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Entretien avec M'bouh Seta Diagana, directeur de la Lecture publique au ministère de la culture:


Culture
Vendredi 10 Juin 2011 - 19:04

La littérature mauritanienne, particulièrement celle de langue française, peine à trouver ses marques, malgré l'émergence de plumes nouvelles. À la direction de la culture depuis quatre ans, M'Bouh Seta Diagana, en est le directeur adjoint. Il dresse dans cet entretien sans concessions, le portrait d'une direction mortifère, et des pistes d'évolution pour une culture mauritanienne atone, notamment dans le milieu littéraire. Pistes également amorcées dans son livre paru il y a deux ans aux éditions L'Harmattan, «Éléments de la littérature mauritanienne de langue française».


Mbouh Seta Diagana
Mbouh Seta Diagana
La direction de la culture semble une vitrine morte. Sert-elle à quelque chose?

Il faut avoir l'honnêteté intellectuelle de reconnaître que c'est une direction qui est dans une situation qui laisse à désirer. Elle est actuellement réduite à sa simple expression d'une «boîte» qui sert exclusivement à organiser des manifestations culturelles, qui ne sont malheureusement pas inscrites dans la durée. On est purement dans l'événementiel. Ce que je déplore surtout c'est l'absence d'une politique culturelle à long terme, qui permette de promouvoir la culture mauritanienne, en sortant des sentiers battus. Il s'agit pour cette direction d'asseoir une véritable politique de culture qui pérennise la conservation de notre passé, la maîtrise de notre présent, et l'anticipation de notre futur.

A quoi tient cette faillite de la mission culturelle? Pourquoi un tel retard dans la promotion de notre littérature, de notre théâtre, de notre musique?

C'est un ensemble de choses. Il y a le problème des ressources humaines, particulièrement de la gestion des compétences disponibilisées, celui de la communication entre les différents services de cette direction. Tout le monde ne tire pas dans le même sens. Spécifiquement pour la littérature de langue française dans ce pays, il faut dire qu'il y a une tendance qui se qui consiste à considérer la littérature mauritanienne de langue française, comme de la littérature étrangère! Nous avons assisté récemment à l'organisation d'un concours de poésie, où le poète ne pouvait concourir qu'en arabe, hassanya, wolof, pulaar, ou soninké. La poésie en langue française n'a pas été retenue. Pourtant qu'on le veuille ou non, cette langue fait désormais partie de notre patrimoine culturel et historique. Certes elle est importée, et a été imposée par le colonisateur, mais elle est aujourd'hui utilisée dans toute l'administration, et elle est parlée par une grande partie de mauritaniens. À ce titre, on devrait l'apprécier à sa juste valeur.

Est-ce un des éléments qui expliquent les lacunes de nos écrivains, et de leur rayonnement sur la scène internationale, comme leurs collègues sénégalais, malien ou marocain?

Le problème du manque de notoriété de nos auteurs est plutôt historique. Il faut remonter à la colonisation, et à l'implantation de cette langue dans notre pays. Au moment où au Sénégal on implantait des écoles, la Mauritanie n'était pas considérée comme un pays important par la France, qui était surtout soucieuse de pacifier les populations de la région mauritanienne, en trouvant notamment un compromis entre l'enseignement de l'arabe et du français. La première école française en Mauritanie n'est apparue qu'en 1898, dirigée par un instituteur «indigène» avec un niveau plus ou moins acceptable. Par la suite, le combat de courants nationalistes en faveur de l'arabisation du pays et résolument anti-français, n'a pas favorisé l'émergence d'une élite littéraire francophone, de la trempe d'un Birago Diop au Sénégal, ou d'un Kateb Yacine en Algérie.
Depuis l'indépendance, le français a vu sa force réduite comme peau de chagrin, surtout depuis l'adoption de la Constitution de 1991, qui ne reconnaît plus le français comme langue officielle.
Il y a aussi tout un système éducatif qui a étouffé l'évolution de cette langue. En dépit de tout cela, on assiste à l'émergence de quelques auteurs mauritaniens de langue française.

On a l'impression après ce panorama que la direction de la culture est vouée à rester un poids mort dans la politique des autorités publiques...

Officiellement cette direction a vocation à accompagner l'éclosion d'une littérature mauritanienne dans sa diversité. Maintenant, à ce jour, les artistes en général n'estiment pas que cette direction ait donné un minimum de satisfaction dans la promotion de leurs activités. En fin de compte, les artistes eux-mêmes se désistent de cette direction: leurs projets sont rarement considérés et suivis.

On a l'impression en Mauritanie que tous les maux liés au marasme de la culture sont plaqués sur la tête de cette direction. Cette situation ne devrait-elle pas justement inciter les artistes à chercher des chemins de traverses?

C'est vrai. Nos artistes malheureusement ont développé un rapport de dépendance avec le ministère de la culture, alors que sous d'autres cieux, ce sont les initiatives privées qui ont essentiellement développé le jardin de la culture. En même temps je les comprends: on est dans une société où on n'a pas toujours les moyens de pouvoir voler de ses propres ailes, sans un appui de l'administration. On en est arrivé à des projets qui se bloquent dès que des fonds publics ne suivent pas. La première chose que les artistes demandent, quand ils organisent une manifestation, c'est du cash! Alors qu'il y a des possibilités de partenariat entre la direction de la culture et les artistes, pas forcément fondé sur l'attribution ou non d'un pécule, mais sur un système de parrainage qui permette leur diffusion nationale et internationale. Un tel partenariat dans un cadre stratégique adéquat, qui manque, peut porter des fruits intéressants pour l'éclosion et la maturité des artistes.

Y a t-il une particularité de la littérature mauritanienne?

J'ai voulu retracer succinctement l'historique de la langue française en Mauritanie à travers l'œil littéraire, sur les œuvres romanesques, théâtrales et poétiques. Je me suis donc demandé pourquoi un tel retard de la littérature mauritanienne. En même temps, je me suis rendu compte qu'on a la chance d'avoir une littérature qui peut se réclamer de l'Afrique noire et du Maghreb, qui peut donc réclamer sa particularité: celle d'être une littérature «binationale», avec la multiculturalité en fond de toile. Ce pourrait être un formidable tremplin pour le développement et la reconnaissance de notre littérature. L'autre fil conducteur du livre tend à montrer l'espace de ce champ littéraire, récent, qui commence à naître, et qui représente la «mauritanité du texte littéraire».
Pour rappel, le premier roman mauritanien date de seulement 1983 (Tene Youssouf Guèye: «Rella»- ndlr). Certains de ces nouveaux romanciers ont la chance d'avoir des thèmes originaux et intéressants, mais leur traitement manque de style, le travail d'écriture est trop figé, ne magnifiant pas ainsi la teneur de leur message.

Comment rendre nos auteurs populaires, les diffuser largement?

Déjà il faudrait qu'ils soient étudiés chez nous! J'ai toujours déploré l'absence d'œuvres mauritaniennes dans les programmes scolaire et universitaire. Partout dans le monde, une œuvre littéraire a besoin d'être inscrite dans ces programmes pour être popularisée. Les élèves sont les premiers lecteurs, même si ils sont souvent forcés (rires). Au niveau de l'université de Nouakchott, j'ai bon espoir qu'au moins une œuvre mauritanienne soit inscrite, sinon carrément créer un module dédié à notre littérature. C'est d'autant plus regrettable que certains de nos auteurs sont reconnus à l'étranger, y sont enseignants, chercheurs, et méconnus chez eux. Ce qui confirme que nul n'est effectivement prophète dans son pays.

Propos recueillis par Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              

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