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Entretien avec Didier Awadi, réalisateur, rappeur: «Nous devons regarder en face la vérité, que nous africains n'avons pas su prendre nos responsabilités par rapport à nos souverainetés.»


Culture
Samedi 29 Décembre 2012 - 14:00

On ne présente plus Didier Awadi l'un des fondateurs du groupe de rap historique sénégalais, Positive Black Soul, qui a influencé toute une génération de rappeurs africains. Invité pour la fête de la musique à Nouakchott, et avec une actualité sur la sortie de son documentaire sur l'immigration, cet engagé sur le terrain de la promotion de la voix de l'Afrique, de son respect, de ses propres perspectives, livre dans cet entretien , avec force, et sérénité, le point de vue d'un lion, royal, mais ancré dans une humilité permanente, et soucieux de l'utilité qu'il peut avoir pour les siens.


Didier Awadi
Didier Awadi
* Entretien publié la première sur ce site en juin 2011

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"Tant que les lions n'auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur." les vaincus du moment doivent-ils revoir, reconnaître leur histoire, et surtout tracer leur propre voie?

Ce proverbe bantou qui rend bien compte de la situation de l'Afrique. L'Africain est semblable à ce lion avec sa superbe, sa crinière majestueuse, mais en cage. Au pire quand il est libre, il est très vite trophée de chasse. Et ceux qui le chassent sont aujourd'hui ce néo-colonialisme, cet impérialisme. On ne lui laisse jamais le soin de s'exprimer. Le point de vue du lion on le connait pas, on s'en moque à la limite dans cette mondialisation aliénante. Sur des questions essentielles, économique, liées à la gestion des institutions issues de Bretton Woods, qui accordent encore la marge de manoeuvre dans laquelle nos état peuvent manœuvrer, sur toutes ces questions qui souvent engagent son avenir, on n'a jamais réellement notre point de vue africain.
Voulons-nous des coupes salariales, du budget exorbitant lié au service de la dette? Ces institutions visent-elles le développement de l'Afrique? Je ne pense pas. Ont-elles déjà développé un pays? Non. Toutes ces crises, en Grèce, en Islande, en Irlande du nord, c'est l'aveu d'échec d'un système. Et on n'écoute toujours pas le lion. Même sur l'immigration; pourtant on est les premiers concernés.

Justement, dans votre premier documentaire que vous venez de présenter à Cannes, «Le point de vue du lion», sur l'immigration, quel cheminement vous a mené à faire ce film?

Les occidentaux décident unilatéralement des mesures pour contenir les flux migratoires, dressent au-delà de nos propres frontières avec nos propres forces de sécurités, avec leurs moyens qui ne sont pas des aides, des barrières pour empêcher ces flux. Ils parlent d'immigration choisie. Et nous dans tout ça? Au-delà de nos leaders illégitimes, qui répètent les discours de leurs parrains, que savent-ils des raisons qui nous poussent à partir, d'où nous partons? Ce documentaire m'a semblé nécessaire, un cri primordial.
Les peuples sont d'accord avec l'idée que notre voix doive émerger, et les leaders quand ils le sont, le cachent.

Pour quelle raison selon vous en est-on là?

Nos classes dirigeantes défendent les intérêts des pays dits donateurs, comme s'il y avait des dons! On va faire attention à ne pas froisser l'Espagne, qui va donner de l'argent pour le co développement, qui n'a jamais co développé personne. Tous ces fonds occidentaux n'ont jamais servi. On le sait et on doit faire avec cet état de fait et passer à autre chose. Nous devons regarder en face la vérité que nous africains n'avons pas su prendre nos responsabilités historiques, économiques, par rapport à la souveraineté de nos nations. Comment concevoir que plus de 50 ans après les indépendances, les pays ouest africains soient dépendants de l'euro, que leurs politiques monétaires soient décidées à la banque centrale européenne?

Entretien avec Didier Awadi, réalisateur, rappeur: «Nous devons regarder en face la vérité, que nous africains n'avons pas su prendre nos responsabilités par rapport à nos souverainetés.»
L'Afrique australe a montré une voie optimiste il y a dix jours, quant à la création d'une zone de marché commune, et un jour d'une monnaie... C'est un bon signal non?

Un signal très fort! Mais le problème se pose surtout au niveau des colonies françaises ouest et centre africaines, où la zone FCFA doit créer sa monnaie qui consacrerait son intégration, et le développement de projets intéressants sur cette base monétaire. Comment voulez-vous développer une zone, quand plus de 50% de ses richesses se trouvent dans des coffres de la banque de France, qui est propriétaire à part entière du FCFA. Comment parler d'indépendance alors qu'on ne possède même pas notre monnaie.

Il y a une sensibilisation à mener au niveau des populations?

Complètement. Nos populations ne comprennent pas les mécanismes par lesquels elles sont pauvres. On nous martèle qu'en ayant notre propre monnaie, on accentuerait la pauvreté de nos pays, que ce serait une «monnaie de singe», prenant à témoin le cas nigérian, dont le naïra, selon eux, ne servirait à rien. Mais regardez les milliardaires nigérians: ils sont milliardaires. Alors que nos milliardaires sénégalais sont fiers de leurs parcs de voitures... Donc nous devons enfin prendre notre destin en main, avec nos populations instruites, sensibilisées, conscientes.

Le rêve de N'Kwame N'Kruma ne semble pas mort, quand on vous écoute...

Son rêve n'a pas pu se réaliser en 1963 car justement les populations à qui s'adressait ce rêve, n'ont pas pu décrypter son message révolutionnaire! Les pères des indépendances n'ont pas pu ou su communiquer avec leurs populations qui ne comprenaient pas les enjeux de leurs discours. Quand Mamadou Dia voulait développer développer l'agriculture pour atteindre l'auto-suffisance alimentaire, qu'il voyait comme un des axes qui affirmeraient une réelle indépendance du Sénégal, on l'a vite gommé. Et il ne pouvait être défendu par ses populations, car elles ne comprenaient pas les aboutissements de son combat, qui étaient anti-impérialistes.

Entretien avec Didier Awadi, réalisateur, rappeur: «Nous devons regarder en face la vérité, que nous africains n'avons pas su prendre nos responsabilités par rapport à nos souverainetés.»
L'intégration africaine vibre à travers vos titres, particulièrement dans vos deux derniers opus, «présidents d'Afrique» et «un autre monde est possible». Comment voyez-vous cette intégration qu'on dit au point mort aujourd'hui?

C'est le peuple qui doit faire des projets fédérateurs, et insuffler quelque chose de fort qui remonte et qui pousse les leaders à aller vers cette intégration. Car les leaders, qui souvent sont illégitimes, ne peuvent porter la voix du peuple. Un leader illégitime reste au pouvoir pour lui-même, sa famille, son clan, ses proches, mais jamais pour l'intérêt supérieur de son pays. Ce genre de personnes n'ont jamais de vision. D'autant plus qu'étant en général appuyé par des puissances, ce leader suivra d'abord les intérêts de cette puissance qui a participé à sa mise au pouvoir.

Pour en revenir à votre première passion, la musique, comment percevez-vous l'évolution du rap africain?

Il est sur une pente ascendante. Il se développe énormément. Où que vous alliez, aux quatre coins du continent, c'est la musique number one. Une des figures de proue de la révolution tunisienne était un jeune rappeur, le Général;au Kenya, lors des mouvements, le groupe Guidi-Guidi Madji, avec son morceau the Unboguable, avec touché les consciences; au Sénégal le rap a massivement contribué à l'éveil des populations, essentiellement dans les quartiers périphériques de Dakar; Smokey au Burkina, et j'en passe, la liste est longue.
Les populations se retrouvent représentées dans leurs textes. Le rap africain a dépassé le cadre purement musical, pour devenir un mouvement social et politique. C'est très intéressant. D'autant plus que tous ces groupes sont organisés. Ils ont des studios: un ordinateur, une bonne carte son suffisent pour faire de la musique aujourd'hui. Ils ont leur manager, le chargé de presse. Il y a un début notable de structuration. Et un groupe de rap africain influe beaucoup sur son quartier; en remontant, on a la ville, jusqu'au pays. Tout cela grâce à la particularité de ce continent, mais aussi à la nature intrinsèque du rap, qui est le mouvement le plus fort musicalement, et le plus transversal: il existe partout et existera tant que des gens auront des injustices à crier.

Propos recueillis par Mamoudou Lamine Kane

* Né en 1969 à Dakar, capitale du Sénégal, d'un père originaire du Bénin et d'une mère originaire du Cap-Vert, il a grandi dans le quartier Amitié. Pionnier du mouvement rap au Sénégal et plus largement en Afrique de l'Ouest, Didier Awadi a fondé en 1989 le groupe Positive Black Soul (PBS) avec Doug-E-Tee (Amadou Barry). Leur premier succès sera l’album Boul Faalé sorti en 1994. En 2002 il sort son premier album solo Kaddu Gor, (Parole d'honneur en français), album qui lui vaudra d'être le lauréat du prix RFI Musiques du Monde en 2003.
En octobre 2005, il sort sur le marché français son deuxième album solo Un autre monde est possible qui est un vibrant plaidoyer pour des politiques plus humaines et une plus grande considération du tiers monde. Il vient de demontrer sons sens de l'intégration africaine en mettant sur le marché en 2010 un album Présidents d'Afrique regroupant les rappeurs africains et les voix des présidents après les indépendances. Il fait partie de l'incarnation plus récente de Positive Black Soul, PBS Radikal, avec Carlou D., Baay Sooley, El Hadj Cissoko, DJ Saf Niang et Thaïs, une Suissesse d'origine malienne.
Mamoudou Kane


              

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