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Dossier esclavage (3) : La lutte politique


Société
Mardi 21 Janvier 2014 - 12:15

(Boutilmit, Mauritanie) Pour éradiquer l'esclavage de la Mauritanie, ses militants sont prêts à mourir, sous le soleil ou sous les balles. Formée il y a six ans, l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) est devenue incontournable dans la lutte antiesclavagiste en Mauritanie. Mais sa rhétorique contestataire, qui a eu l'immense mérite de briser le tabou de l'esclavage, pourrait aussi menacer la stabilité du pays, en poussant des milliers d'exclus à la révolte.


Agrandir Une affiche de Biram Dah Abeid. PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE
Agrandir Une affiche de Biram Dah Abeid. PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE
Ils se sont abrités du soleil du Sahara sous un arbre. Les gendarmes l'ont coupé. Ils ont installé une tente. Les gendarmes l'ont démantelée. En désespoir de cause, ils se sont glissés sous la carcasse abandonnée d'une voiture. Un tracteur l'a emportée.
 
Lors de notre passage, en octobre, il n'y avait plus d'ombre pour échapper à la chaleur écrasante, devant la gendarmerie de Boutilimit. Cela ne décourageait pas les manifestants. Au contraire, ils semblaient plus déterminés que jamais. Prêts à mourir, sous le soleil ou sous les balles, pour leur cause.
 
Boutilimit, à 150 km à l'est de Nouakchott et de la côte atlantique. Au coeur du désert, et au bout du monde. La couleur des maisons de terre éparpillées sur les dunes se confond avec celle du sable roux. Les boubous bleu ciel que portent les hommes ondulent au gré du vent.
 
C'est ici que s'est jouée la plus récente bataille de l'esclavage en Mauritanie.
 
Pendant près de trois mois, des dizaines de militants de l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) ont tenu un sit-in devant la gendarmerie afin de réclamer justice pour Noura Mint Ahmed, une Haratine de la région qui soutient avoir été l'esclave d'une riche famille mauresque depuis sa tendre enfance.
 
Les manifestants ont levé le camp le 2 décembre. Épuisés. Deux d'entre eux ont été arrêtés. Ils croupissent toujours en prison. Plusieurs autres ont essuyé les coups de matraque des gendarmes. Mais le pire, ç'a été le soleil. Au moins neuf militants se sont écroulés, victimes d'insolation.
 
Les dirigeants de l'IRA ne s'en cachent pas ; ils auraient souhaité une répression policière encore plus féroce. Peut-être même des morts.
 
« Plus il y aura de répression, plus cela augmentera les pressions internationales sur la Mauritanie. Nous voulons pousser le monde à appliquer un rouleau compresseur sur le dernier État négrier de la planète », affirme le fougueux président du groupe, Biram Dah Abeid, devenu en quelques années une véritable célébrité au pays.
 
Ici, les gens l'appellent simplement Biram. Détesté par le pouvoir, cet ancien greffier de 48 ans est vénéré comme une rock star par ses partisans, qui portent avec fierté casquettes et foulards à son effigie.
 
Biram a d'abord milité au sein de SOS Esclaves, le tout premier organisme à lutter contre l'esclavage en Mauritanie, fondé en 1995. Autrefois clandestin, SOS Esclaves a fini par être reconnu par le pouvoir. Et par trop se bureaucratiser, aux yeux de Biram.
 
« Je voulais un militantisme populaire, idéologique, dit-il. Et je voulais porter un coup aux pseudo-imams qui légitiment l'esclavage dans notre pays. SOS Esclaves ne voulait pas ouvrir ces fronts, qu'elle jugeait périlleux. »
 
Alors, Biram, a fondé l'IRA en 2008. Ils ont été nombreux à le suivre.
 
« On ne peut lutter contrer l'esclavage enfermés dans un bureau, dit Brahim Bilal, professeur de philosophie et vice-président de l'IRA. Il faut des actions pour faire bouger les lignes de pouvoir. Il faut des sit-in, il faut aller en prison, se faire tabasser. Il faut mourir.»
 
Une menace à la stabilité
 
Noura Mint Ahmed a quitté ses maîtres à 18 ans, après avoir subi une rude correction. Une de trop, raconte-t-elle. « Les gendarmes m'ont dit que les gens se chamaillaient de temps en temps, que ça ne valait pas la peine de porter plainte. »
 
Pour les autorités, il ne s'agit tout simplement pas d'un cas d'esclavage. « La gendarmerie a fait enquête ; elle a conclu que c'était une bagarre », assure Hamdi Ould Mahjoud, directeur général de l'Agence nationale de lutte contre les séquelles de l'esclavage.
 
L'IRA sert ses propres intérêts politiques en montant en épingle des conflits qui n'ont rien à voir avec l'esclavage, soutient-il. « La dramatisation de ces cas, et leur utilisation politique, sont très mauvaises pour la Mauritanie. »
 
En 2012, Biram a brûlé des livres religieux du rite malikite sunnite, en vigueur au pays. Le geste, provocateur, visait à « secouer les Mauritaniens » et à dénoncer ces « livres moyenâgeux et esclavagistes », qui n'ont rien à voir, selon lui, avec la religion musulmane.
 
On l'a pourtant accusé de blasphème et d'apostasie, des crimes passibles de la peine de mort. Il a croupi quatre mois en prison.
 
C'est clair, Biram dérange. Et pas seulement le pouvoir.
 
« Je n'aime pas son style, tranche la militante Aminetou Mint El Mokhtar. Il tire les esclaves du milieu où ils ont toujours vécu, fait tout un tabac avec eux, puis les abandonne. Si les victimes ne sont pas prises en charge, elles vont finir par retourner chez leurs maîtres, faute de mieux. »
 
Pire encore, Biram menace la stabilité de la Mauritanie avec ses discours enflammés, craint-elle. « Il s'adresse à une population pauvre, sans éducation. » Il ne faudrait pas grand-chose pour pousser ces milliers d'exclus, maintenus depuis des siècles au bas de l'échelle sociale, à se révolter.
 
Biram lui-même prédit une « violence indicible » en Mauritanie si le pouvoir continue de faire la sourde oreille aux revendications des Haratines. « L'IRA est une organisation non violente. Mais si les autorités s'attellent à nous faire échouer, d'autres, après nous, useront de violence pour exiger justice. Le seul chemin, pour eux, sera celui de la lutte armée. »
 
Le business des ONG
 
Cela ne faisait pas deux heures que nous étions arrivés à Nouakchott lorsque trois policiers ont débarqué sans s'annoncer à notre auberge. Ils voulaient en savoir plus sur notre projet de reportage. Ils étaient courtois, presque trop joviaux. « Bienvenue en Mauritanie, bienvenue en Mauritanie », répétaient-ils sans cesse.
 
Nous n'étions pas rassurés.
 
Nous leur avons expliqué que La Presse Affaires préparait un grand reportage sur l'entrepreneuriat dans le monde, ce qui n'était pas faux. Mais ce n'était pas toute la vérité. Nous n'avons pas mentionné l'esclavage. Le sujet, tabou, ternit considérablement l'image de la Mauritanie. Nous savions que les journalistes qui déclarent enquêter sur cette pratique se voient refuser le visa d'entrée au pays.
 
Satisfaits de nos réponses, les trois policiers sont repartis en nous souhaitant bon séjour. Nous étions nerveux. Un récent reportage d'une grande chaîne américaine faisait mention d'entrevues menées à la va-vite, en pleine nuit, dans des lieux secrets, toutes lumières éteintes. À chaque sortie, le brave reporter devait emprunter un dédale de routes poussiéreuses pour semer les sbires du gouvernement. Il avait même embauché un garde du corps.
 
Nous n'avons rien fait de tout cela. Et nous n'avons jamais eu le sentiment de risquer notre sécurité ni celle des anciens esclaves que nous avons rencontrés. Pas même lorsque nous avons couvert le sit-in antiesclavagiste à Boutilimit, où une cinquantaine de gendarmes impassibles nous observaient mener nos entrevues - en plein jour.
 
À Boutilimit, le malaise est venu d'ailleurs. De l'autre camp. Dès notre arrivée, les participants au sit-in se sont alignés devant les gendarmes. Le meneur criait des slogans en français dans un mégaphone, en nous regardant droit dans les yeux. Nous avions la nette impression d'assister à une manif sur mesure, rien que pour nous.
 
À quelques reprises, nous avons senti que l'Initiative pour une résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) nous offrait ainsi une sorte de visite guidée de l'esclavage en Mauritanie. Le groupe a évidemment besoin du soutien de la communauté internationale pour faire avancer sa cause. Pas étonnant qu'il traite les journalistes étrangers aux petits oignons.
 
Pour l'État mauritanien, qui nie l'existence même de l'esclavage, les militants de l'IRA profitent de la misère humaine pour s'enrichir auprès d'Occidentaux naïfs et bourrés de bons sentiments. « Ils doivent se justifier auprès de toutes ces ONG européennes qui les financent », laisse tomber avec dépit l'ancien ministre de la Justice, Hamdi Ould Mahjoud.
 
Ce discours, Aminetou Mint El Mokhtar l'a entendu mille fois. Les méthodes de l'IRA sont parfois grossières, admet cette militante de longue date. Mais cela n'autorise pas le gouvernement à discréditer l'ensemble du mouvement antiesclavagiste. « On nous accuse de faire du commerce avec les droits de l'homme, d'être à la solde des Occidentaux et d'attiser la haine. Pourtant, tout ce que nous voulons, c'est réconcilier le peuple mauritanien avec lui-même. »
 
Au nom de l'Islam
 
Ancienne esclave, Habi Mint Rabah a parfois eu envie de se révolter. Mais ses désirs de rébellion ont toujours été tués dans l'oeuf. « Chaque fois, on me rappelait que si je me détournais de mon maître, je renonçais au paradis. »
 
Dans la pieuse République islamique de Mauritanie, c'est une menace qui a du poids. Sans éducation, sans autres moyens de survie, elle croyait être esclave par la volonté d'Allah. « En Mauritanie, l'islam est instrumentalisé par les esclavagistes. On n'asservit pas les gens de force ; on leur fait croire qu'il s'agit d'un devoir religieux », explique Brahim Bilal, vice-président de l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA).
 
Aujourd'hui encore, dans les mosquées des zones rurales, des oulémas prononcent des sermons en faveur de l'esclavage. « Il faut casser les piliers religieux sur lesquels est bâtie cette pratique », dit M. Bilal, tout en convenant que la partie n'est pas gagnée. «  Nous avons demandé aux oulémas d'édicter une fatwa pour interdire l'esclavage. Ils ont tous refusé. Ils ne sont pas prêts à condamner les actes de leurs propres parents. »
 
Isabelle Hachey
Pour la Presse
Mamoudou Kane


              

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