophonie à l’occasion du prochain Sommet de la francophonie en novembre à Dakar, pour les inviter à s’engager à mieux prendre en considération les questions de droits des femmes et d’égalité.


Faire le bien des femmes en passant deux jours dans un 5 étoiles de Kinshasa

Des trompettes pour Joseph Kabila

UNE IDÉE DE BENGUIGUI

Le Forum mondial des femmes francophones est une idée revendiquée par Yamina Benguigui, ministre déléguée chargée de la Francophonie. Selon son cabinet, ce sont les revendications de femmes congolaises victimes de violences qui l’avaient poussée, en 2013, à organiser la première édition.

 

Elle a depuis souhaité pérenniser l’événement chaque année dans le pays ayant accueilli le sommet des chefs d’Etat francophones.Blandine Grosjean

Lundi matin, je me suis donc rendue au palais des Peuples pour participer à l’ouverture du forum. Quand nous arrivons dans la salle comble, et qu’une heure plus tard lorsque les personnalités politiques nous font enfin l’honneur de leur présence, les femmes congolaises présentes en masse accueillent le président Joseph Kabila par des cris de joie, crécelles et chants divers.

Le Président est-il tant loué par les femmes de son pays, alors que les victimes de violences sexuelles – commis tant par les milices que par l’armée officielle – doivent se battre tous les jours pour accéder à la justice faute de procédures adaptées, que le code de la famille, le code du travail et le code pénal sont toujours discriminatoires pour les femmes et les filles ?

En RDC, les femmes mariées ne peuvent contracter aucun acte juridique sans l’autorisation de leur mari, les femmes commettant un adultère sont punies plus sévèrement que les hommes, et malgré la condamnation du harcèlement sexuel par le code du travail, leurs auteurs restent dans la plupart des cas impunis (lire le rapport rapport alternatif sur la mise en œuvre de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Cedef) en RDC, d’août 2006, PDF).

Nous plongeons alors dans une scène qui pourrait être tirée du film « Le Roi et l’oiseau » : cris de gardes, trompettes et hymne national, re-cris de gardes, re-trompettes…

C’est bon, on peut s’asseoir et commencer à aborder le sujet du forum. Malgré ces contretemps, j’ai hâte, je suis excitée à l’idée que des femmes et hommes du monde entier, rarement écoutés, vont pouvoir pendant deux jours partager leurs idées, leurs expériences, leurs contraintes, leurs actions pour lutter pour les droits des femmes et pour l’égalité, dans leur diversité de contextes géographiques, culturels, traditionnels, religieux, politiques, économiques…

Une assemblée de femmes en pleurs

Après les discours remerciant et faisant l’éloge de M. le président de RDC, Mme la présidente de République centrafricaine (RCA), Mmes les ministres, Mmes les premières dames, MM. les administrateurs, les parlementaires, les hauts fonctionnaires… et les autres, c’est au tour de neuf grands témoins de prendre la parole.


La ministre française Yamina Benguigui et la ministre congolaise du Genre, de la Famille et de l’Enfant Geneviève Inagosi, palais des Peuples, Kinshasa, le 3 mars 2014 (Junior D. Kannah/AFP)

Parmi le beau monde, ministre provincial du genre, envoyée spéciale des Nations unies pour la région des Grands Lacs, directrice exécutive de l’Unesco, ex-ministre tunisienne, présidente d’ONU Femmes, ex-ministre sénégalaise… se cachent trois femmes issues de la société civile. Mme Shaje, anthropologue et membre de l’association des femmes professeures de Kinshasa, se fait sévèrement rabrouer par la première dame pour avoir parlé trop longtemps. L’assemblée est émue et en larmes à l’écoute de Rachel Mwanza, jeune actrice mais surtout ancienne enfant des rues de Kinshasa, qui a été promue pour son rôle dans « Rebelles ».

Elle est émue, nous sentons son désarroi, et elle lance un appel à l’aide pour ses pairs qui, eux, sont toujours réduits à errer dans les rues, face à la violence et dans la plus dure invisibilité, alors qu’ils pourraient comme Rachel être de retour sur les bancs de l’école et commencer une nouvelle vie, une vraie vie d’enfant. Au lieu de réponse, elle est applaudie et gentiment renvoyée sur son fauteuil. On n’entendra plus parler de la question des enfants des rues pour la journée, mais pari tenu, nous avons de belles images d’une assemblée de femmes en pleurs, touchées au cœur et réunies par cette même indignation. Les téléspectateurs doivent trouver cela formidable.

Et voilà Mme Kabila qui distribue des cartables

L’après-midi, les ateliers tant attendus par les participants sont retardés, et au lieu de trois heures d’échanges et de débats, il faudra se limiter à des séances de deux heures tout au plus. Coûte que coûte décidées à nous exprimer et à partager nos attentes et recommandations, nous nous y rendons, documents sous le bras, arguments et démonstrations en tête…

Mais la première dame de RDC décidera finalement d’être panéliste d’honneur de l’atelier « Femmes et éducation », pour y intervenir pendant 45 minutes, vidéos de communication à l’appui. Trois cents personnes auront la chance de pouvoir voir ces images de Mme Kabila distribuant des cartables aux écoliers dans la brousse… et n’auront plus de temps pour parler et débattre. L’atelier se termine, direction le dîner offert aux participants par notre cher Président.

C’est donc sans plus aucune surprise que mardi, les évènements se répètent, vides de sens, vides de participation. Arrivée dans la salle pour la clôture et la lecture de la déclaration finale. « Avancez, remplissez les rangs vides, vous savez, ça va être filmé » : la couleur est annoncée. La déclaration est lue, nous apprenons que la société civile demande que le forum soit réitéré, avec plus de moyens, les années suivantes…

Je bouillonne

Ah bon ? Alors que derrière moi un participant s’est endormi et ronfle, probablement dans des rêves où sa parole sera plus écoutée qu’ici, je bouillonne. Vont-ils réellement parvenir à croire, et à faire croire, que la société civile qui défend au quotidien les droits des femmes et l’égalité sur le terrain, prend des risques pour cela, entre dans un dialogue régulier avec les décideurs pour que ces derniers respectent leurs engagements, que cette société civile-là a besoin de forums médiatiques où Mme la ministre ou Mme la Première dame font de beaux discours et redorent leurs blasons devant des assemblées faussement combles et faussement enthousiastes ?

MAKING OF

Marie (prénom d’emprunt) travaille dans une association spécialisée sur les droits des femmes. Elle est amenée à participer à de nombreuses réunions de plaidoyer et de concertation Etats/société civile. Elle se décrit comme féministe, passionnée par les questions de développement et droits humains.

Elle a écrit ce texte à titre personnel et de façon anonyme pour ne pas mettre en danger son association, financée en partie par des institutions publiques françaises.BG

Vont-ils vraiment nous faire croire que le budget de ce qu’ils appellent l’aide au développement, bien que souffrant d’importantes coupures, est utilisé de manière efficace ? [Selon le cabinet de Yamina Benguigui, la France a dépensé directement 250 000 euros pour ce Forum–dont 65 000 euros du ministère des Affaires étrangères, 50 000 euros de l’agence française du développement (AFD), des partenaires privés (EDF, GDF) et des ambassades françaises de part le monde,sans compter sa contribution annuelle à l’OIF, ndlr.]

Les initiateurs de ce forum se sont-ils réellement persuadés qu’ils faisaient le bien en passant deux jours dans un hôtel cinq étoiles de Kinshasa et en monopolisant les médias locaux le temps du forum ? Une ministre menacée par un remaniement ministériel  devrait-elle vraiment dépenser ses fonds pour essayer de rester dans la course et préparer la suite de son parcours ?

Lui qui lit SAS sur le canapé

C’est avec dégoût et un incroyable sentiment d’instrumentalisation que je me promène une dernière fois dans le hall de l’hôtel. Un des organisateurs, agent du ministère français des Affaires étrangères, lit un SAS sur un canapé. Il a réussi à me surprendre une dernière fois. Nous sommes dans une telle instrumentalisation que plus personne ne se donne la peine de faire semblant.

Le forum est fini, les droits des femmes et l’égalité de genre ne semblent plus être une priorité pour personne. Ils le redeviendront probablement l’an prochain, dans un autre pays, avec d’autres médias et d’autres caméras, d’autres femmes et hommes militants qui penseront pouvoir être écoutés par leurs décideurs et leur feront confiance.

Source : Rue89

Mamoudou Kane


              

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