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De Paris à Bamako : Des jeunes de banlieue envoyés en école coranique pour ne pas mal tourner


Société
Vendredi 7 Mars 2014 - 21:35

Osmane et Fatoumata ont passé plusieurs années au Mali, dans une école coranique. Leur famille, originaire d’Afrique de l’Ouest, voulait les éloigner des cités françaises, le temps de la crise d’adolescence.


Des enfants jouent devant une école coranique, à Gao, Mali, le 16 février 2013 (PASCAL GUYOT/AFP)
Des enfants jouent devant une école coranique, à Gao, Mali, le 16 février 2013 (PASCAL GUYOT/AFP)

« J’ai 20 ans mais je ne vois pas la vie comme les jeunes de mon âge. J’ai connu la souffrance. Mais si ça n’avait pas été le cas, je serais parti pour rien. »

Né à Gonesse (Val-d’Oise) en 1993 et actuellement en préparation d’un bac professionnel de sécurité-prévention, Osmane (les prénoms ont été modifiés) s’exprime posément, examinant, à mesure qu’ils remontent, les sentiments liés aux événements qui ont singulièrement changé le cours de son adolescence.

En 2004, âgé de 11 ans, Osmane est notifié par son père, chauffeur dans les transports en commun, de son prochain départ pour le Mali, le pays d’origine de ses parents, aux fins d’intégrer une école coranique. Osmane vient d’achever son CM2 et ne s’est jamais rendu au Mali.

Il n’est pas excessivement surpris par la décision de son père – son grand frère est parti quelques années plus tôt dans une école coranique située au Sénégal – mais celle-ci est vécue de façon douloureuse. « Je ne voulais pas partir et être séparé de ma famille. C’est normal », dit-il.

Eloigner des ados en crise

Osmane part pour Bamako le 3 septembre 2004 – il se rappelle précisément la date. Il commence par y passer un mois parmi sa famille, avant d’intégrer l’école, dans la capitale malienne. Cette dernière accueille presque uniquement des adolescents français, comme lui, d’origines malienne, sénégalaise, algérienne, mauritanienne ou gambienne. « On était au moins 200 », estime-t-il. Osmane l’ignore alors, mais sept ans s’écouleront avant qu’il ne repose le pied en France.

Chaque année, de jeunes Français originaires d’Afrique de l’Ouest partent y poursuivre leur « scolarité » au sein d’écoles coraniques. « Cela se produit souvent au moment de l’adolescence, lorsque les jeunes ont commencé à déconner, à commettre des actes de délinquance. Les parents les envoient là-bas pour passer la crise d’adolescence, dans ces écoles coraniques qui sont un peu l’équivalent de nos écoles privées catholiques », avance Pascal Peiger, responsable du club de prévention Berges, à Garges-lès-Gonesse.

« Notre père avait peur des conséquences sur notre comportement des jeunes d’ici. Il ne voulait pas qu’on ait la même mentalité que ceux qui vivent dans les cités et font de la délinquance. Il voulait nous protéger de ça », corrobore Osmane.

« J’ai deux cousins, de 16 et 12 ans, qui sont partis récemment en école coranique dans la région de Ségou. Ils avaient commencé à faire un peu de délinquance, à commettre des vols, et mon oncle, qui vit en France, a jugé que la meilleure solution était de les envoyer là-bas... », raconte Fatoumata, 25 ans, qui a elle-même fréquenté une école coranique entre 5 et 8 ans, au milieu des années 90, à la faveur du retour de sa mère au Mali.

L’école de la souffrance

« Les parents qui sont venus en France et s’en sont sortis par le travail, avec l’idée de “vivre ici et faire vivre là-bas”, veulent inculquer cette école de la souffrance à leurs enfants, qui ont toujours connu des frigos bien remplis », explique Mamadou Camara, formateur à l’Ecole de la deuxième chance de Sarcelles, qui accueille régulièrement, parmi d’autres stagiaires sortis très tôt du système scolaire, des jeunes passés par le même parcours qu’Osmane, afin de les préparer à l’emploi.

« Les parents veulent aussi éviter au maximum de devoir rendre des comptes à l’administration ou à la justice française, car si un enfant va en prison ici, tout le village au pays sera au courant », poursuit-il. Envoyer leurs enfants en école coranique est une solution abordable : si certaines sont payantes – celle fréquentée par Osmane coûtait 55 euros par mois à ses parents –, d’autres sont gratuites, auquel cas « les enfants sont envoyés mendier leur nourriture dans la rue ou chez les gens », précise le formateur.

Dans son école, Osmane découvre un apprentissage différent de celui qu’il a connu en France.

« On apprend à écrire, à parler et à lire en arabe, ainsi que la grammaire et la conjugaison arabes. On nous enseigne aussi un peu de français, de maths. Et puis on apprenait par cœur pour les réciter des passages du Coran ainsi que les hadith, les paroles du Prophète. »

Le réveil se fait à 5 heures, les cours se tiennent entre 8 heures et midi, une sieste est imposée après le déjeuner, les cours reprennent ensuite. Le coucher a lieu à 22 heures, les cinq prières quotidiennes s’intercalant dans cet emploi du temps immuable.

Des coups pour apprendre

L’école consiste en un internat, avec des dortoirs de huit. Les sorties et la possession d’argent sont proscrites, tout comme les appels téléphoniques, mais les jeunes peuvent en recevoir.

Osmane commence par ne pas supporter le régime alimentaire et ne s’alimente que de pain, mais surtout, comme tous les autres, il expérimente les châtiments corporels.

« Quand tu dis des gros mots, que tu ne vas pas dormir, que tu arrives en retard en classe, tu te fais taper. Et également quand tu te trompes dans les récitations... », reconnaît-il. Un point que confirme Fatoumata :

« Les professeurs estiment que si on ne te frappe pas, tu ne peux pas apprendre... Par exemple, on t’apprend une prière, avec un cérémonial pour s’asseoir et se lever et des phrases en arabe très dures à prononcer. Si tu n’y parviens pas, on te fait marcher sous le soleil sans chaussures ou on t’envoie ramasser du bois. Parfois, ils nous frappaient les mains avec des gourdins électriques ; parfois, on nous liait les deux mains au dessus de la tête et on nous frappait sur tout le corps. Maintenant ils ont un peu évolué, ce n’est plus comme ça. »

Fatoumata tient deux ans et demi puis supplie son père de ne plus retourner à l’école coranique.

Droiture, respect et générosité

La situation d’Osmane est plus compliquée. C’est son père, via une association dont il est co-dirigeant, qui a mis sur pied ces envois de jeunes Français vers le Mali et a fait financer la construction de l’école à Bamako, ainsi que celle d’une mosquée. Au bout de sa sixième année, Osmane confie à son père son désir de revenir en France. Son père lui demande de faire une dernière année, puis accède à sa demande.

« A partir de la cinquième année, on était davantage considérés comme des adultes, on avait plus de responsabilités », tempère-t-il.

« On encadrait les jeunes, on les emmenait à la mosquée. On sortait même à l’extérieur en cachette [Sourire]. On se rendait dans la famille de l’un d’entre nous pour manger, regarder la télé, aller sur Internet. On ne pouvait pas non plus rester enfermés pendant des années... On ne se faisait pas prendre, on était trop malins [Sourire]. »

Aujourd’hui, Osmane, dont le séjour n’a pas entamé la foi, pose un regard ambivalent sur ces années :

« On s’habitue à la souffrance, on apprend à s’adapter. Là-bas, je ne connaissais personne, j’ai dû me débrouiller, c’est comme si j’avais été indépendant à l’âge de 11 ans... D’un autre côté, je regrette ce que je n’ai pas vécu ici. Je n’ai pas été à l’école comme les autres, je n’ai pas de diplômes. Mais je parle et j’écris arabe, je peux lire le Coran. Et j’ai eu une éducation. A l’école, le premier jour, ils nous ont dit que ce n’étaient pas tant les études qui importaient, mais le fait d’être droit, de respecter ses parents, les autres, d’être généreux. »

Il pense cependant ne pas envoyer ses futurs enfants en école coranique, un point sur lequel Fatoumata, mère d’une fille de 2 ans, n’a aucun doute :

« Ma fille, je vais lui montrer l’islam mais je veux qu’elle ait la mentalité d’ici. »

« J’irais les voir et je serais chez moi »

Les bénéfices pour les jeunes de ces expériences existent, selon Mamadou Camara :

« Les jeunes qui sont passés par là sont plus persévérants, plus stoïques que les autres. Ils ont davantage la motivation de s’en sortir par le travail. »

« Ils sont plus réservés, plus habitués à se soumettre à une autorité. Ils intègrent du coup plus facilement les règles », nuance Sophie Eisenreich, l’une de ses collègues.

Osmane y voit un autre intérêt : à son retour, en 2011, cinquante de ses condisciples, rentrés avant lui, l’attendaient dans l’appartement familial de Gonesse pour l’accueillir, venus des quatre coins de l’Ile-de-France.

« Aujourd’hui, la plupart de mes potes sont ceux qui étaient avec moi là-bas. Même s’ils vivaient au bout du monde, j’irais les voir et je serais chez moi. C’est comme si c’étaient des frères... »

Source : Rue89

Mamoudou Kane


              

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