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Djibril Zakaria Sall: Un commissaire menotté aux vers


Société
Lundi 26 Novembre 2012 - 19:00

Djibril Zakaria Sall. Une de nos plumes les plus atypiques de par son parcours professionnel dans la police, et son arrivée «accidentelle» dans la littérature. Portrait d'un révolté, qui a saisi les vers pour dénoncer les injustices.


Djibril Zakaria Sall. Crédit :'Noorinfo/MLK
Djibril Zakaria Sall. Crédit :'Noorinfo/MLK
«Il faut le voir à Hayré M'Bar, avec son short court, et son inaliénable groupe de jeunes autour de lui, à rechercher et nommer la flore alentour. À rire et s'étonner toujours de tout. On dirait presque un enfant. En fait, quand on le voit on dirait un chef de bande d'enfants» s'amuse une amie proche de Nouakchott. «Il me fait penser à Robinson Crusoë dans ce cadre, entouré de sa grande concession clôturée, et de son bureau en murs végétaux et de feuilles» continue-t-elle.

Un iconoclaste, un personnage, une truculence, qui se détache en arrière-fond de nos sociétés mauritaniennes selon lui relativement «figées, repliées sur elles-mêmes». Pour ce père de douze enfants, retraité, la vie devrait être telle qu'on la découvre sous nos yeux: «fulgurance et spontanéité». C'est ainsi d'ailleurs, de «façon fulgurante» qu'il aurait commencé à écrire ses premiers vers. «J'avais 28 ans quand j'ai commencé à écrire. J'étais au commissariat en octobre 1967, et tout d'un coup j'ai commencé à enchainer les vers; une flamme s'était allumée en moi. Je me suis mis à écrire sur des carnets de publicité de la marque de voiture Mazda. En deux ans, j'écrivais 25 poèmes que j'envoyais à Leopold Sedar Senghor qui m'a exhorté dans une lettre à abandonner la rime, et à me concentrer sur la poésie négro-africaine qui est rythme et image!» narre Djibril Sall, tout sourire, engoncé dans son turban noir.
Le bonhomme se remet au travail avec ferveur. ««Ça coulait, ça coulait, ça coulait. Je me réveillais la nuit, parce que l’inspiration me venait toujours la nuit. La famille commençait à jaser et se disait que le bonhomme était devenu dingue. Parce que je me réveillais, j’allumais la lampe, j’allais à la table et je me mettais à griffonner tout ça» rigole-t-il.

Suite à cela, en 1970, le premier président de la Mauritanie, Mokhtar Ould Daddah l'aide à publier son premier recueil, Lumières noires, où il se fait lui aussi chantre de la négritude, dans le sillage de son mentor Senghor, par le biais de la Société Nationale de Presse et d’Édition (la SNPE qui deviendra l’Imprimerie Nationale).

Le commissaire-poète

Né en 1939, Djibril Zakaria Sall suit ses études primaires à Rosso, Atar et Boghé ainsi qu’une partie au Sénégal, à Dakar. De 1953 à 1960, il poursuit ses études secondaires au célèbre Collège moderne Xavier Coppolani, d’où sortit la première élite mauritanienne post-indépendante. Il continue jusqu’au baccalauréat, puis en 1960, devient instituteur-adjoint stagiaire.
En 1961, il décide de rejoindre l’École de Police et devient Inspecteur. Il passe par l’École Fédérale de Police de Dakar et par l’École Supérieure de Police de Saint-Cyr, en France, près de Lyon. En 1965, l’inspecteur Sall est promu Commissaire de Police. Il exercera à Rosso, Zouérate, Atar et Nouakchott avant de devenir Chef de Brigade Mobile de l’Est.

Un parcours qui n'étonne pas dans son entourage. ««C'est un homme honnête, et surtout il a été un excellent commis de l'état: jamais la police n'a été meilleure que lorsqu'il en a été à la tête. Tout se passait bien. Mais c'est un métier incompatible avec la liberté de l'imagination, de l'écriture. Et il a payé cela dans sa carrière. Encore que ça ne l'ait pas rendu malheureux» raconte un proche ami.

Une dichotomie d'activités qui en a étonné plus d'un dans sa longue carrière.

«Mon parcours dans la police a été on va dire, accidentelle. Comme ma plongée dans la poésie d'ailleurs. Je considère cela comme un don de Dieu. Senghor lui-même m'avait demandé comment concilier deux activités par nature aussi éloignées l'une de l'autre. Je lui avais répondu que j'étais un mauvais policier (rires). Je travaillais plus sur la prévention que sur la répression, et sous nos latitudes c'est mal vu» se rappelle le poète. La remarque sera faite plus ironiquement par un journaliste. «Un journaliste de Jeune Afrique, Abdoul Aziz Dahmani, avait fait un papier sur moi dans les années 80, suite à la lecture d'un de mes poèmes, et m'avait qualifié d'homme pleureur, par rapport à mon métier de policier qui devait imposer à ses yeux, fermeté et dureté. Cette dichotomie est incomprise, mais l'un est le prolongement de l'autre, et ces deux activités ne s'opposent pas forcément. J'ai été policier de façon humaine, avec ma sensibilité de poète, en essayant d'être le plus proche possible de l'individu» se souvient Sall.

Portrait de Djibril Sall, par la photographe Françoise Dexmier
Portrait de Djibril Sall, par la photographe Françoise Dexmier
Le clash avec l'état

Ce fossé naturel, présent dans les esprits, entre la liberté de l'auteur et le caractère docile d'un agent d'un corps armé, lui a valu son premier intermède dans sa carrière, quand il sera détaché au Ministère de la Culture, pour préparer le Festival des Arts Nègres qui eut lieu en 1977 à Lagos, au Nigeria, où des poèmes à lui seront lus. À cette époque, Sall a déjà publié ses deuxième et troisième recueils (Soweto en 1976, et en 1977, Cimetière rectiligne), toujours avec le soutien du président Ould Daddah.

Suite à ses critiques sur la Fonction publique dans le désormais fameux «coup de piston», Djibril Sall est convoqué. «J'ai été convoqué au ministère de l'intérieur, suite à la publication d'un poème dans le journal Le Chaab, en 1977, Le coup de piston. Ils m'avaient littéralement interdit d'écrire en Mauritanie, en soutenant que ce n'était pas compatible avec ma fonction de commissaire de police» affirme Djibril Sall. Depuis lors, aucun de ses recueils ne sera publié en Mauritanie. Mais il trouve des ressources ailleurs.

C'est ainsi que l’année suivante, le 8 février 1978 précisément, Djibril Sall est reçu par le président Senghor qui le met en rapport avec son conseiller culturel, Pierre Klein. Ce dernier le met à son tour en rapport avec les Nouvelles Éditions Africaines implantées à Dakar et choisit lui-même les textes qui figureront dans l’ouvrage. Le quatrième recueil de Djibril Sall, Les Yeux nus, paraîtra donc à Dakar, en 1978.

Le deuxième intermède dans la carrière policière de Sall couvre la période 1982 à 1994, durant laquelle il sera détaché à la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (la C.E.D.E.A.O.) en qualité de Directeur du Département des Affaires Sociales et Culturelles, basé à Lagos, au Nigeria. Ce poste, non content de lui permettre de parfaire son anglais, lui permettra aussi d’effectuer de nombreuses missions dans toute l’Afrique de l’Ouest. Au retour de ce détachement qui dura douze ans, Sall obtiendra le grade de Commissaire Principal de Police et prendra sa retraite cinq années plus tard, en avril 1999. Ces cinq années sont pourtant difficiles à vivre puisqu’il est mis en «vacances forcées» dans son village de Hayré M’Bar, les autorités prétextant de ne pas avoir besoin de lui alors qu’il était pourtant à l’époque l’un des commissaires les plus gradés et les plus formés de Mauritanie. Il profitera néanmoins du jumelage de son village avec la commune de Saint Benoît du Sault dans l’Indre, en France, pour publier un nouveau recueil, Sillons d’espoir.

«Nul n'est prophète en son pays»

Quasiment ignoré dans son propre pays, l'écriture de Djibril commence à rayonner à l'étranger.
Aujourd’hui, à l’initiative de l’Université de Boston, l’ensemble de son œuvre (recueils déjà publiés et inédits) est sur le point d’être rééditée dans une co-édition américano-danoise, en français, anglais, danois et norvégien. Pourtant, en Mauritanie, aucun de ses textes ne figure dans un manuel scolaire, ni n’a encore été traduit en arabe ou en pulaar.

C'est en partie pour combler cette lacune, que Djibril Sall a décidé depuis deux ans d'écrire dans sa langue maternelle, le pulaar. «Je veux me détacher de certains préceptes inculqués par l'école coloniale, en même temps que je veux explorer les riches possibilités littéraires de ma langue.» avoue-t-il.

Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              


1.Posté par abou le 26/11/2012 17:05
djibril zakaria et un grand savent

2.Posté par fama ba le 28/11/2012 18:10
ce grand homme fiere d etre aere mbarois est plus qu un savant merci grand pere

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