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Est-ce vraiment la fin de Boko Haram ?


Tribunes
Vendredi 14 Août 2015 - 00:46


Alors qu’une force militaire multinationale s’organise pour lutter contre Boko Haram, le président tchadien Idriss Déby a déclaré que le groupe terroriste était “décapité” et disparaîtra “avant la fin de l’année 2015″. Léon Koungou et Amzat Boukari-Yabara, spécialistes de ce mouvement, livrent une analyse beaucoup plus nuancée.


Est-ce vraiment la fin de Boko Haram ?
Un vent d’espoir souffle en Afrique occidentale, où le groupe terroriste Boko Haram, aussi appelé groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest depuis son allégeance en mars dernier, est en net retrait et perd chaque jour du terrain.
 
Dans un discours lors de la célébration du 55e anniversaire de l’indépendance du Tchad le mardi 11 août, le président tchadien Idriss Déby a déclaré que la future coalition réunissant les cinq Etats menacés par Boko Haram (Nigeria, Cameroun, Tchad, Niger et Bénin) sera “en mesure de mettre hors d’état de nuire Boko Haram avant la fin de l’année 2015″.
 
Afin de commenter ces propos d’un optimisme surprenant, Les Inrocks ont interrogé deux spécialistes du groupe terroriste : Léon Koungou, chercheur en sciences politiques, et Amzat Boukari-Yabara, historien et spécialiste des conflits.
 
Des propos très politiques
 
Ces deux spécialistes de la région du golfe de Guinée sont d’accord : cette déclaration est loin d’être neutre et doit être remise dans son contexte. “Il y avait de la part d’Idriss Déby la volonté de rassurer la population et de ne pas démoraliser les troupes”, souligne Amzat Boukari-Yabara.

Léon Koungou, lui va encore plus loin : “Il s’agit d’un discours très politique qui s’inscrit dans un registre d’autoglorification du régime de M. Déby”, rappelant notamment qu’un nouvel attentat-suicide a fait au moins 47 morts dans le nord-est du Nigeria alors même qu’Idriss Déby délivrait son discours d’espoir.
 
Il est vrai que, comme le rapporte Le Monde, le président tchadien a fait cette annonce très optimiste à un an de l’élection présidentielle. Il a d’ailleurs été très prudent à ce sujet, se fendant d’une déclaration assez ambigüe quant à une possible réélection, lui qui est au pouvoir au Tchad depuis 1991 :
 
“Si j’avais la possibilité de m’assurer que le pays marchera après moi, je quitterai aujourd’hui même le pouvoir.”
 
Boko Haram perd du terrain, mais conserve sa domination stratégique
 
“Sur le terrain, on sait que Boko Haram est en perte de vitesse depuis plusieurs mois, admet Amzat Boukari-Yabara. Ce n’est pas un scoop. Le mouvement n’a plus de possibilité de prendre des villes entières.”

En effet, le groupe terroriste a perdu le contôle de plusieurs villes depuis début 2015 – comme Damasak et Malam Fatori au Nigeria ou encore Bosso et Diffa au Niger – et serait replié dans des zones très difficiles d’accès, comme la forêt de Sambisa, au Nigeria, selon RFI.
 
Néanmoins, pour Léon Koungou, ces défaites incontestables sur le terrain ne constituent pas une véritable déroute du mouvement terroriste car il n’a pas, comme le groupe Etat islamique, l’ambition de s’implanter sur un territoire :
 
“Du point de vue stratégique, je pense que le mouvement a une avance par rapport aux stratégies des Etats qui le combattent. Boko Haram a pour champ d’action ce qu’on appelle l’espace culturel kanouri, situé notamment dans l’Etat du Borno.

La montée de la création d’un califat n’a été qu’un leurre. Il n’a jamais essayé, comme Daech en Syrie, de contrôler et d’administrer les espaces conquis. Il a seulement eu besoin de ces espaces pour un repli stratégique ou pour l’enseignement de ses combattants.”
 
Le chercheur ajoute que cette apparente régression de Boko Haram s’explique par la stratégie d’adaptation dont le groupe a fait preuve depuis sa création :
 
“Dans un premier temps, les attaques intervenaient par le biais de petites motos “chinoises”. Avec le recul des Etats, les combattants arrivaient ensuite avec des engins blindés. Et suite à la récente mobilisation des Etats, le mouvement est revenu dans son registre traditionnel.”

Un mouvement en pleine transformation
 
De plus, pour Léon Koungou, le groupe terroriste n’a rien d’une secte – comme on a pu le qualifier – qui disparaîtrait avec la mort de son gourou. “Boko Haram a été pensé pour durer” au-delà de la disparition de son chef.

Annoncée par le président Déby, la succession d’Abubakar Shekau – qui avait lui-même succédé à Mohamed Yusuf en 2009 –  par un certain Mahamat Daoud à la tête du mouvement ne serait donc pas synonyme d’affaiblissement.
 
 Pour Amzat Boukari-Yabara, en revanche, ce nouveau leadership révèle une politisation du mouvement :
“Avant, Boko Haram s’attaquait directement aux Etats. Shekau lui-même avait personnellement attaqué les présidents nigérian, tchadien et camerounais. Depuis, le groupe est en train de sortir d’une logique de la terre brûlée, on est plutôt aujourd’hui dans une guerilla.”
 
Selon l’historien, l’idée serait pour Mahamat Daoud de commencer les négociations politiques avec les Etats et avec le Nigeria dans un premier temps. Ce qu’a confirmé le président tchadien, qui “déconseille de dialoguer” avec le mouvement.
 
La future force multinationale mise en doute
 
Bien que parfaitement hypocrite pour Léon Koungou – les Etats menacés ont toujours essayé de négocier avec le mouvement – cette recommandation émise par M. Déby est logique, alors qu’une force multinationale va être lancée dans les prochains jours.
 
Cette force compte 8 700 hommes, dont environ 2 000 éléments de police et de gendarmerie, et elle tend à réunir les moyens militaires et matériels des cinq pays concernés. En effet, c’est un général nigérian, Illya Abbah, qui en prendra la tête et l’état-major sera basé à N’Djamena, au Tchad.
 
Si elle nourrit beaucoup d’espoir, cette force ne sera véritablement efficace que si les Etats résolvent un certain nombre de problèmes. Et notamment celui de la souveraineté, selon Amzat Boukari-Yabara :
 
“Cette force va-t-elle régler le problème du droit de poursuite qui faisait que l’armée tchadienne intervenait au Nigeria de manière “illégale” et que le Cameroun refusait au Nigeria des poursuites sur son territoire ?”
 
Pour l’instant, aucun des cinq Etats n’a communiqué quoi que ce soit à ce sujet. Léon Koungou est encore plus critique en dénonçant le mandat “pas assez précis” de cette opération : la réponse apportée par cette force mixte sera-t-elle celle du “tout-militaire”, sans prendre en compte la dimension humaine (identifier qui sont les “kamikazes” ou encore favoriser le développement économique de certaines régions encore très pauvres, véritables viviers pour le recrutement du groupe terroriste, par exemple).
 
Vers la fin de Boko Haram ?
 
“Boko Haram va disparaître avec la mise en place de la force mixte”. Face à cette promesse du président Idriss Déby, les deux spécialistes se montrent bien plus sceptiques. Léon Koungou admet que la force multinationale représente un pas en avant dans la lutte contre Boko Haram mais appelle à un changement de politique de la part du Nigéria :
 
“Je fonde beaucoup d’espoir sur la force qui sera opérationnelle dans les prochains jours. Mais on sait que le Nigeria, en tant qu’hégémone dans cette sous-région, a toujours joué les premiers rôles. Aujourd’hui, il est presque dépassé et il vit assez mal l’espace francophone autour de lui qui voudrait s’affirmer. Tant que le Nigeria sera en marge de tout ce qui se passe, je ne pense pas qu’une paix sera trouvée dans cette lutte contre Boko Haram.”
 
Amzat Boukari-Yabara, lui aussi, émet beaucoup de réserves sur une éradication de Boko Haram avant la fin de l’année et ajoute que, même si c’était le cas, le travail contre le terrorisme dans la région du golfe de Guinée serait loin d’être fini :
 
“Ce ne sera pas si simple : il faudra d’abord démilitariser la région et contrôler les circuits d’armement – qui préexistent à Boko Haram. De plus, même si Boko Haram disparaît, il y a toujours le risque de voir ressurgir d’autres types de mouvements. Idriss Déby a clairement joué une carte pour mieux organiser sa réélection.”
 
lesinrocks.com
 
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