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Enquête : Comment l'industrie du tabac finance Interpol


Lu sur le web
Mercredi 12 Juin 2013 - 09:50

Depuis 2012, Interpol est sponsorisé par le premier fabricant de cigarettes au monde, Philip Morris. Un conflit d’intérêts qui enfreint la Convention-cadre antitabac de l’OMS, alors que l’industrie continue d’alimenter la contrebande mondiale de cigarettes.


Enquête : Comment l'industrie du tabac finance Interpol
Début avril, un courrier confidentiel arrive au siège mondial d’Interpol, à Lyon. L’expéditeur: un bureau attaché à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’objet: comment Interpol, l’organisation internationale de police, gère ses conflits d’intérêts avec l’industrie du tabac. «Nous avons alerté Interpol. Pour qu’une collaboration avec l’OMS soit possible, il fallait qu’ils renoncent à leur lien avec l’industrie du tabac. Ils n’étaient pas très informés sur le sujet, et très étonnés par notre critique», révèle le Dr Armando Peruga, haut fonctionnaire à l’OMS.

Le premier affront est intervenu le 12 novembre 2012, à Séoul, en Corée du Sud. Selon nos informations, parues dans Lyon Capitale et Die Zeit, plus de 140 Etats, signataires de la Convention-cadre antitabac de l’OMS, découvrent avec stupeur un accord financier entre Interpol et Philip Morris, numéro un mondial du tabac. Un don de 15 millions d’euros sur 3 ans pour lutter contre le trafic illégal de cigarettes. La demande d’Interpol pour accéder au statut d’observateur à la Convention de l’OMS est alors reportée en 2014.

«J’ai appris pour le financement le matin même des discussions», confie Thor Erik Lindgren, membre de la délégation norvégienne. «Il y avait une opinion unique. C’était très clair. Pour tous les Etats, ce partenariat n’était pas compatible avec la Convention», se souvient Franz Pietsch, chef de la délégation autrichienne. «Surtout qu’il a été prouvé que l’industrie du tabac participe au trafic illégal de cigarettes», ajoute le responsable d’une délégation de l’Union européenne.

Dans son article 5.3, la Convention antitabac de l’OMS exige en effet que «les politiques ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac». Thomas Zeltner, à l’origine de la Convention-cadre et consultant à l’OMS, alerte:

«Si j’étais responsable d’Interpol, j’aurais beaucoup de questions sur cette collaboration. C’est quelque chose de très délicat, un partenariat avec l’industrie du tabac. Je ne sais pas pourquoi Interpol va dans cette direction, car il y a des doutes de conflits d’intérêts et d’indépendance.»

Codentify, le coup de pub d’Interpol pour Philip Morris

Mais la collaboration avec Philip Morris va plus loin qu’une «simple» atteinte à la Convention de l’OMS.

Dans sa lutte contre le trafic illicite de cigarettes, Interpol a décidé d’utiliser un système de détection des contrefaçons: Codentify. Un code électronique d’authentification à douze chiffres, breveté par le «Big Four» de l’industrie du tabac: Philip Morris International (PMI), British American Tobacco (BAT), Japan Tobacco International (JTI), et Imperial Tobacco Group (ITG).

«Le but de la traçabilité est de contrôler l’exportation des produits de l’industrie du tabac», explique Luk Joossens, expert belge du trafic illégal de cigarettes.

«Les autorités doivent mettre en place le système de traçabilité et vérifier la production. Mais avec Codentify, c’est l’industrie qui va pouvoir contrôler elle-même la traçabilité auprès des autorités.»

Il ajoute:

«Dans la traçabilité, il y a forcément des contacts avec l’industrie. Mais ce n’est pas à l’industrie de proposer le système. Au Brésil, par exemple, il y a un système de traçabilité qui est indépendant de l’industrie, avec lequel les autorités peuvent contrôler la taxation et les produits exportés.»

Dans les conférences internationales, Ronald Noble, le secrétaire général américain d’Interpol, fait la promotion de Codentify. Les concurrents, des indépendants du tabac comme l’entreprise Sicpa en Suisse, n’ont pas été approchés.

Du côté de l’industrie, Interpol, et ses 190 Etats signataires, apparaît comme une redoutable opportunité pour vendre Codentify. Car le système est encore dans sa phase de lancement. Le 8 mai 2013, a été inaugurée l’association qui administre Codentify, la DCTA. L’adresse de l’association est une boîte aux lettres à Zurich (Suisse), qui renvoie directement au siège de Philip Morris International, basé à Lausanne. Le numéro un du tabac légitime ainsi son image et sa marque sur le plan international, en s’associant avec les polices du monde entier.

Depuis des années, l’industrie du tabac cherche à collaborer avec Interpol. Ce partenariat a été facilité par une Australienne, dont le nom revient dans toutes les conférences internationales: Jeannie Cameron. Basée à Londres, la directrice de l’entreprise de conseil JCIC International a été pendant 10 ans cadre chez British American Tobacco.

Jointe au téléphone, elle confirme qu’elle a «mis autour d’une table le président de Philip Morris International, Louis C. Camilleri, et le secrétaire général d’Interpol, Ronald Noble». A Lyon, au siège d’Interpol, le Secrétariat général nie le rôle de cette lobbyiste de l’industrie du tabac:

«Si Jeannie Cameron est une experte mondialement reconnue du commerce illicite des produits du tabac, elle n’est pas une intermédiaire entre Interpol et l’industrie.»

Pourtant, Interpol reste bel et bien un client de JCIC International. Jeannie Cameron est également intervenue dans plusieurs conférences internationales, en 2011 et 2012, où était présent Ronald Noble. Très récemment, du 3 au 5 juin 2013, lors d’un forum international sur les contrefaçons à Vienne (Autriche), la lobbyiste vantait le système de contrôle des contrefaçons d’Interpol.

Pour Thomas Zeltner, surnommé le «Tobacco Taliban» par les lobbyistes du tabac, l’influence de l’industrie sur la chaîne de contrôle, sur le travail de police d’Interpol, reste très dangereuse:

«L’un des buts de l’industrie du tabac est l’information gathering, pouvoir “rassembler des informations”. Tu prends vingt cafés, et à la fin, c’est comme un puzzle. On l’a vu avec les Tobacco Documents. Chaque mini-entretien provoque une note qui part directement à la centrale.»

L’UE, premier partenaire de l’industrie du tabac

En 2011, à Lyon, Ronald Noble, le secrétaire général d’Interpol, reçoit des journalistes de CNN, l’un des rares médias qui a pu franchir les grilles du cube en verre et béton de 10 étages.

«Nous voulons au moins 1 milliard de dollars car le monde n’est pas sécurisé comme il devrait l’être.»

Depuis son élection en 2000, l’Américain tente de donner un second souffle à l’organisation mondiale de police. Car le budget d’Interpol reste très limité. Il n’était que de 70 millions d’euros en 2012, inférieur aux 84 millions de l’organisation régionale, Europol.

Ronald Noble multiplie alors les partenariats public-privé: la Fifa (10 millions d’euros en 2011), le comité de la Coupe du monde 2022 au Qatar (10 millions de dollars en 2012) ou l’industrie pharmaceutique (4,5 millions d’euros en 2013). En 2011, les financements externes représentaient 13% du budget d’Interpol, le reste étant assuré par les contributions des Etats (3,2 millions d’euros pour la France en 2013, l’un des plus gros donateurs). En 2012, la part externe grimpait à 20,7% du budget, une augmentation de près de 85% en seulement un an.

Au sein d’Interpol, les polices nationales commencent sérieusement à se poser des questions. Selon nos informations, la Suisse a demandé plus de transparence fin 2011. Plus récemment, après le don de Philip Morris, c’est l’Allemagne, à l’Assemblée générale d’Interpol de Rome en novembre 2012, qui a critiqué la gestion des dons. Jürgen Stock, vice-président de l’Office fédérale de police criminelle en Allemagne, a estimé que «la neutralité et la réputation d’Interpol ne doivent jamais être remises en question par des intérêts économiques».

Des dons du privé qui, dans le règlement d’Interpol, ne requièrent ni le vote des Etats en assemblée générale, ni l’approbation de la Commission de contrôle. Les 15 millions d’euros de Philip Morris n’ont été approuvés que par le Comité exécutif d’Interpol.

A Lyon, le Secrétariat général se défend d’être le premier à collaborer avec l’industrie du tabac:

«La capacité de l’Union européenne à combattre en toute indépendance le trafic de produits illicites a-t-elle été mise en doute par qui que ce soit après la signature de quatre accords avec l’industrie du tabac, totalisant près de 2 milliards de dollars?»

Dès 2004, les dons du «Big Four» à l’UE pour lutter contre la contrebande crédibilisent l’industrie après une décennie de scandales, de lobbyisme et de rapports scientifiques biaisés, révélés par les «Tobacco Documents».

Si ce partenariat a pu faire ses preuves (70 millions de cigarettes de contrebande saisies en Espagne en 2010), il a ouvert la porte aux lobbyistes à Bruxelles. Ainsi, en 2004, le don de Philip Morris d’1 milliard d’euros, n’était en réalité qu’un compromis visant à retirer la plainte de l’UE pour contrebande contre le cigarettier américain.

«L'Europe avait préparé un dossier pour déposer plainte, et c'est sous cette pression que Philip Morris a voulu rembourser ce qu'il avait volé en taxes à l’Europe, sans procès désagréable pour la compagnie. L'argent est d'ailleurs revenu en partie directement aux Etats spoliés», explique Bertrand Dautzenberg, président de l’Office français de prévention contre le tabagisme.

En Ukraine, les cigarettes «perdues» de l’industrie du tabac

Si l’industrie du tabac s’inscrit logiquement dans une lutte contre le trafic illégal d’un côté, elle continue à organiser la contrebande de cigarettes détaxées de l’autre.

Dans une enquête titrée «Tobacco Underground», le consortium international de journalistes d’investigations (ICIJ, que le grand public a découvert avec les Offshore Leaks), a mis en lumière la responsabilité de l’industrie dans le trafic illicite, notamment en Ukraine.

Entre 2003 et 2008, la production de cigarettes a augmenté de 30% en Ukraine, alors que la consommation se stabilisait. Près de 30 milliards de cigarettes étaient «perdues» en 2008 par une industrie contrôlée à 99% par le «Big Four». Selon un expert du ministère de la Santé ukrainien cité par l’ICIJ, «les compagnies de tabac tirent des bénéfices en vendant aux trafiquants». Il ajoute:

«Ils leur vendent les cigarettes au même prix qu’aux revendeurs légaux.»

Des cigarettes détaxées qui alimentent le marché noir dans l’Union européenne. En 2004, au moment même où Philip Morris octroyait un don d’1 milliard d’euros à l’UE, 470.000 paquets de Marlboro et L&M, deux des plus grandes marques du fabriquant, étaient saisies à la frontière polonaise. Dans un rapport sur le tabac en Ukraine (2009), l’OMS écrit:

«Seuls les grossistes ont pu acheter un nombre si important de cigarettes, et les producteurs de tabac pouvaient facilement trouver qui parmi ces revendeurs partenaires étaient en train de vendre des cigarettes aux trafiquants.»

Pas vu, pas pris, en clair. En Syrie, c’est le numéro 3 mondial, Japan Tobacco International, qui est actuellement sous investigation de l’Office européen de lutte antifraude (Olaf), soupçonnée d’alimenter la contrebande dans le pays de Bachar-el-Assad.

Lanceur d’alertes, Luk Joossens, expert belge sur le trafic illicite, dénonce depuis des semaines le partenariat de l’industrie du tabac avec Interpol. Il soupire:

«C’est incompréhensible qu’Interpol reçoive de l’argent de Philip Morris. Incompréhensible qu’ils travaillent avec les quatre multinationales qui réalisent un système de traçabilité des cigarettes, Codentify, et que l’une de ces compagnies soit Japan Tobacco International. Un organisme de police ne peut pas travailler avec une entreprise soupçonnée d’organiser de la contrebande. C’est inacceptable.»

Source: Slate
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