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Extrait des Mauritanides: L'enfer des innocents


Société
Mercredi 17 Juillet 2013 - 03:31

J'ai rencontré peu de ces touristes qui viennent en Mauritanie. Il faut dire que c'est assez normal vu qu'il n'y a aucune raison pour que nous nous rencontrions, les touristes et moi. Je ne suis pas un site historique, ni un monument, ni une belle plage ni une fraîche oasis. Je n'ai aucun lien de parenté avec les hôtels trois étoiles du centre ville, les parcs naturels ou les objets artisanaux produits en série. Donc la rareté et l'irrégularité de mes rencontres avec les touristes découle de l'essence même des choses comme on dit quand on veut rendre la grenouille aussi grosse qu'un bœuf.


Extrait des Mauritanides: L'enfer des innocents
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Le touriste est quelqu'un qui se balade autour du monde en transportant chez lui avec lui de telle sorte qu'on peut dire que c'est quelqu'un qui reste sur place tout en voyageant. Plus personne de nos jours ne voyage pour découvrir des pays, des gens, des goûts, des couleurs ou des sensations inconnues.

La première question que pose l'Américain qui débarque à Nouakchott, à Niamey ou à Paris est pour savoir où est ce qu'il peut trouver un hamburger ou un steak frites. L'Européen cherche les toilettes et s'offusque qu'elles soient si incommodes et moi, à Berlin ou à Londres, j'exige mon thé vert bouilli à la menthe après la viande. Tous les hôtels du monde se ressemblent aujourd'hui et si vous avez dormi une fois dans une chambre d'hôtel, c'est comme si vous aviez dormi dans tous les hôtels du monde.

Les plages de la planète sont les mêmes et ont les mêmes odeurs d'huile solaire, de sous-vêtements, de plastique, de chair trop exposée, de marchands ambulants, de tee-shirts mouillés.
Tous les monuments du monde exsudent l’ennui par toutes leurs fissures, pleurent les poussières, Ahasvérus condamnés, aussi, à l'immobilité.

Tous les marchands de souvenirs du monde sont les mêmes et ne voient dans le touriste qu'un pigeon à plumer.
Je me demande toujours, en voyant un touriste, pourquoi ne reste-t-il pas chez lui. Mais bon, puisqu'il est là...
Quand il m'arrive d'en rencontrer un, de touriste, je lui demande toujours ce qu'il cherche en Mauritanie, ce qu'il y a vu, ce qui lui a plu ou déplu.

Les touristes qui viennent ici nous viennent d'Europe en général. Ils viennent de là-bas et repartent d'ici ou d'ailleurs après avoir dûment constaté que "la nourriture de ce bled est infecte », que "les gens pissent partout", qu'il y fait "horriblement chaud", qu'on y "bousille et salope les plages", qu'on "ne peut pas y avoir une seconde de tranquillité à cause des enfants, des mouches, des vendeurs à la sauvette et des trafiquants de devises", etc. Bref, qu'ici c'est l'Enfer plus les tracasseries administratives. Parce que, en Enfer, n'est-ce pas, on n’a pas besoin de remplir une trentaine de formulaires avant de se transformer en méchoui. Et on suppose également que même si le lieu plutôt malfamé regorge de tortionnaires, de flics et d'indics de toutes sortes, on n'y trouve pas de douaniers. Que déclarerait-on d'ailleurs en entrant en Enfer ? "Mea culpa" ? "Je ne recommencerai plus" ? "C'est bon, c'est chaud"? "Vous avez la clim ici" ? "Condamnés de tous les pays unissez-vous" ? Dans un cas comme dans l’autre, rien de taxable.

On finira bien par orga¬niser des incursions en Enfer pour les locataires du Paradis où l’ambiance laisse quelque peu à désirer, le lieu n'étant fréquenté que par des gens irréprochables, confits en prières et en génuflexions et tout le saint bazar. Bref, les touristes européens, ils retournent chez eux après avoir constaté que les lieux visités (Mauritanie ou Sénégal ou Thaïlande ou Pago-Pago ou le Bouthan) sont des annexes de l'Enfer. Mais comme le Paradis, on l'a vu, a ses limites, les touristes attendront avec impatience l'été suivant pour se ruer en Enfer. C'est en pensant à cela que Sartre put écrire que "L'Enfer c'est les autres", contrairement à une idée généralement admise et enseignée à des morveux qui se fichent aussi bien de I'Enfer que du Paradis et des Autres que des Uns.

Donc, disais-je beaucoup plus haut, aux touristes je demande, quand il m'arrive d'en rencontrer, ce qui, ici, leur a plu ou déplu.
Au chapitre des choses plaisantes, arrive, premier, toutes catégories confondues, "le clair de lune". Parfois à Tidjikja, souvent à Aïoun, quelquefois ailleurs, mais toujours "le clair de lune". On tremble, en pensant à l'idée que ces touristes auraient pu débarquer par quelque nuit sans lune ou qu'ils pourraient un jour peut-être, s'apercevoir que la lune ne se lève pas qu'en Mauritanie.

Après le clair de lune vient "le désert". Effectivement, ce n'est pas la forêt équatoriale ici mais les Mauritaniens com¬prennent difficilement cet amour que portent les Européens à notre désert, certains Mauritaniens du moins, ceux qui trouvent que l'Europe, "c'est merveilleux parce qu'il y a beaucoup d'eau et de verdure". Les autres, ceux qui répondent "qu'on n’a pas soif et qu’on n'est pas herbivores", comprennent les Européens.

En troisième position des "choses qui vous ont plu" vient "la gentillesse des gens". Sommes-nous "gentils" ? Je ne le crois pas, sincèrement. Pas agressifs, peut-être, mais gentils, non. On ne peut pas être "gentil" dans un pays où l'harmattan souffle trois mois sur douze, ce n'est pas possible. Je peux être "gentil" entre 5 et 7 heures du matin, mais, au-delà, je renonce. Le problème c'est que je ne rencontre personne à ces heures-là. Je ne m'aperçois même pas moi-même que je suis gentil, parce que, en général, je dors encore.

Le chapitre "choses déplaisantes" est beaucoup plus fourni mais ce sont les mêmes choses déplaisantes que l'on retrouve partout ailleurs dans le monde, si l'on en croit, les touristes : les douaniers, les policiers, les marchands, la nourriture, etc. Je n'ai jamais trouvé, et vous non plus je suppose, un douanier étranger ou un policier sympathique. Mon problème numéro un - et qui me dégoûte de tout voyage - c'est que j'ai l’impression dès que je débarque dans un pays étranger, que de très lourdes présomptions pèsent sur moi, tellement les regards des flics et des gabelous sont lourds de menaces. Je suis toujours "le suspect numéro un". Suspect de quoi ? D'avoir une gueule comme la mienne, tiens.

Alain Schiffres a donné un jour cette jolie définition des banlieues françaises : "des lieux pleins d'Arabes qui côtoient des innocents". C'est exactement ça, partout. Quand je débarque dans un aéroport européen, il me semble qu'on ne voit que moi, l'Arabe, le suspect, alors que les autres, innocents qu'ils sont, passent inaperçus. Déjà qu'il était difficile pour un "innocent" de se faire admettre par un douanier ou un policier étranger. Qu'est-ce que c'est si on a la tête d'un Arabe, donc potentielle¬ment poseur de bombes, détourneur d'avions, isla¬miste égorgeur de mouton et de moines trap¬pistes ?

Soyons justes, nous aussi, ici, il y a quelques décennies, les rares "touristes" qui venaient en Mauritanie, nous les trouvions extrêmement suspects. Pourquoi viennent-ils ici, nous demandions-nous, si ce n'est pour dévoyer nos enfants et nos filles, nous convertir à leur religion, nous obliger à pisser debout, à hausser les épaules et à boire l’alcool ?

Aujourd'hui les choses ont changé. On ne comprend pas toujours ce qu'ils viennent chercher ici mais on ne les accuse plus de vouloir nous dévier du droit chemin ni de nous pousser à nous soulager les vessies debout. Plus, nous considérons les touristes avec une certaine compassion, cette compassion que doivent avoir les bourreaux pour leurs victimes. C'est-à-dire que, qu'ils soient ici ou là-bas, les "Blancs" sont toujours "innocents". C'est le vrai Nouvel Ordre Mondial. Les innocents sont d'autant plus innocents qu’ils condescendent quelque fois à venir faire un tour en Enfer.

Pour maintenir cette menace sans laquelle l'innocence ne serait plus qu'ennui, on laisse entrer de temps à autre au Paradis quelque évadé de l'Enfer qui deviendra une victime des innocents, une victime dangereuse pouvant à tout moment chambouler l'ordre paradisiaque. Les innocents, pour se donner des frissons, menacent régulièrement l'évadé de le rendre à ses geôliers, pour ne pas qu'il s'imagine qu'il est devenu innocent.

Mais, oh, on s'éloigne du sujet, ce n'est pas bien ça, s'éloigner du sujet, on risque de ne plus le retrouver. Et j'ai bien peur que c'est ce qui nous est arrivé. Il était déjà quoi, le sujet ?

Feu Habib Ould Mahfoudh
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