Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

Diabali: "...La Mauritanie a bien réagi..." (Interview d' Ahmedou Ould Abdallah) Partie 1/3


Actualité
Mardi 18 Septembre 2012 - 11:00

M. Ahmed Ould Abdallah, est le président du Centre 4S (centre des Startégies pour la Sécurité dans le Sahel Sahara). Dans un entretien avec KASSATAYA.COM, il livre son analyse sur des sujets actuelles: l'insécurité dans le Sahel-Sahara, la crise malienne, et les problèmes de gouvernance qui en sont le substrat.


Diabali: "...La Mauritanie a bien réagi..." (Interview d' Ahmedou Ould Abdallah) Partie 1/3

Pour permettre aux lecteurs de tirer le meilleur parti de ce document, KASSATAYA a choisi de le livrer en trois parties. Celle d'aujourd'hui portera donc sur l'actualité immédiate, avec la lecture de l'incident de Diabali et la crise malienne. La seconde partie portera principalement sur la crise malienne et ses conséquences sur la géopolitique sous-régionale. La dernière portera sur la crise de gouvernance et la relation à l'Etat.

Abdoulaye Diagana : Dimanche  9 septembre 2012 à Diabali au Mali 16 prédicateurs sont tués dans ce qui se présente comme une bavure de l’armée malienne, quelle lecture faites-vous de cet incident ?

Ahmedou Ould Abdallah : D’abord deux observations : il faut regretter la mort de toute personne et en particulier de gens innocents et présenter les condoléances à leurs familles. Il faut condamner la bavure, parce qu’elle se présente comme telle et à cet égard, je suis content que les autorités mauritaniennes, je pense le président, ont décidé de considérer l’incident comme une bavure ; évidemment une enquête doit s’effectuer pour situer les faits et  les responsabilités. Mais, cet incident en lui-même, bien qu’il y ait eu mort et mort atroce d’hommes, n’est qu’un aspect de ce que peut être la situation dans l’ensemble du sahel sahara si nous n’arrivons pas à mettre fin à l’instabilité qui concerne la région et dont le Mali, malgré tout ce qu’on en dit, n’est  que l’épicentre

A. D. : Nous y reviendrons M. Ould Abdallah. Tout en regrettant l’acte, le ministre malien des affaires étrangères le qualifie de conjoncturel, il a été rejoint par le président mauritanien qui l’impute aussi à la situation de crise que traverse le Mali, l’incident était-il prévisible ? Pouvait-il être évité ? Autrement dit, le moment était-il bien choisi pour effectuer un tel déplacement ?

AOA : Les gens qui ont fait le déplacement, je pense, l’ont vraisemblablement fait de bonne foi. Ils ne pouvaient pas imaginer que la situation sécuritaire s’est détériorée à un tel point. Ce qu’ils ne savent pas, et que beaucoup de gens des populations frontalières ne savent pas, c’est qu’il y a un engrenage. Dès qu’elle s’effectue dans un environnement, la violence appelle la violence et elle couvre tous les domaines. Par exemple cet incident a été suivi d’un mouvement de panique dans les camps de réfugiés mais aussi chez les nomades de la région qui ont tous pensé qu’il y aurait représailles, contre-représailles et beaucoup ont traversé la frontière. Donc il faut toujours aller au-delà de l’événement et situer le tout son le contexte…

A.D. : Les mouvements terroristes ont d’ailleurs considéré cet acte comme une déclaration de guerre et ont appelé à la vengeance, donc ces inquiétudes dans les camps de réfugiés et chez les populations nomades était quelque part justifiées, non ?

AOA : Oui les réfugiés, on les comprend parfaitement. Ils vivent dans l’inquiétude depuis plusieurs mois et s’ils entendent les communiqués des mouvements qui contrôlent le nord du Mali, mais ces mouvements ont intérêt à maintenir la tension, pour plusieurs raisons. D’abord pour légitimer leur présence ; ensuite pour facilités de recrutement, enfin pour justifier les violences contre les populations ou ce qu’ils considèrent comme l’autorité, les corrompus ainsi de suite.

A.D. : Quelles implications cette bavure peut-elle avoir sur les relations entre le Mali et la Mauritanie déjà bien mal en point ?

AOA : Les relations n’étaient pas bonnes depuis plusieurs mois. Mais, je pense que la façon dont a réagi laMauritanie peut laisser penser qu’il y aura du recul et un sang froid, parce qu’il y a une chose très importante : le Mali et la Mauritanie sont voisins ; aucun des deux ne peut déménager. Donc ils sont condamnés à vivre ensemble. Avec un individu qui ne vous plait pas, vous vendez votre appartement ou votre maison et vous déménagez. Un pays ne peut pas déménager. Donc nous sommes condamnés à être voisins pour longtemps et nous devons gérer nos relations humaines, économiques ou autres de façon raisonnable ; et pour le moment, je pense que le Mali a très bien fait d’envoyer son ministre [des affaires étrangères] présenter les excuses ou les condoléances et c’est très bien que les autorités mauritaniennes aient considéré cet événement comme grave mais après comme une bavure comme il n’en arrive dans des contextes de ce genre.

A.D. : Nouakchott accueille depuis plusieurs mois, vous venez de l’évoquer en creux, plusieurs responsables  du MNLA, la rébellion Touareg, Ould Abdel Aziz qualifie d’ailleurs leurs revendications de légitimes [il y a eu énormément de revendications qui sont parfois acceptables, parce que ce sont des revendications de populations, des revendications identitaires 9’00 à 9’15], la Mauritanie est-elle une actrice de la tragédie qui se joue actuellement au Mali ?

AOA : Je n’ai pas tous les éléments qui me permettent de porter un jugement sur les relations entre le gouvernement [mauritanien] et les mouvements politiques au Mali. Ce que je sais, c’est qu’à un moment donné, les représentants du MNLA, le mouvement touareg…

A.D. : Indépendantiste

AOA : indépendantiste, étaient et sont toujours à Nouakchott. Ce que je sais c’est que la Mauritanie se trouve, de gré ou de force, impliquée dans une crise.  Et comme on le dit toujours, on sait comment une crise commence mais on ne sait pas comment l’arrêter et ses coûts ; et cette bavure [celle du 9 septembre dernier NDLR]  est l’une des conséquences de ces coûts justement. Parce que la tension engendre la tension, la suspicion et la peur.  Et je pense que tout le monde, et d’abord la Mauritanie, a intérêt à gérer au Mali, c’est-à-dire avec calme et sérénité une situation qui n’en est qu’à ses débuts. Et c’est pourquoi, quand j’ai décidé, avec des amis, de créer le Centre [le Centre 4S que dirige M. Ould Abdallah, NDLR], en janvier 2011, après en avoir informé les autorités officielles et les partis politiques, on voyait déjà le danger venir : une combinaison de radicaux plus les tracfics en tous genres, de voitures, d’armes, de cigarettes et surtout de drogue ; ça ne pouvait qu’être explosif comme en Afghanistan et en Somalie ; et on n’en est qu’aux débuts si on n’implique pas tous les Etats pour sa compréhension et sa gestion.

AD : La Mauritanie peut-elle dans ces conditions jouer un rôle, si oui lequel ?

AOA : Je crois qu’il faut dépasser la notion de « jouer un rôle » dans la gestion d’une crise. La Mauritanie peut contribuer, comme le Niger, comme l’Algérie, comme le Burkina Faso, comme le Sénégal mais aussi comme nos partenaires extérieurs, peuvent jouer un rôle. Tout rôle solo est condamné à l’échec. L’action pour aider à la gestion de la crise du Sahel, qui une fois de plus je le répète n’est pas une crise malienne, c’est une crise de tout le Sahel qui va du Cap-Vert jusqu’à la Mer rouge, cette gestion implique la participation de tous les Etats de la région qui peuvent ou veulent aider ; s’ils veulent rester maitres de leur destin. Sinon ça va impliquer la présence de forces ou de puissances étrangères…

AD : Nous en reparlerons tout à l’heure. Les mois passent et les groupes terroristes prennent racine dans le septentrion malien, l’intégrité territoriale du Mali est-elle irrémédiablement compromise ?

AOA : Je pense d’abord qu’il ne faut pas trop séparer les groupes qui contrôlent le Nord, de leurs soutiens financiers qui sont ceux qui font le commerce de drogue, de cigarettes et autres. On ne peut pas considérer qu’il s’agit seulement de mouvements idéologiques. Il y a un financement. Deuxièmement, pour votre question, nous ne devons pas ignorer que nous opérons, ou ces gens opèrent, et les gouvernements avec eux ainsi que la société civile, dans des espaces fragiles, avec des gouvernements de plus en plus fragilisés, eux et leurs institutions, pour plusieurs raisons : manque de représentativité, corruption endémique et  détachement des opinions publiques en particulier les jeunes qui ne se reconnaissent plus dans les autorités publiques. Et les facilités de communication par Internet, par le téléphone mobile et par les autres moyens de communication rendent la situation extrêmement difficile pour les forces de sécurité et pour les gouvernements. Nous sommes dans une ère nouvelle et comme toujours nous combattons la situation avec des méthodes anciennes qui ne sont pas adaptées. Donc il faut renouveler l’approche de la confrontation en tout cas de la façon dont on veut ramener la paix et la sécurité dans cette région.

AD : L’intégrité territoriale du Mali n’est pas compromise de façon irrémédiable ?

AOA : A mon avis, au stade où nous sommes actuellement, l’intégrité territoriale du Mali n’est pas compromise. Et de toutes les façons si elle l’était, cela menacerait la situation de tous les pays de la région. Donc, chacun des voisins du Mali a intérêt à soutenir ce qui peut ramener la paix au Mali et l’intégrité de son territoire. Ceci étant, le Mali ne peut plus fonctionner comme avant. Il y a un prix à payer pour un retour à la paix.

AD : Et quel est ce prix justement, et comment le Mali devra-t-il fonctionner désormais après ces événements-là ?

AOA : Moi je pense que, dans l’intérêt de tout le monde, à commencer par le Mali, il faut que les Maliens, en particulier ceux de Bamako, commencent par créer un front politique commun. Il faut qu’il y ait une réconciliation entre Maliens de Bamako, entre tous les partis politiques et en particulier, à l’intérieur et entre les différents éléments des forces de sécurité. Je pense qu’il y a des progrès de plus en plus entreBérets verts [partisans du capitaine putschiste Sanogo, NDLR] et Bérets rouges [de la Garde républicaine, fidèles à l’ancien président Amadou Toumani Touré, NDLR] mais il faut aller au-delà, consolider et renforcer.  C’est un front uni à Bamako qui peut, par les gens de Bamako eux-mêmes, avant que leur pays ne soit un point de l’ordre du jour international, qui doivent se retrouver et voir comment, avec leurs amis et leurs voisins, gérer la question du Nord. Et la gérer dans une esprit ouvert. Parce que c’est un problème qui date au moins depuis 1962, 1964. On ne peut plus le gérer comme avant. Mais il faut le gérer…

AD : C’est-à-dire qu’il faut accepter des compromis y compris dans l’organisation territoriale ?

AOA : Non, pour y arriver il faut d’abord renforcer l’unicité du gouvernement à Bamako, institutions publiques, étatiques et de sécurité. Et je pense que le premier ministre et les forces de sécurité ont une certaine légitimité mais je pense qu’il faut qu’ils fassent appel aussi à des anciens chefs d’Etat comme Toumani Touré et Moussa Traoré.

AD : Toumani Touré peut redevenir un acteur dans cette crise malienne ?

AOA : Je pense qu’il doit revenir, lui et son prédécesseur le général Moussa Traoré ont un mot à dire pour réconcilier leur pays afin de faire un front solide,  une base solide à Bamako et discuter avec leurs frères du Nord. Cette discussion va porter sur tous les problèmes mais ça permet de gérer la question entre Maliens, par des Maliens.

AD : M. Ould Abdallah, nous en avons parlé tantôt, vous avez été RSSG des Nations Unies en Somalie, quelles similitudes voyez-vous entre ce pays et le Mali aujourd’hui ?

AOA : Personnellement je pense que c’est une très bonne question parce que la nature humaine fait que chaque fois qu’on a un problème, on pense qu’il est unique, que nous sommes les seuls à l’avoir.  Il y a énormément de similitudes entre ce qui se passe au Mali et ce qui se passe en Afghanistan et enSomalie. C’est-à-dire, un mouvement radical, officiellement islamiste mais qui est lié à des tas de pratiques qui sont apparemment discutables, comme par exemple, les commerces divers d’immigrés, d’armes, de cigarettes, de voitures, de drogue -je ne sais pas si les mouvements islamiques du Mali sont mêlés ou non mais il n’y a pas de doute [qu’] en tout cas ils en bénéficient-, les prises d’otages, les paiements [de rançons]. Vous imaginez, quand vous avez cinq cents personnes armées et qui ont plus de 100millions de dollars de rançons, c’est énorme, si vous divisez par tête. Donc, il y a une certaine similitude mais les Maliens ne sont pas encore enfoncés. S’ils se ressaisissent, font une unité au niveau du gouvernement central et tendent la main, les autres doivent les rejoindre. Et c’est là où les voisins, et je dis tous les voisins, non seulement la Mauritanie, le Niger et l’Algérie, mais tous les voisins, comme leNigéria qui est une grande puissance régionale, comme le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Maroc, tous ces pays peuvent jouer un rôle.

A.D. : Ils peuvent jouer un rôle, vous évoquiez tantôt l’instabilité qui commence à s’installer dans le Sahel-Sahara, la crise du Mali pourrait-elle s’étendre à d’autre pays de ce que appelle le Champs [Algérie, Mali,Mauritanie, Niger] ou en tout cas de la zone, la région est-elle entrain de s’installer dans une instabilité structurelle ? Iriez-vous jusqu’à le dire ou le penser ?

AOA : Oui, je pense que si dans les mois à venir, et malheureusement on n’est pas dans la bonne direction, mais si dans les mois à venir, la crise au Mali n’est pas gérée, l’effet de contagion est irréversible. Et il faut que les Maliens, qui se réclament d’un vieil empire, se ressaisissent et gèrent leur agenda eux-mêmes au lieu d’être un point, comme je l’ai dit tantôt, un point de l’agenda international. Et c’est pour cela d’ailleurs que nous pensons qu’il faut agir vite. Et cette action ne peut-être limitée seulement aux quatre pays que vous citez, l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger. Non, ça concerne tout le Sahara-Sahel, le Maghreb, la côte du Bénin, parce qu’il y a la drogue qui est impliquée et elle vient du golfe du Bénin, de la côte Atlantique. Il faut le faire vite et si nous voulons rester maitres de notre destin, il faut agir sans délais.

A suivre

Entretien réalisé par Abdoulaye Diagana le 13 septembre 2012 à Paris.
Source: Kassataya.com

 

Noorinfo


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
En clair
Inscription à la newsletter
Les + populaires