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Entre Obama et Romney, les États désunis d'Amérique

INTERVIEW - Après la désillusion Obama, les Américains vont-ils lui confier un second mandat, ou changer radicalement de cap ? Retour en photos sur la campagne, avec l'analyse de deux experts des États-Unis : Nicole Bacharan et André Kaspi.


International
Samedi 3 Novembre 2012 - 22:15

INTERVIEW - Après la désillusion Obama, les Américains vont-ils lui confier un second mandat, ou changer radicalement de cap ? Retour en photos sur la campagne, avec l'analyse de deux experts des États-Unis : Nicole Bacharan et André Kaspi.


Entre Obama et Romney, les États désunis d'Amérique

LE FIGARO MAGAZINE. - Les sondages plaçant Obama et Romney au coude-à-coude sont-ils de mauvais augure pour le président sortant?

Nicole BACHARAN. - On se retrouve dans une configuration semblable à celle de 2000 où il a fallu attendre les résultats de la Floride pour savoir qui, de George W. Bush ou d'Al Gore, allait gagner. Lorsque, vers la fin septembre, l'un des deux candidats est donné en nette avance, il ne faut pas s'attendre à un retournement. Mais quand les courbes d'intentions de vote s'entrecroisent à plusieurs reprises comme c'est le cas depuis quelques semaines, l'électorat se retrouve finalement partagé à 50-50. Tout ce que l'on peut dire aujourd'hui, c'est que ni la victoire d'Obama ni sa défaite ne sont assurées.

André KASPI.- À la différence de ce que nous connaissons en France avec le suffrage universel direct, les sondages ne peuvent donner de résultat précis. Une quarantaine d'États ont déjà fait leur choix. Restent les swing States, ces «États à bascule», dans lesquels la majorité peut aller du côté démocrate ou républicain. Ce sont eux qui vont décider du résultat. En 2008, Obama avait l'énorme avantage de n'avoir pas de bilan. Il était le candidat noir qui pouvait accéder à la présidence - un symbole fort dans l'histoire des États-Unis. C'était un jeune candidat qui séduisait les Américains fatigués par huit années de présidence de George W. Bush. Alors que pour les primaires démocrates, Hillary Clinton avait fait de son expérience le thème majeur de sa campagne, c'est précisément la nouveauté et l'absence de bilan qui ont permis à Obama de la devancer, puis de faire des promesses et d'être élu. Quatre ans plus tard, nous voici face à la réalité. Comme l'a dit un politicien de New York, «On fait campagne en poésie et on gouverne en prose». Barack Obama  a gouverné en prose, et la prose séduit infiniment moins que la poésie…

 

Barack Obama et son épouse, Michelle, lors de la convention démocrate à Charlotte (Caroline du Nord), le 6 septembre. Mitt Romney avec Ann, lors de la convention républicaine à Tampa (Floride), le 28 août.
Barack Obama et son épouse, Michelle, lors de la convention démocrate à Charlotte (Caroline du Nord), le 6 septembre. Mitt Romney avec Ann, lors de la convention républicaine à Tampa (Floride), le 28 août. Crédits photo : -/AFP

 

Nicole BACHARAN. - L'enthousiasme de 2008 est retombé. On a fini de rêver! La crise est passée par là. Mais aux États-Unis, où on cultive le mythe de la réinvention de soi («demain est un autre jour», on peut recommencer sa vie), on est toujours à la recherche d'un homme nouveau, d'un président qui ne serait pas compromis dans le «système» politique. Une grande partie de la population est écœurée par le comportement des élus de Washington, les blocages constants, leurs compromissions: ils ne récoltent qu'un taux d'approbation inférieur à 30 %. L'Américain moyen les ressent comme trop éloignés de ses préoccupations, et leur reproche, du fait de l'irruption de l'argent dans les campagnes, d'être dépendants des lobbys. Et pourtant, plus l'argent est présent, plus il est revendiqué par les candidats comme une preuve de succès et de confiance des industriels et des investisseurs. L'arrivée d'un outsider qui promet de mettre au pas les intérêts particuliers  suscite toujours l'espoir. Pour autant, celui-ci sera inéluctablement confronté au blocage du système: Washington est une machine d'une extrême complexité, que le nouveau président doit apprendre à maîtriser. Cela prend du temps: deux ans de mandat parasités par les cafouillages, les ajustements, et la découverte des vrais rapports de force.

 

22 septembre 2012: Obama au théâtre de Milwaukee (Wisconsin). Mitt Romney au Beverly Hilton Hotel, Beverly Hills (Californie).
22 septembre 2012: Obama au théâtre de Milwaukee (Wisconsin). Mitt Romney au Beverly Hilton Hotel, Beverly Hills (Californie). Crédits photo : -/AFP

André KASPI. - Et après, on entre à nouveau en campagne! Pour ce qui est de l'argent, il est intéressant de rappeler qu'en 2008, Barack Obama a été le premier à refuser le financement public de sa campagne. Reste qu'avec 2 milliards de dollars, plus les dépenses annexes, la présidentielle de 2012 dépassera les 3 milliards de dollars, alors que les États-Unis sont en pleine crise. À quoi sert cet argent? Essentiellement à des publicités négatives, sans réelle exposition de programme, où la systématique démolition de l'adversaire crée au bout du compte une véritable lassitude dans l'opinion. La désillusion concernant Obama lui-même réside dans son échec face à sa promesse de création de millions d'emplois et de retour à la croissance. Le chômage a baissé, mais le nombre d'emplois créés chaque mois est insuffisant pour amorcer la reprise économique. À cette déception s'ajoute la réforme du système de santé, combattue par au moins la moitié des Américains - ceux qui, à droite, considèrent qu'il aurait fallu en rester à ce qui existait auparavant, tandis qu'à gauche on aurait voulu aller plus loin. Avec les moyens dont il disposait et la crise ambiante, Obama ne pouvait pas faire de miracle. Le problème est qu'il a fait campagne sur l'idée qu'il serait une sorte de magicien.

Nicole BACHARAN. - Il était le symbole de la réconciliation des races et des religions, son élection restera donc une étape historique pour ce pays héritier de l'esclavage et de la ségrégation. De ce succès initial, beaucoup ont conclu et espéré que les tensions internationales fondées essentiellement sur les clivages religieux et ethniques pourraient être résolues: mission impossible! Obama s'est heurté à la nécessité d'apprendre son métier de président, mais aussi d'entrer dans des rapports de force, ce qu'il n'aime pas. On se souvient de l'échec de sa politique de main tendue à l'Iran… Sur le plan intérieur, souhaitant l'ouverture, il a proposé des compromis à l'opposition républicaine, ce qui a été ressenti comme une faiblesse. Pour sa réforme de la santé, il a dû faire face à une opposition farouche, financée par des flots d'argent des laboratoires et des assurances et orchestrée à la manière d'une campagne électorale, avec un matraquage de publicités négatives et des arguments absurdes tels que: «On ne va plus soigner ni les personnes âgées ni les handicapés! On ne pourra plus choisir son médecin!» Autant d'extravagances reprises par les médias, qui en ont fait des sujets de talk-shows. Le débat démocratique n'y a certainement pas gagné. Et ce n'est pas fini! Si Obama est réélu, il devra défendre sa réforme pied à pied. Romney, lui, a annoncé qu'il déferait immédiatement cette réforme. Quoi qu'il en soit, les laboratoires et les assurances, dotés de moyens sans limites, demeurent fermement décidés à moduler le système de santé dans un sens qui leur sera profitable.

 

Hymne national: Obama à Joplin (Missouri), le 21 mai. Romney à Mesa (Arizona), le 22 février.
Hymne national: Obama à Joplin (Missouri), le 21 mai. Romney à Mesa (Arizona), le 22 février. Crédits photo : -/AFP

 

Diriez-vous d'Obama qu'il est le président du déclin des États-Unis?

Nicole BACHARAN. - Obama n'est pas le président du déclin, mais de la crise. Son mandat est mitigé, mais honorable. Les Américains sont élevés dans le culte de l'Amérique, dans l'idée que leur pays est le meilleur. Mais aujourd'hui, beaucoup de gens souffrent terriblement de la crise économique qui a balayé leur vie comme un cyclone, et ils n'ont pas le sentiment d'appartenir au meilleur pays du monde. Quel est, à leurs yeux, de Mitt Romney  ou de Barack Obama, le plus susceptible d'améliorer leur quotidien et de leur redonner de l'espoir? C'est la question déterminante de l'élection.

André KASPI. - À la fin du XVIIIe siècle, certains politiques s'interrogeaient déjà gravement: «Ne sommes-nous pas en train de renoncer à nos idéaux?» Le thème du déclin fait partie des mythes américains. Pour ce qui est de la situation actuelle, je nuancerai donc: un déclin des plus relatifs! Face au «reste du monde», selon la formule d'un politologue américain, les États-Unis restent largement en tête, si l'on s'en tient au PIB. Ils jouent un rôle essentiel sur le plan militaire, leurs forces sont supérieures à celles de tous les autres pays réunis - même s'ils sont démunis face à une guérilla. Obama a recouru cinq fois plus aux drones que son prédécesseur. C'est aussi la guerre électronique, dans laquelle les États-Unis ont pris une avance impressionnante. D'autres centres de décision et de puissance ont émergé, comme les BRICS, mais qui ne sont pas capables de prendre immédiatement la place de l'Amérique. Bien sûr, on peut dire qu'Obama est le président qui s'excuse, qu'il n'a pas su résoudre le conflit israélo-palestinien, qu'il a retiré les troupes d'Irak et bientôt d'Afghanistan - deux guerres qui ont coûté très cher tant en vies humaines qu'en matériel. Pour autant, l'enjeu majeur de cette campagne demeure l'économie et le chômage - ainsi que les valeurs morales, essentielles, lesquelles divisent la société outre-Atlantique: droit à l'avortement, référence à Dieu, droit à posséder des armes, mariage homosexuel. Les trois «G»:God, Gays and Guns.

 

Meetings en août: Obama à Deborah (Iowa) et à Las Vegas (Nevada). Romney à Commerce (Michigan) et à Las Vegas.
Meetings en août: Obama à Deborah (Iowa) et à Las Vegas (Nevada). Romney à Commerce (Michigan) et à Las Vegas. Crédits photo : -/AFP

 

Que sera l'Amérique de demain, en cas de victoire de Romney?

Nicole BACHARAN. - Beaucoup dépendra du Congrès qu'il aura en face de lui, des compromis qu'il sera amené à faire avec une possible majorité démocrate au Sénat et une probable majorité républicaine à la Chambre des représentants - dont une frange d'élus républicains quasi fanatiques qui lui donneront plus de fil à retordre que l'opposition démocrate. Sur le plan économique, il annonce un retour à l'époque Reagan. Mitt Romney veut diminuer les impôts pour tout le monde, y compris pour les plus riches, déréguler, privatiser, désengager l'État, notamment en matière d'infrastructures, d'énergie et peut-être même d'éducation. Pour ce qui est de l'étranger, conscient de s'adresser à une opinion qui ne veut pas de guerre, il a notablement adouci la position assez dure qu'il avait adoptée au début de sa campagne pour être plus en phase avec l'opinion, car c'est à contrecœur, finalement, que le peuple américain s'est retrouvé gendarme du monde. En politique étrangère, la marge de manœuvre de Mitt Romney sera mince. Mais, pour le prochain président, quel qu'il soit, l'isolationnisme est une option impossible. Ce vieux rêve américain - être tranquilles, à l'abri, entre deux océans - est irréaliste. Les États-Unis de Mitt Romney ou de Barack Obama ne pourront pas rester à l'écart du monde.

André KASPI. - Il n'y a en effet pas de différence majeure entre ce qu'a accompli Obama en matière de relations internationales et ce que promet Mitt Romney. Homme de centre droit, il s'est trouvé dans une situation difficile lors des primaires quand il lui a fallu rassembler un parti républicain très divisé et «gangrené» par le Tea Party. Il a dû se montrer plus conservateur qu'il n'était. Mais il sait aussi que, pour gagner les élections présidentielles, il lui faut recentrer son programme, sans perdre sa clientèle. Ce grand écart, tout candidat y est contraint. Obama aussi doit recentrer son programme. Mais Romney essaie de reconstituer ce qu'Obama n'a pas réussi à faire: le consensus. Au fond, la grande idée des Américains est qu'un bon gouvernement est celui dans lequel on s'entend, quels que soient les horizons dont on provient. On a justement reproché à Obama d'avoir annoncé le consensus sans le réussir - ce qui n'exonère nullement les républicains de cet échec. Reste que, globalement, à la différence des Français, les Américains rêvent d'union et non pas de division.

Source: www.lefigaro.fr
 


Nicole Bacharan, spécialiste des États-Unis, est politologue et historienne. Elle publie avec Dominique Simonnet: «Le Guide des élections américaines. Le duel Obama/Romney», Perrin, «Tempus», 250 p., 8 €.André Kaspi est professeur émérite d'histoire de l'Amérique du Nord à la Sorbonne (Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne). Il publie: «Barack Obama. La grande désillusion», Plon, 222 p.
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