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Des Français candidats au djihad ? Leurs motivations ne sont pas que religieuses


International
Mardi 7 Avril 2015 - 16:00

LE PLUS. Qui sont les candidats français au djihad ? Et surtout, quelles sont leurs motivations ? Pour François Burgat, directeur de recherches au CNRS et spécialiste de l'islamisme, leur profil sociologique et religieux, ainsi que leur parcours, n'expliquent pas tout de leur engagement. Leurs motivations sont aussi politiques, explique-t-il.


Des Français candidats au djihad ? Leurs motivations ne sont pas que religieuses

Plus de douze années après la chute des tours du World Trade Center, quel a été, pour la compréhension et le traitement de la crise, l’apport analytique de la sociologie des kamikazes ? Proche de zéro, ai-je aujourd’hui envie de répondre.  

 

Pour avoir une chance de maîtriser le sens et la portée du 7 janvier français, pour comprendre surtout pourquoi les réponses – culturalistes, sociales et policières – construites sur le socle unanimiste du 11 janvier risquent fort de ne pas suffire, il ne faut pas laisser l’arbre de la sociologie des "laissés-pour-compte des banlieues" (ou du séduisant "mirage maoïste de notre jeunesse") cacher la forêt d’une profonde fracture très politique : celle que tracent depuis plusieurs décennies les agissements de la France et de ses alliés dans le tissu "musulman" du monde.

 

Le fait que – à la différence de la configuration américaine (où les kamikazes étaient des étrangers) – cette fracture exacerbe les failles de notre "vivre ensemble" ne doit pas nous conduire à enfermer sa lecture dans une territorialité étroitement hexagonale.

 

Une confrontation politique

 

En contrepoint des 17 victimes parisiennes des Kalachnikovs, il nous faut impérativement faire figurer, à quelques milliers de kilomètres, ou à quelques clics de souris de là, les milliers de victimes des Rafale, des F-16 et autres drones.

 

En limitant au territoire français les termes d’une confrontation dont les "petits soldats français du jihadisme" ne représentent en fait qu’une fraction des acteurs, nous risquons d’abord d’en enfermer la lecture dans la fausse dichotomie du "plomb contre les plumes".

 

Plus structurellement, la "suridéologisation" ou la "sursocialisation" de l’agenda des jihadistes français nous voit retomber dans la vieille ornière analytique de la dépolitisation des mobilisations islamistes.

 

Pourtant, les frères Kouachi comme Ahmed Coulibaly ne sont pas seulement des "laissés-pour-compte de l’intégration", des "paumés de la modernisation" ou des victimes des "dérives sectaires". Ils sont également les acteurs lucides d’une confrontation internationale, banalement politique, née dans le sillage de l’effritement de l’hégémonie impériale des Occidentaux.

 

Sauf à devoir payer un jour le prix d’un véritable aveuglement, il serait dangereux de vouloir ignorer cette dimension de la réalité.

 

"Désislamiser" leurs motivations

 

Si la jeunesse et la marginalité sociale des agresseurs (tous passés effectivement par la case prison) doivent être mobilisées pour éclairer le moment de leur passage à l’acte, elles ne sauraient aucunement clore l’inventaire de leurs motivations.

 

Celles-ci doivent impérativement être corrélées avec l’agenda des officiers baathistes irakiens ou des activistes yéménites qui ont signé leur ordre de mission. Or, le profil et les mobiles de ceux-là ne sauraient en aucune manière être réduits à un simple prurit d’adolescents en mal d’intégration.

 

Pour prendre la pleine mesure du 7 janvier et avoir une chance d’y répondre avec un minimum d’efficacité, il faut d’abord "désislamiser" les motivations des jihadistes français, et cesser, pour ce faire, de chercher l’origine de celles-ci dans la relation – erronée, simplificatrice, immature, inculte, que sais-je encore – qu’ils entretiendraient, par la faute d’un Imam "radical", avec les sourates de leur livre saint.  

 

S’il ne faut certes pas ignorer que leurs fragilités sociale, économique ou identitaire ont été de puissants adjuvants de leur rébellion, il ne faut pas ériger ces adjuvants en motivations premières et ce faisant vider ce leur engagement de toute portée politique.

 

Les ressorts de la radicalisation jihadiste

 

Cette vieille dérive du regard extérieur qui consiste à dénier à l’adversaire le statut d’acteur politique remonte aux premières heures du traitement académique du phénomène islamiste.  

 

C’est parce "qu’ils ont la jambe économique cassée" que les islamistes – disait-on – "ne marchent pas droit". Elle conduit aujourd’hui – comme le fait notamment Olivier Roy  mais également tous ceux que rassure une telle perspective, en forme d’absolution – à considérer par exemple que la radicalisation jihadiste "n’est pas l'expression de la colère des musulmans face aux agressions occidentales" ou même qu’elle n’a "rien à voir" "avec le conflit israelo-arabe". Ou qu’elle ne serait venue que "des marges du monde musulman".  

 

Comment pourtant ne pas voir que si l’on trouve dans les rangs de Daesh "plus de Belges que de Palestiniens ou d’Egyptiens", c’est tout simplement parce que, l’ennemi proche étant à leur porte, Palestiniens ou Egyptiens n’ont que faire d’aller le chercher en Irak ou en Syrie !

 

Daesh, ce conglomérat d’acteurs autres que politiques puisqu’ils ne sont que "l’expression d’un immense fantasme, d’un monde imaginaire", aura-t-il vraiment disparu de la carte "dans moins d’un an" ?

 

Le jeu pervers des Occidentaux

 

L’impasse n’est pas qu’analytique, et elle ne se résume pas à une "querelle d’experts". Si séduisante (et si politiquement correcte) soit-elle, la piste qui dissout la matrice politique de la révolte jihadiste risque de nous conduire vers une impasse culturaliste, sociologisante et sécuritaire, aussi mortifère que celle dans laquelle, avec le succès que l’on sait, notre réponse au 11 septembre 2001 nous a enfermés.

 

Rêvons que la complaisance infinie de Paris à l’égard du belliqueux petit État hébreu ou du plus grand massacreur égyptien de l’histoire contemporaine (dont les armes françaises, payées par des Saoudiens, vont peut être bientôt protéger le trône) ne soient pas en train d’exacerber une fracture de plus en plus profonde entre les espoirs printaniers et le jeu pervers des Occidentaux et de leurs alliés, mobilisés contre un camp "jihadiste" désormais en croissance exponentielle.

 

Rêvons. Et prions aussi pour que le réveil ne soit pas trop brutal.

Par François Burgat
Politologue
Source: L'obs Le Plus

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