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Enrôlement : trouble et désarroi chez les Mauritaniens de France


Société
Mardi 19 Mars 2013 - 08:30

Lancée le 5 mai 2011 pour les autorités de Nouakchott, l’opération d’enrôlement des Mauritaniens vient d’ouvrir des bureaux à Djeddah, Abidjan et Paris. Mais des écueils commencent à agacer les Mauritaniens de France qui rejettent l’exigence qui leur est faite de disposer d’un titre de séjour pour se faire enregistrer.


Des Mauritaniens établis en France s'agglutinent devant les grilles de l'ambassade de Mauritanie à Paris dans l'espoir de se faire recenser. Paris 6 mars 2013. Photo A. Diagana/kassataya
Des Mauritaniens établis en France s'agglutinent devant les grilles de l'ambassade de Mauritanie à Paris dans l'espoir de se faire recenser. Paris 6 mars 2013. Photo A. Diagana/kassataya
Paris, 12 mars 2013. Il est 5 heures du matin. Un petit rassemblement se forme devant les locaux de l’ambassade de Mauritanie en France au 5 rue Montevideo dans le très cossu 16ème arrondissement de Paris. Ces Mauritaniens de France espèrent trouver le sésame en se faisant recenser dans les registres d’état-civil de leur pays. Pour ne prendre aucun risque, les premiers venus commencent à établir sur une feuille libre l’ordre de passage. De temps à autre, les esprits s’échauffent. Amadou B., 38 ans, impute ce désordre à « la démission » de l’ambassade. « Il a fallu que nous nous chargions nous-mêmes d’établir une liste. Ce n’est pas à nous de le faire. Mais c’est ça ou la pagaille. » Oumar T. enchaine : « Malgré ça le problème n’est pas réglé. Vous allez voir tout à l’heure. Ils nous traitent comme des animaux. »

9 heures 20 minutes, la fenêtre s’ouvre. Protégé par les barreaux de sa fenêtre, un agent de l’ambassade fait l’appel. Ce sont d’abord ceux de la veille qui n’avaient pu se faire enrôler avant la fermeture des locaux. Ils reçoivent un ticket qui leur permet d’accéder à l’ambassade. Ensuite, les choses peuvent aller rapidement si le candidat dispose de toutes les pièces requises.

La pomme de discorde

Pour se faire enrôler en France, les Mauritaniens doivent présenter le récépissé du recensement de 1998 ou la pièce d’identité réputée « infalsifiable » qui en est issue. De plus, ils devront présenter la preuve du recensement de leurs pères et mères ou des certificats de décès le cas échéant. Outre ces pièces, il leur est demandé de présenter…un titre de séjour en cour de validité. C’est justement ce point que les Mauritaniens de France ont du mal à admettre. Il est vrai que la mesure ne laisse pas de surprendre. Subordonner la citoyenneté des Mauritaniens de France à la présentation d’un titre de séjour délivré par les autorités françaises reviendrait à faire de la Mauritanie l’annexe d’une préfecture française. D’ailleurs, la police française s’est déployée devant l’entrée de l’ambassade, leur fourgon bien en venue au cas où.

Les Mauritaniens de France ne s’y sont pas trompés. C’est l’OTMF, un syndicat plutôt consensuel regroupant les travailleurs Mauritaniens établis en France qui sonne la charge. A la pointe du combat depuis le lancement du recensement, elle avait organisé une manifestation très suivie en novembre 2013 pour exiger les mêmes critères que ceux retenus pour les Mauritaniens de l’intérieur. M. Haimout Ba, juriste installé en France de longue date souligne un problème de droit : « on ne peut pas appliquer des traitements différenciés à deux citoyens d’un même pays. Le seul élément qu’on pourrait exiger des Mauritaniens de l’étranger, outre les papiers demandés à ceux restés en Mauritanie, c’est la preuve de leur lien avec le pays d’accueil. Un justificatif de domicile, un contrat de travail ou tout autre document prouvant la résidence en France aurait pu suffire.»

Pour sa par, M. Ibrahima Ali Dia, président du Collectif des organisations mauritaniennes en France se dit outré par le traitement que l’ambassade de Mauritanie réserve à ses administrés. Selon lui, « un Mauritanien dans l’ambassade est sur le territoire mauritanien. On ne peut donc lui imposer la présentation d’un titre de séjour établi par les autorités françaises. Tout Mauritanien en mesure de présenter une pièce établie par une autorité mauritanienne (carte d’identité, ancien passeport, acte de naissance, certificat de nationalité..) doit pouvoir se faire recenser. Nous n’accepterons pas de présenter un titre de séjour établi par une autorité non mauritanienne. C’est insensé. Par ailleurs, il y a beaucoup de gens qui ne se sont pas recensés en 1998, d’autres sont arrivés bien après. On ne peut donc faire du récépissé de recensement de 1998 une exigence, mais tout au plus une pièce facultative pour faciliter l’établissement de la nationalité mauritanienne du candidat au recensement. »M. DIA dit avoir saisi M. Razzy Hammadi, député socialiste de Bagnolet-Montreuil qui va adresser une lettre aux autorités mauritaniennes sur le sujet.

Des Mauritaniens tentent de se faire recenser devant l'ambassade de leur pays à Paris.
Des Mauritaniens tentent de se faire recenser devant l'ambassade de leur pays à Paris.
Conjoints de français et titres de séjour annuels

Au-delà du rejet de principe, exiger des ressortissants Mauritaniens établis à l’étranger un titre de séjour est une décision lourde de conséquences au regard de la situation administrative précaire de la plupart des Mauritaniens « exilés ». Pour exemple, les détenteurs de titres de séjour annuels sont soumis à l’obligation de se présenter chaque année à la préfecture avec une pile de documents divers et variés pour espérer obtenir un hypothétique renouvellement au terme de longues heures d’attente y compris parfois après avoir passé la nuit sur place. C’est le cas des étudiants, des personnes ayant obtenu un titre de séjour pour raisons médicales et les conjoints de français (carte de séjour « vie privée et familiale »). Boubacar D., 23 ans, étudiant en Master de mathématiques dans une université parisienne ne sait plus où donner de la tête. Son titre de séjour n’est pas renouvelé au motif que son passeport Mauritanien n’est plus valable. Or, les autorités mauritaniennes refusent de le lui proroger. Depuis quelques mois, seuls les nouveaux passeports biométriques ont le droit de circuler. Pour les obtenir, il faut se faire enrôler. Ce que Boubacar D. ne peut faire à l’ambassade de Mauritanie faute de… titre de séjour. C’est le serpent qui se mort la queue.

Pour sa part, Céline F. s’inquiète du cas de ses enfants nés de père Mauritanien. Entre deux rires nerveux, elle résume l’absurdité de la situation : « mes enfants ont un passeport français parce qu’ils sont nés en France d’une mère française. Mais j’ai insisté moi-même pour que leurs actes de naissance soient retranscrits au consulat pour qu’ils gardent un lien avec le pays de leur père. Je ne comprends pas pourquoi la Mauritanie leur fait tant de misères. Ils sont Mauritaniens et Français et personne ne peut les obliger à choisir leur père ou leur mère. Pour eux ce sera leur père ET leur mère. »

Autre casse-tête, les Mauritaniens de l’étranger de moins de 45 ans ne peuvent se faire recenser que si leurs parents l’ont déjà été. Or, en Mauritanie, nombreux sont ceux qui n’ont pas encore pu le faire notamment dans certains villages reculés souvent au cœur du bassin d’émigration.

Pourtant, contactée par KASSATAYA, une source assure que « tout le monde sera enrôlé : les binationaux, les sans-papiers et même les réfugiés. » L’ambassade rase gratis. Curieux quand on sait que la bi nationalité est soumise à une demande préalable introduite auprès du président de la République qui doit en décider par décret. Curieux aussi quand on sait que les réfugiés n’ont en principe pas le droit d’entrer en contact avec les autorités de leur pays d’origine. Ce ne sera donc pas aussi simple que ça. Suffisant que pour que certains crient au piège.

Des Mauritaniens de France se plaignent des conditions d'accueil que leur réserve les services de l'ambassade de leur pays en France. Paris, 6 mars 2013. Photo: A. Diagana/Kassataya
Des Mauritaniens de France se plaignent des conditions d'accueil que leur réserve les services de l'ambassade de leur pays en France. Paris, 6 mars 2013. Photo: A. Diagana/Kassataya
Fossé entre l’ambassade et ses administrés

L’opération d’enrôlement révèle un fossé grandissant entre les Mauritaniens de France et leur ambassade à Paris. Parmi les expatriés venus se faire recenser Boubou C. proteste : « nos autorités n’ont aucune considération pour nous. Ils ont voulu faire les choses à leur manière et voyez le résultat ? Vous avez vu ce désordre ? Pourquoi n’ont-ils pas associé les notables Mauritaniens, les responsables de foyers, les représentants des villages qui connaissent mieux les Mauritaniens en France ? »Ablaye S. renchérit : « voyez comment les choses se passent : l’ambassade nous parque dehors comme des animaux sous la pluie et le froid. L’agent s’adresse à nous à travers les barreaux de sa fenêtre, c’est bien la preuve qu’ils veulent mettre une barrière entre eux et nous. » Il est interrompu par Mamadou B. qui regrette la fermeture du Consulat Général de Mauritanie à Paris. Il ajoute : « personne ne connaît le nouvel ambassadeur qui s’enferme dans sa tour d’ivoire au lieu de se rapprocher de ses administrés. Il ne connaît rien de notre situation, ne prend l’avis de personne et n’échange pas avec nous. C’est scandaleux.» Dans les faits, la commission de recensement se fait aider de personnes-ressources. Mais celles-ci n’ont qu’un avis consultatif. De plus, elles ont été cooptées par l’ambassade sans consultation avec les Mauritaniens de France. En dehors d’une réunion d’information organisée au début de l’opération, plus aucune communication n’est venue de l’ambassade. Les Mauritaniens de France sont ainsi livrés à eux-mêmes.

Idrissa C. a lui d’autres soucis. Il s’est arrangé avec son employeur pour s’absenter un jour afin de se faire recenser. Mais il est obligé de revenir le lendemain parce que le service avait pris fin avant son tour. « C’est une situation impossible à gérer. Non seulement je ne serai pas payé pour ces absences mais mon employeur ne peut pas continuer à les tolérer plus longtemps. Je suis vraiment dans l’embarras. » Pourtant, Idrissa C. sait qu’il n’a pas d’autre choix : son contrat de travail à durée indéterminée risque d’être rompu s’il ne produit pas un nouveau titre de séjour lui-même suspendu à la présentation d’un nouveau passeport. Il y a quelques années, les services consulaires établissaient des attestations d’identité à l’intention des Mauritaniens qui étaient en cours de régularisation auprès de l’administration française. Ces attestations étaient provisoires. Aujourd’hui, l’ambassade n’accepte plus d’en produire, ajoutant au désarroi des Mauritaniens dont le dossier est pendant devant l’administration française.

16 heures 45 minutes. L’agent de l’ambassade annonce la fin des opérations pour la journée. 48 dossiers ont été traités. Les autres devront patienter jusqu’au lendemain. Inchallah. Mais sans la certitude que le fossé se rétrécisse entre l’ambassade et ses administrés.

Abdoulaye DIAGANA, Laura CARUELLE et Saïdou Nourou DIALLO pour kassataya.com
Mamoudou Kane


              

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