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Dix ans de la guerre en Irak: de la chute de Saddam Hussein à l'effondrement du Moyen-Orient?


International
Mercredi 20 Mars 2013 - 10:40

Le monde se porterait bien mieux si George W. Bush avait lu un livre. Un seul, mais primordial.


- Le 9 avril 2003, un soldat américain couvre une statue de Saddam Hussein. REUTERS/Goran Tomasevic -
- Le 9 avril 2003, un soldat américain couvre une statue de Saddam Hussein. REUTERS/Goran Tomasevic -
Le 26 février 2003, le président George W. Bush prononça un discours à l’American Enterprise Institute, dans lequel il expliquait sa vision du lien entre liberté et sécurité au Moyen-Orient. «Un Irak libéré, affirma-t-il, peut montrer que la liberté a la force de transformer cette région vitale» et servir «d’exemple spectaculaire et édifiant... à d’autres pays de la région».

Trois semaines plus tard, il envahissait l’Irak. La propagation de la liberté n’était pas le moteur principal de la guerre, mais elle était considérée comme un effet secondaire attirant, et pas seulement par Bush. Son vice-secrétaire à la Défense, Paul Wolfowitz, s’était dit à l’automne précédent que l’étincelle allumée par le changement de régime «aurait une portée décisive pour l’Irak... cela aura une très vaste influence, à commencer par la Syrie et l’Iran, mais aussi dans tout le monde arabe».

Dix ans plus tard, il est clair que la guerre en Irak a eu «une très vaste influence» en effet, mais plus négative que ne le présageaient les doux rêveurs aux manettes de la politique étrangère de l’Amérique à l’époque.

Bush les regarda comme s'ils parlaient martiens

Bush était convaincu que la liberté était l’état naturel par défaut de l’humanité: il suffirait de faire sauter le couvercle maintenu par un tyran sur son peuple pour que, tel un geyser, jaillisse la liberté. Pourtant, quand Saddam Hussein a été renversé, c’est surtout la haine sanguinaire que des décennies de dictature avaient maintenue la tête sous l’eau qui a été libérée.

Bush avait été prévenu. Deux mois avant l’invasion, pendant le week-end du Super Bowl, trois éminents exilés irakiens s’étaient rendus dans le Bureau ovale. A la fois pleins de gratitude et d’excitation à l’idée de la campagne militaire à venir, ils soulignèrent néanmoins que l’armée américaine aurait à étouffer les tensions sectaires qui ne manqueraient pas de se rallumer entre sunnites et chiites dans le sillage du renversement de Saddam Hussein. Bush les regarda comme s’ils parlaient martien. Ils passèrent le plus clair du temps qu’il leur restait à lui expliquer que l’Irak était peuplé de deux sortes d’arabes, dont les différends remontaient à plusieurs siècles. C’était clairement la première fois qu’il en entendait parler.

Si nombre de conseillers de Bush en avaient une vague idée, ils n’avaient pas sur le sujet la moitié des connaissances minimales requises pour envisager de lancer une guerre en Irak, et par conséquent bouleverser totalement l’ordre politique du pays.

De l'empire ottoman aux frontières actuelles

Il n’y avait rien là de vraiment sorcier; c’était de l’histoire de base. Et pour apprendre cette histoire, ils n’auraient même pas été obligés de compulser de gigantesques et arides dossiers compilés par la CIA ou le département d’Etat (même si cela n’aurait pas été du luxe). Il leur aurait suffi de lire un seul et unique livre, qui leur aurait appris tout ce qu’ils avaient besoin de savoir dans ce domaine: A Peace to End All Peace, le best-seller de 1989 de David Fromkin.

Sous-titré «Chute de l’Empire ottoman et création du Moyen-Orient moderne», le livre de Fromkin relate la tragédie du début du XXe siècle, lorsque vers la fin de la Première Guerre mondiale, diplomates britanniques et français redessinèrent la carte du Moyen-Orient de telle façon qu’il était inévitable que la violence s’installe pour des décennies, peut-être des siècles.

Avant le premier conflit mondial, les pays que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’Irak, Syrie, Liban, Jordanie, Arabie Saoudite, Israël et Turquie n’existaient pas.

Depuis cinq siècles, ils faisaient tous partie de l’Empire ottoman. Lorsque la guerre le disloqua, les Britanniques et les Français intégrèrent ces territoires dans leurs propres empires. Des noms de pays furent inventés, des frontières dessinées, des chefs tribaux consacrés, cooptés ou achetés à grands renforts de promesses. Mais la guerre épuisa la Grande-Bretagne et la France –leurs finances autant que la patience de leurs populations– qui virent leurs empires s’effondrer au cours des vingt ans qui suivirent.

Or, les frontières qu’ils avaient tracées au Moyen-Orient leur survécurent. Ces tracés n’avaient rien à voir avec les limites naturelles et historiques entre tribus et groupes sectaires; ils divisaient souvent les membres d’un même groupe ou imposaient le joug d’une minorité sur une majorité. Les dirigeants de ces Etats artificiels, mis en place par les Occidentaux, survécurent également, et l’une de leurs principales tâches fut d’opprimer les différents groupes, de les acheter ou de les opposer les uns aux autres pour asseoir leur propre pouvoir.

L'insurrection de groupes multiples

Aujourd’hui, dans la plus grande partie du Moyen-Orient, on assiste à l’effondrement de ce système.

Quand l’armée américaine chassa Saddam Hussein, ce processus, dont les conséquences n’étaient pas claires au départ, subit une brusque accélération. Il devint bientôt évident que l’administration n’avait aucun projet pour l’Irak d’après la guerre, d’une part parce que Bush ne pensait pas qu’il en faudrait un (la démocratie jaillirait naturellement une fois aboli le joug du dictateur), et d’autre part parce que ni le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, ni les grands chefs militaires n’avaient envie de s’aventurer dans la «construction d’une nation».

Le coup de grâce se produisit avec les deux tristement célèbres arrêtés du proconsul américain, L. Paul Bremer, qui abolissaient l’armée irakienne et empêchaient les membres du parti Baas d’occuper des postes au gouvernement –et qui eurent pour conséquence une totale anarchie.

L’insurrection qui occupa le vide ainsi causé ne fut jamais une rébellion unifiée mais plutôt une multiplicité de groupes nourrissant une multiplicité d’ambitions et de ressentiments, certains dirigés contre le gouvernement par intérim, d’autres contre l’occupant américain, d’autres encore les uns contre les autres. Les combats s’intensifièrent et se diffusèrent, les commandants américains (en tout cas durant les trois premières années d’occupation) ne surent pas trop quoi faire –et le tout dégénéra en guerre civile.

Les principaux protagonistes de cette guerre civile bourgeonnante étaient des arabes sunnites et chiites. Chaque faction avait des alliés dans des Etats voisins, dont certains prirent la nouvelle phase de la guerre comme un cri de ralliement soit pour venir en aide à leurs frères en Irak, soit pour organiser leurs propres rébellions chez eux. A mesure que les autorités de ces Etats toujours artificiels (et par conséquent illégitimes) s’affaiblissaient pour diverses raisons (dont certaines n’avaient rien à voir avec la guerre en Irak), les affrontements internes entre sunnites et chiites en vinrent à dominer la politique locale –puis régionale.

Jusqu'où est-ce que ça peut aller?

La question est de savoir jusqu’où ira cette débandade. Des guerres civiles vont-elles éclater dans un Etat artificiel après l’autre? C’est-à-dire est-ce que le Liban, puis la Jordanie, puis, aussi inimaginable que cela paraisse, l’Arabie saoudite, vont marcher dans les traces de la Syrie?

Les sunnites et les chiites, ou les deux, vont-ils faire traverser les frontières à leurs disputes sectaires au point de les effacer? Et si c’est le cas, va-t-on assister au bout d’un moment à l’érection de nouvelles frontières, conformes à des divisions sectaires historiquement «naturelles?» (De nombreuses cartes alternatives de ce type ont été proposées au fil des ans, toutes différentes, ce qui soulève l’hypothèse que la définition de frontières «naturelles» soit en elle-même une pomme de discorde, susceptible de déclencher querelles ou guerres). Ou bien ces nouvelles frontières vont-elles se conformer à l’issue de ces nouvelles batailles? (Tout comme ils écrivent l’histoire, ce sont généralement les vainqueurs qui tracent les frontières).

David Fromkin avait prévu tout cela quand il écrivait A Peace to End All Peace il y a un quart de siècle. Il avait également noté que les ravages imminents à l’époque allaient durer un bon moment, comparant la situation à celle de l’Europe au Ve siècle, «quand la chute de l’autorité de l’Empire romain en Occident jeta ses sujets dans une crise de civilisation qui les obligea à repenser un nouveau système politique qui leur serait propre».

Fromkin continuait:

«Il a fallu à l’Europe un millénaire et demi pour résoudre sa crise d’identité sociale et politique post-romaine: presque mille ans pour s’arrêter à la forme d’organisation politique d’Etat-nation, et presque cinq cents ans de plus pour déterminer quelles nations auraient le droit d’être des Etats... La crise actuelle ininterrompue au Moyen-Orient pourra s’avérer n’être ni aussi profonde, ni aussi durable. Mais les problèmes sont les mêmes: des peuples différents doivent trouver le moyen de se regrouper pour créer de nouvelles identités politiques après l’effondrement d’un ordre impérial immémorial auquel ils s’étaient habitués.»

Il existe un risque qu’une vision aussi cosmique de la politique mondiale n’alimente une certaine passivité: la dynamique des conflits semble si inévitable et inexorable que toute intervention extérieure –voire tout intérêt extérieur– peut sembler vaine. Ce n’est pas nécessairement vrai. L’histoire continue d’évoluer. Les chefs d’Etat peuvent prendre des initiatives, alliés avec d’autres dirigeants, pour réduire la misère humaine, contrôler le niveau de violence, empêcher l’émergence d’un nouvel empire qui, au summum de son pouvoir, pourrait menacer notre sécurité.

Mais une des leçons claires de l’ouvrage de Fromkin est qu’il y a des limites à ce que nous pouvons faire –et tout particulièrement les Américains, en tant que puissances sectaires extérieures.

Autre leçon limpide, si nos dirigeants doivent de nouveau infléchir le cours du destin d’un autre pays (et pas seulement au Moyen-Orient), ils feraient mieux d’avoir quelques connaissances de la politique, de l’histoire et de la culture de ce pays –c’est-à-dire avoir une idée minimale des conséquences de leurs actes– avant de se lancer. Nous, et le reste du monde, nous en porterions bien mieux aujourd’hui si une poignée de personnes de l’administration Bush avait simplement lu ce livre.

Fred Kaplan
Traduit par Bérengère Viennot pour slate
Mamoudou Kane


              

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